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Auteur Sujet: Titi  (Lu 5249 fois)

En ligne kokox

  • Grand Encrier Cosmique
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Titi
« le: 29 Juillet 2019 à 20:00:22 »
Titi


 
PARFOIS, EN PLEINE NUIT, il pleuvait des larmes atroces dans notre immeuble, à croire que l’humanité pleurait la mort du monde.  En réalité, c’était madame Tyszelman qui ne parvenait pas à oublier son mari et ses trois enfants disparus pendant la guerre.  L’inconvénient, c’était que tous ses sanglots remontaient la rivière de son malheur jusqu’à nos oreilles. Alors forcément, ça finissait par nous réveiller, comme si c’était nous qui pleurions dans notre sommeil, sans trop savoir pourquoi.  Supportant de moins en moins ces fuites d’eau, il arrivait que mon père sorte sur le palier, le cul à l’air, et gueule après madame Tyszelman :
– Oh, silence en bas ! Moins fort ! Y en a marre ! Vous entendez, marre !
Message reçu, progressivement les sanglots s’éteignaient. Le silence revenait se coucher. Et mon père aussi, qui disait à ma mère :
– Elle pourrait chialer la journée, quand même. Il est où son respect ? Hein ?
Une nuit, ça avait été le pompon. Nous avions été réveillés en sursaut par trois hurlements stridents, comme si les trois petits cochons venaient d’être assassinés :
– Titi !... Titi !... Titi !
Et ces cris de bête blessée avaient été suivis par un interminable hululement de détresse. Cette fois, le sang de mon père n’avait fait qu’un tour. Mû par sa rage, il s’était levé comme un diable, prêt à tout démolir. Moi dans mon petit lit, j’étais terrorisé. Mon ventre s’était mis à gonfler d’un coup comme un ballon. Je pressentais qu’un grand malheur était proche. Déjà j’entendais les sirènes, je voyais la police, la prison, les barreaux noirs avec mon père derrière. Heureusement, ma mère s’était levée aussi. Malgré sa petite taille, ses petites mains, elle avait empoigné mon père avant qu’il ne dévale les escaliers.
– Qu’est-ce que tu comptes faire, pauvre cinglé ? L’étrangler ? 
– C’est l’enfer ! J’en peux plus, tu comprends ? Ça me vrille la tête ! C’est de pire en pire ! Mais qu’elle déménage, bordel !
– Tu comprends pas qu’elle pleure son fils ?
– Et alors, nous aussi on a perdu une fille.
– Oui, mais elle n’a pas été brûlée dans un four. 
– Un peu de pudeur, quoi ! On n’a pas à subir ça. C’est pas notre histoire.
– Tu n’as donc aucun cœur ?
– J’ai le droit de pioncer chez moi ? J’ai le droit ou j’ai pas le droit ?
– Allez, viens te recoucher, demain il fera jour.
– Je la boucle pour cette nuit, mais c’est la dernière fois, tu m’entends ? Il faut que tu lui parles, et vite. Sinon, je te jure, je lui couds la bouche !
À l’écoute de mes parents, mon angoisse n’avait fait que grandir. Pourquoi ma mère avait-elle parlé d’enfant brûlé dans un four ? Je ne comprenais rien. Qui étaient ces gens capables de faire ça ? Habitaient-ils l’immeuble ? Dans les profondeurs de la cave ? Est-ce que les parents leur livraient les enfants pas sages pour les faire griller comme des poulets ? J’en étais venu à douter de la fausseté des contes. Et si les ogres, les loups-garous, les croquemitaines existaient bel et bien ?

Le lendemain, j’avais accompagné ma mère et son gros baluchon à l’atelier de monsieur Popaul. Monsieur Popaul était un vieux Juif osseux, haut comme trois pommes, à la moustache plus blanche que grise. Hiver comme été, il passait sa vie en bras de chemise, une craie carrée dans la main, un centimètre autour du cou. La jupe ne semblait avoir aucun secret pour lui. Son regard de lynx vérifiait les coutures de ma mère. Celles-ci devaient être bien droites, sans le moindre fil qui dépasse. En un temps record, il vous jugeait la beauté d’un ourlet. Il parlait peu, mais on devinait à son silence l’admiration qu’il portait à ma mère. Il n’avait jamais vu une couturière aussi précise et consciencieuse. C’est ce raffiné monsieur Popaul qui passait toutes ses commandes de jupes à ma mère. Fabriquées à la sueur de ses milliers de coups de pédale, ces jupes nous permettaient de manger beaucoup de haricots verts et même du poulet le dimanche. Sur le chemin du retour, avec son bon argent en poche et sa fierté à la figure, ma mère avait rassemblé tout son courage, avant d’aller toquer à la porte du troisième, chez madame Tyszelman.  Elle n’avait pas frappé bien fort, dans l’espoir qu’elle n’entende pas vraiment.
– Elle n’a pas l’air d’être là, m’avait-elle dit. Tant pis !
Nous étions sur le point de partir, lorsque notre voisine était apparue sur son seuil, les yeux rougis, pâle à faire peur. Elle était vêtue d’une vieille robe de chambre rouille, fripée et sans ceinture. Sous sa jupe beige, ses bas étaient filés. Ses cheveux noir corbeau étaient coiffés en un parfait désordre. On aurait dit un fantôme qui avait passé plusieurs heures dans une lessiveuse. Un peu intimidée, ma mère lui avait demandé d’une voix douce :
– Je ne vous dérange pas, madame Tyszelman ?
– Non, non. Je faisais une petite sieste.
– Nous repasserons un peu plus tard, si vous voulez.
– Non, ça va. Je devais me réveiller de toute façon. J’ai plein de choses à faire.
– Dans ce cas, faites-les ! Nous repasserons demain ! 
– Vous aviez quelque chose de particulier à me dire ?
– Euh, oui mais… C’est un peu délicat...
– Dites !
– Ne croyez surtout pas que nous soyons intolérants avec le voisinage. D’ailleurs, nous-mêmes, si nous vous embêtons avec le bruit de la machine à coudre...
– Vous êtes Yvonne, c’est ça ?
– Oui. Et vous, déjà ?
– Ada. 
– Et le petit, c’est Lolo ! Dis bonjour, Lolo !
– Bonjour madame.
– Bonjour, mon petit. Il est poli, c’est bien.
– Et donc je…
– Et donc rien… C’est moi qui suis désolée pour mes cris. Un cauchemar épouvantable ! Je n’avais plus d’air, je m’asphyxiais. Je prends des médicaments assez forts, alors des fois dans ma tête…
– Oui, je comprends. Excusez-nous encore.
– Non, c’est moi. J’ai tellement honte.
– Nous… nous connaissons un peu votre histoire par madame Kapeck. Votre mari, vos enfants… Terrible ! 
– Entrez donc deux minutes ! 
– Vous êtes sûre ? 
– Mais oui.
Madame Tyszelman nous avait fait entrer chez elle, mais nous n’étions pas allés bien loin. Nous étions restés là, plantés dans l’ombre de son minuscule couloir qui sentait la tristesse et les larmes séchées. 
– Elle ne vous a pas tout dit.
– Ah bon ?
– Toute ma famille a été assassinée, là-bas. Tous, jusqu’au dernier.
C’est fort émotionnée que ma mère avait accusé cet aveu et, sans doute rendue mal à l’aise par l’exiguïté du lieu, elle n’avait plus osé s’exprimer qu’en chuchotant.
– Affreux !
– Oui.
– La folie humaine tant qu’on l’a pas vécue...
– Moi, je suis la rescapée maudite.
– Oh, il ne faut pas dire ça.
– Si, je peux le dire. Comme je peux dire que je n’ai jamais eu le courage de les rejoindre. C’est pourtant facile de se tuer. Pourquoi moi, je n’ai jamais eu ce courage ? Demandez-le-moi, je vous prie !
– Pourquoi ?
– Parce que mon éducation était maudite, Yvonne.
– Ah bon ?
– Parce que mon père, ma mère, ma religion m’ont appris à respecter la vie. Voilà pourquoi, je ne peux pas mourir. Alors, je suis devenue quoi au final ? La merde de mon respect, de ma politesse.
Là-dessus, elle s’était tournée vers moi, pour s’excuser :
– Pardon pour le gros mot, petit. Mais les parents ne savent pas tout. Des fois, il faut trouver le courage de leur dire merde. Parce que maintenant, qu’est-ce qu’ils font les miens depuis le ciel ? Hein ?
– Je sais pas !
– Eh bien, ils n’arrêtent pas de me persécuter dans mon sommeil. Ils me disent, pourquoi Ada, pourquoi tu ne nous rejoins pas. Nous sommes tous morts, plus rien ne te retient à ton serment. Qu’est-ce que tu attends ? Fais-le, fais-le !
– Ça, c’est les médicaments ! avait tenté d’atténuer ma mère.
– Bien sûr que c’est les médicaments, mais je les entends vraiment. J’ai beau me boucher les oreilles, ils me poussent à les rejoindre. Un jour, ils me montrent la fenêtre. Ils ne comprennent pas pourquoi je ne l’ouvre pas. D’autres fois ils me disent, qu’est-ce que tu fabriques, Ada ? Tu as cessé de nous aimer ? Tu n’oses pas nous le dire ? Dis-le-nous que tu nous as effacés de ta mémoire. Après on te foutra la paix. 
– C’est dur !
– Ce n’est pas tous les jours non plus, c’est par périodes. Mais quand ces périodes-là arrivent, ça m’épuise, je suis complètement à plat. C’est comme si j’étais encore prisonnière là-bas, la seule prisonnière maudite qu’on n’avait pas vue, qu’on avait oublié de libérer.
Et puis, il y avait eu un long silence, durant lequel j’avais cru entendre des larmes sans bruit. Mais, à cause de la pénombre, je n’avais pu voir si elles coulaient sur les joues de ma mère ou sur celles de madame Tyszelman.
Je n’avais pas compris grand-chose au récit torturé de notre voisine, mais sa voix vibrante, plaintive, m’avait emporté l’esprit au loin, dans une plaine glacée recouverte de neige.
– Pourriez-vous m’aider, vous, Yvonne ?
– Vous aidez à quoi ? 
Le comportement de madame Tyszelman devenait de plus en plus étrange. Ne contrôlant plus son désespoir, elle commençait à devenir franchement déraisonnable. Aussi, pressentant que cette supplique ne serait pas conventionnelle, ma mère était venue plaquer discrètement ses mains sur mes oreilles. 
– Je vous donnerai de l’argent, bien sûr. Ce serait pour le petit, pour plus tard.
– Non merci, Ada. On va peut-être parler d’autre chose, si ça ne vous dérange pas. 
– Votre mari ne connaîtrait pas quelqu’un ?
– Ada, s’il vous plaît ! Non, il ne connaît personne. C’est à votre famille de vous oublier. Vous n’avez qu’à leur dire merde une bonne fois pour toutes.
– Vous avez raison. C’est fort ça, je donne le conseil au petit, et je ne me le donne pas à moi-même.
– Un bon gros merde, Ada, sorti du cœur !
– C’est Dieu qui t’envoie, Yvonne. Je te tutoie. Tu vois, j’ai crié, j’ai dérangé tout le monde. Le mal pour un bien. Te voilà chez moi à me remettre les idées en place. Oui, je vais leur dire merde. Parfaitement, je vais le faire.
– Mais… si c’est pas indiscret, vous en êtes revenue comment, vous ? 
– Oh, à cause d’un stupide miracle. J’ai échappé au gaz parce que je savais coudre. Voilà, comment j’ai survécu. Juste en levant la main.
Libérant enfin mes oreilles, le mot « coudre » avait aussitôt rebondi dans celles de ma mère.
– Ah, vous savez coudre ? 
– Oui, je couds depuis que je suis toute petite. Mon père m’a appris.
– Votre père ?
– Oui. Il était fourreur à Lodz, le pauvre. D’ailleurs je te dis « merde », papa le singe Moshé ! C’est vrai, avec tous ses poils, il n’a jamais été beau mon père. Il nous effrayait mes sœurs et moi et pourtant il était si gentil… Tu entends ça, Moshé, ta fille Ada te dit « merde », grand babouin !
– C’est drôle, c’est exactement comme moi.
– Ton père aussi était poilu ?
– Non, je couds aussi depuis que je suis toute petite. Je reprisais les chaussettes des Allemands. Mais c’était juste pour survivre. Mes parents n’étaient pas du tout collabos. C’était juste pour pas crever de faim.
– T’inquiète pas. Ta sincérité se voit dans tes yeux, Yvonne. Et puis des chaussettes d’Allemands, ça reste des chaussettes. 
– Une question bête… Ça vous dirait pas de retravailler dans la couture ? 
– C’est-à-dire que… Je n’ai plus vraiment la tête à ça, tu vois…
– Je peux vous tutoyer ?
– Bien sûr !
– Je peux au moins t’en toucher deux mots ?
– Allez !
– Y a cinq ans, j’ai monté un petit atelier là-haut, dans la mansarde. Alors on transpire l’été, ça caille un peu l’hiver, mais bon, on s’y fait... J’ai commencé toute seule, des dix douze heures par jour, à la machine. Et ça m’a plu, tellement plu que je pouvais plus m’arrêter de pédaler. Depuis quelque temps les commandes se bousculent, et comme j’ai envie que ça marche et que ça s’arrête plus de marcher… Bref, maintenant on est six, mais même à six on a du mal à fournir. Bon, c’est vrai, on est serrés comme des sardines, mais j’ai des projets d’expansion… Je zieute sur plus grand… dans le quartier ou pas loin...
– C’est bien, tu as du courage… Il faut des gens comme toi pour entraîner des gens comme moi… C’est gentil, mais je me sens encore un peu trop cabossée...
– Réfléchis, ce n’est pas à la minute.
– Faut voir, pourquoi pas.
– Sans compter que ça te changerait les idées. On n’est pas des tristes, on adore se marrer. Travail et rigolade, rien n’empêche. Pour le salaire, pas d’inquiétude. Je paye très bien les gens, je suis honnête. La vache enragée, je connais.
– Je m’en fiche du salaire.
– Alors pourquoi hésiter ?
– C’est… c’est un peu ton mari, il n’est vraiment pas commode. J’ai beau m’excuser quand je le croise dans l’escalier, il me regarde toujours en chien de faïence.
– Il faut apprendre à le connaître. C’est le genre grande gueule, mais vrai tendre à l’intérieur. D’ailleurs, pour tout t’avouer, il me mange dans la main. Mais "chut", il ne le sait pas.
– Il ne va pas me mettre des coups de pied ? Je suis peut-être une pleureuse, mais je suis une gentille, moi !
– Qu’il essaye un peu, il se recevra mon trente-cinq fillette là où je pense.

Madame Tyszelman avait rejoint l’atelier de ma mère environ une semaine après. Sa transformation faisait vraiment plaisir à voir. Ses cheveux noir corbeau en fouillis ressemblaient au plumage d’une mésange. Ses yeux et ses joues avaient étrangement dégonflé. Elle venait travailler vêtue d’un joli tailleur rose avec des bas tout neufs qui n’étaient plus filés.  Mon père n’a jamais donné un seul coup de pied à madame Tyszelman. Au contraire, il a commencé à la trouver fort sympathique. Déjà parce que c’était une des rares voisines à ne pas le prendre pour un Juif. Et aussi parce qu’elle nous racontait du matin au soir des histoires pleines d’humour et de tendresse sur sa jeunesse qui avait été dorée. Le nez sur son ouvrage, et puis le nez en l’air, elle parlait tel un cacatoès sans voir le temps passer, comme si elle n’avait pas prononcé un seul mot depuis des années. En fait de rigolade, c’est plutôt elle qui amusait la galerie avec ses amourettes. À l’entendre, elle avait couché avec plein d’hommes : des fluets, des moustachus, des riches, des soldats, des ivrognes, des savants, de toutes les nationalités. À l’entendre, elle avait passé plus de temps dans la tiédeur des draps que dans la position debout. « Le plumard, nous disait-elle, c’est ma maison, ma paix. C’est là qu’est mon vrai bonheur. Le monde peut s’écrouler, quand je suis dans mon plumard, je me fous de tout. Je ferme les yeux. Je m’éteins. Je meurs. Je ressuscite, en somme ».  Elle nous parlait toujours de choses qui s’étaient passées avant son mariage, de son père poilu, de sa mère poétesse, de ses sœurs adorables. Mais jamais de son mari ni de ses enfants brûlés dans un four. Et personne n’osait lui demander quoi que ce soit à ce sujet.
 
Au bout de quelques semaines, madame Tyszelman nous avait dit ceci, en prenant une voix de mystère :
– Mes bons amis, sachez que vous m’avez redonné bien de l’espoir. J’étais écroulée. Vous m’avez rebâtie. Mon père le grand singe me disait : « Ada, l’espoir, c’est ce qu’il reste encore, même quand il n’y a plus d’espoir ! ». Vous êtes la preuve vivante de sa jolie sentence. La main sur le cœur, j’affirme : vous êtes ma nouvelle famille ! Maintenant, comment vous remercier ? Si je vous invite à un pique-nique, y viendrez-vous ?
– Mais bien sûr, Ada ! C’est une chic idée un pique-nique, d’autant plus que le beau temps revient ! lui avait répondu ma mère, avec déjà des papillons dans les yeux.
– Au bois de Vincennes ? Sur les bords de Marne ? avait questionné tata Momo.
– Ah ça, je ne peux pas vous le dire encore, c’est une surprise. Mais ce serait dimanche en quinze, si tout le monde est libre !
– Hein Lolo, tu aimes ça les bons pique-niques ? 
– Oh oui !
J’avais ouvert alors de grands yeux ronds émerveillés. Je me voyais déjà en train de gober ma tomate juteuse, mon œuf dur, au bord de l’eau.
– Je suis la plus heureuse des femmes. Je vais vous préparer mes meilleures recettes de Pologne.
– Des choses simples, ne vous ruinez pas, avait conclu mon père.
– Simple et succulent, je sais faire !

Le fameux dimanche en quinze, nous étions tous tirés à quatre épingles, beaux comme des sous neufs. Il faisait un temps d’été royal. Dans l’air flottait une douce tiédeur à revendre. Mon père transportait deux lourds paniers remplis de victuailles, d’où dépassaient plusieurs bouteilles de bibine. Les femmes de leur côté portaient le parasol et des petits pliants de pêche en plastique.  Alors que nous nous dirigions naturellement vers la bouche du métro, madame Tyszelman nous avait avertis que nous faisions fausse route :
– Ah, non, on ne prend pas le métro. On va à pied, ce n’est pas très loin.
Un peu étonnés quand même, nous n’avions pas posé de questions pour ne pas faire trébucher la surprise. De rue en rue dans l’ancien petzl, nous avions laissé glisser nos pas comme une famille heureuse et fraternelle, malgré sa construction de bric et de broc. Et puis d’un coup, au numéro 45 de la rue de Turenne, nos chaussures s’étaient plantées. Madame Tyszelman avait levé la tête vers une plaque blanche commémorative et nous avait dit :
– Voilà, c’était lui !
– Qui ça ? s’était interloquée ma mère. 
– Mon Titi !
– Ah mince !
– C’est là qu’on habitait ! Lisez, lisez !
Impressionné par cet instant solennel, mon père avait lu à haute voix ce qu’il y avait écrit sur la plaque :

Ici demeurait Tyszelman Samuel dit « Titi »
Né le 1er janvier 1921
Fusillé par les Allemands le 19 août 1941
Mort pour la France
Gloire à sa mémoire

Et tout le monde s’était tu. Ça, pour une surprise, c’était une surprise. Sa première force résidait dans le fait qu’elle vous clouait le bec ; sa seconde force dans le fait que c’était sous cette plaque que nous allions pique-niquer, en plein Paris, à même le trottoir. Assis sur nos pliants, un rien gênés, et tandis que nous dégustions les délicieux plats polonais de madame Ada, celle-ci nous avait raconté que son Titi avait été un militant communiste très estimé au sein de la résistance. Elle nous avait aussi appris qu’elle venait s’installer là tous les ans pour prier, à cette date précise du 19 août, soit seule, soit en compagnie d’une cousine de province.  Ensuite, elle avait sorti d’un sac en plastique un petit bouquet de fleurs des champs qu’elle était venue déposer délicatement contre le mur sous la plaque de Titi.  Certains passants nous regardaient d’un drôle d’air, comme si nous étions de gentils fous à nous goinfrer au nez et à la barbe de tous. Ceux-là, mon père les toisait alors de son regard le plus noir jusqu’à leur faire baisser les yeux. Les bouches pleines de klouskis de pommes de terre, de plenze et de makowiec au pavot, nous avions encore ri de tout, de rien, galvanisés sans doute par l’absurdité de notre installation. Ouvrant une nouvelle bouteille de vin, les joues un peu rouges, mon père avait fini par s’exclamer :
– Des fois, on va à perpète, on n’est pas plus heureux. On dépense du coco. On s’affale sur la première fourmilière venue, les guêpes vous tarabustent, et des couillons viennent se foutre pile-poil à côté parce qu’ils vous ont repéré de loin et qu’ils croient que vous avez dégoté l’endroit idéal. Faudra qu’on remette ça, madame Tyszelman. Imaginez Montmartre, le Champ-de-Mars, les Jardins du Luxembourg, la Contrescarpe. 
– Oui, on le refera. Je suis ravie que vous ayez apprécié. Et toi, Lolo, tu as apprécié ?
– Le repas oui, il était très bon...
– Mais ?
– Ben, j’aurais aimé qu’il y ait un peu une rivière. 
– C’est un pique-nique sans eau, Lolo, ça change, m’avait repris ma mère.
 
Ada Tyszelman s’est pendue chez elle, avec la ceinture de sa robe de chambre, environ une semaine après notre pique-nique. Mes parents et moi, nous avons beaucoup pleuré. On ne comprenait vraiment pas pourquoi elle avait fait ça, si soudainement. Et, à la fois, on le comprenait un petit peu quand même. À son enterrement au Père-Lachaise, nous n’étions pas très nombreux. La seule autre personne à la pleurer autant que nous était sa cousine de province. On tomba tour à tour dans les bras de cette inconnue comme de tristes arbres ayant perdu leur sève. Cette dame, d’un certain âge, se présenta. Elle s’appelait Rusca-Yolande. Contrairement à ce que nous pensions, elle n’habitait pas du tout à la campagne, mais à la porte de Châtillon. Notre stupéfaction fut plus grande encore lorsqu’elle nous dévoila qu’elle était la meilleure amie de madame Tyszelman, et pas du tout sa cousine. Quelque peu déroutée, ma mère avait dit alors :
– Ah bon, on croyait que… 
– Ada était une magnifique, sensible et généreuse personne, mais depuis son retour des camps…
Rusca-Yolande avait marqué un temps, comme si l’aveu qu’elle s’apprêtait à nous faire pouvait endommager la mémoire de son amie. Alors ma mère l’avait un peu poussé :
– Oui ?
– Eh bien, Dieu ait son âme, elle avait… Disons qu’elle avait beaucoup de soucis avec la réalité. En yiddish, on dirait Meshouguene. À dire vrai, elle était un peu toquée, Ada.
Nous marchions à travers les allées ombragées du Père-Lachaise, entre ces centaines de tombes surannées où dormaient de sombres anonymes aux côtés d’illustres hommes. De temps à autre, nous faisions une courte halte devant la sépulture d’Honoré de Balzac, la stèle de Molière.
– Je l’aimais profondément. Elle était pour moi bien plus qu’une sœur de sang. 
À cet instant, madame Rusca-Yolande chancela un peu. Mon père la retint in extremis par le bras et nous dûmes trouver un banc pour nous asseoir afin qu’elle continue à nous offrir ses confidences. 
– C’est un miracle si nous sommes revenues de là-bas. Nous étions pleines de pus, de croûtes, de puces. Deux sacs d’os que n’auraient pas voulu sucer les chiens ! Une fois sauvées, nous nous sommes juré de nous aimer plus fort que tout, de ne jamais nous dire un mot plus haut que l’autre. La vie a repris doucement pour moi. J’ai eu la chance de rencontrer une perle d’homme qui m’a donné trois magnifiques garçons.
– Et Ada ?
– Ada, que Dieu l’accueille entre ses bras aimants, mais je peux le dire maintenant : Ada n’a jamais eu ni mari ni enfants. Ils étaient une fantaisie cruelle de sa tête malade.
À cette annonce aussi incroyable qu’hallucinante, nous avions tous eu la chique coupée.
– Alors ça ! avait juste proféré mon père.
– Cette famille, elle se l’est inventée de toutes pièces, avec le temps. Pour paraître, comment vous dire ? Pour paraître normale aux yeux des autres rescapés qui avaient tout perdu.
– Mais Titi, c’était qui alors ?
– Ah Titi, elle vous a parlé aussi de Titi ?
– Nous avons même pique-niqué sous sa plaque, rue de Turenne. Elle hurlait son nom la nuit.
– Le vrai nom d’Ada n’était pas Tyszelman, mais Tilman. En nous promenant un jour rue de Turenne, elle a découvert par hasard cette plaque commémorative. Comme elle était toujours à fleur de peau, elle m’a dit : Rusca, mon Dieu, regarde, Tilman, Tyszelman, ce Titi aurait presque pu être mon fils dans une autre vie !
Sur ce, mon père avait dit :
– Je le sentais, je sais pas pourquoi.
– René, pour tout t’avouer, moi aussi j’avais un pressentiment. Elle nous parlait toujours de Titi, jamais de ses autres enfants ni de son mari, lui avait répondu tata Momo.
– Moi aussi, j’avais un doute, figurez-vous, avait enchaîné ma mère. Bien malin qui aurait pu deviner un truc pareil ! Mais tous ses cris dans la nuit ? Ils paraissaient si sincères. 
– Elle voyait un psychiatre pour ce trouble de l’identité. Elle tenait comme elle pouvait en se bourrant de neuroleptiques qui ont peut-être atténué les choses, mais ne pouvaient pas totalement les arranger. Elle a dû vous dire aussi que toute sa famille était morte dans les camps ?
– Mais oui.
– Là aussi, pur mensonge !
– Alors ça, c’est inouï ! 
– Ada a perdu très jeune ses parents, mais à Lodz. Ils se seraient suicidés ensemble, d’après elle, mais rien n’était vraiment sûr avec Ada. C’est une tante éloignée qui l’a accueilli à Paris dans les années 30. Ça c’est vrai, je l’ai rencontrée.
– Elle était couturière, au moins ?
– Couturière... oui et non ! Elle savait coudre, c’est exact, mais elle faisait plutôt dans la couture des sentiments, si vous voyez ce que je veux dire…
– Non, pas bien.
– C’est pourtant simple, Ada donnait du plaisir aux hommes ! Mais j’interdis qu’on dise d’elle que c’était une putain. Il y a des êtres qui donnent sans compter, elle faisait partie de ces gens rares qui ne retiennent pas la tendresse. Ada n’avait pas qu’un cœur d’or, elle avait aussi sa philosophie de l’amour. Elle me disait souvent : tout ce qui n’est pas donné est perdu. Alors, elle faisait payer les riches, bien sûr. Mais si le type était pauvre et gentil, elle pouvait s’offrir comme ça, une heure, une nuit. Juste pour le rendre heureux.
– Je suis soufflée, avait dit tata Momo.
– Il n’y a aucun jugement à avoir, ces personnes-là sont très précieuses pour l’humanité.
– Ah, mais je ne juge pas.
– Meyer, il s’appelait Meyer, un officier allemand. Il avait été son amant peu de temps avant la Rafle. Un jour, elle a eu la naïveté de lui avouer qu’elle était Juive, pensant qu’il pourrait la sauver. Au lieu de ça, il l’a envoyé à Auschwitz. En descendant du train, elle a été envoyée directement au Kanada. C’est là qu’on s’est connu, au Kanada.
– Au Canada ?
– Pas le pays, le Kanada avec un K. C’était le dépôt de tous les effets dont les Juifs étaient aussitôt détroussés à leur arrivée. 
– Je ne sais pas trop si j’ai envie d’entendre la suite, avait dit ma mère.
– Moi, je veux savoir, avait dit mon père.
– Oui, mais y a Lolo !
– Qu’est-ce que tu veux qu’il comprenne à tout ça ?
– Je continue ou je m’arrête ?
– Continuez !
– Là, alors qu’elle triait les chaussures, un officier du camp a repéré sa grande beauté. Il s’est arrangé pour la prendre à son service. Et il en est tombé amoureux fou. Il lui disait qu’elle était le soleil dans son cœur de tortionnaire. Pendant trois mois, elle l’a laissé faire tout ce qu’il voulait d’elle. De toute façon, elle n’était déjà plus qu’une morte de chair. Et puis un jour, elle lui a dit non, qu’elle ne voulait plus être souillée par un brûleur d’enfants. Alors, il l’a battue jusqu’à ce qu’elle ne soit plus que sang et douleurs. Elle était proche de sa libération physique et mentale, quand il s’est mis à califourchon au-dessus d’elle. Il a pris son visage dans ses mains, a commencé à le tordre en tous sens. Et c’est là que, comment vous dire ?… C’est là qu’avec une envie terrible de vivre et de mourir à la fois, c’est là qu’elle lui a craché au visage tout le sang de Juive qu’elle avait gardé dans sa bouche. Elle a ri faiblement et lui a balancé : te voilà converti, sale boche ! Il aurait pu la broyer, l’anéantir sans que personne n’en sache jamais rien. Mais il a choisi pour elle une torture beaucoup plus lente, plus adaptée à... sa personnalité. Puisqu’elle était déjà la reine des putains au grand cœur, il en fait la reine des putains au grand cœur d’Auschwitz.
– Mon Dieu, avait dit ma mère en larmes.
– Pendant deux ans, jour et nuit, il a fait d’elle son élastique, un absurde fantôme écartelé : tous les nouveaux gardiens SS qui débarquaient, les kapos avinés, les droits communs, les communistes, les matonnes, les malades mentaux, et même des chiens. Le jour des chiens n’est pas un mensonge d’Ada. Le jour des chiens, j’étais là aussi.
À bout de force, totalement épuisée par sa tragique confession, madame Rusca-Yolande avait fait un geste de la main pour nous signifier qu’elle ne pouvait plus rien dire. Puis, retrouvant un semblant de santé, elle s’était levée simplement et nous avait laissés sur notre banc. Elle n’avait même pas eu le courage de se retourner pour nous dire au revoir. Mes parents, tata Momo et moi étions restés sur place comme des statues gelées sous le soleil cuisant. Durant un long moment, nous avons juste écouté le silence que venait parfois perturber le pépiement des oiseaux qui veillaient sur les morts. Je n’avais pas tout compris de son récit. J’avais seulement entendu des choses terriblement tristes malgré moi. Et maintenant, j’avais juste envie de m’en aller, de courir, de jouer au ballon avec mon père. Je ne voulais pas que les tombes s’ouvrent d’un coup, et que les morts se lèvent. Pourtant, nous ne partions toujours pas. Mes parents étaient cloués au banc, les yeux perdus dans le vide. Et puis, ils ont bien fini par se lever. Mais au lieu de nous diriger vers la sortie, nous avons rebroussé chemin jusqu’au trou de madame Tyszelman. Parvenus devant sa fosse, nous nous sommes à nouveau recueillis devant les fleurs, mais cette fois-ci en rendant notre dernier hommage à cette beauté folle qui n’avait jamais de sa vie retenu sa tendresse. 

 
« Modifié: 31 Juillet 2019 à 22:57:37 par kokox »

Hors ligne Manu

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Re : Titi
« Réponse #1 le: 31 Juillet 2019 à 21:56:56 »
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« Modifié: 12 Juillet 2022 à 12:47:50 par Manu »

En ligne kokox

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Re : Titi
« Réponse #2 le: 01 Août 2019 à 18:43:35 »
Un grand merci pour ta lecture, cher Manu !  :)
Au cas où tu lirais ce post, sache que j'ai posé un commentaire sur "ta pétalia".

Bien à toi !

Hors ligne txuku

  • Calame Supersonique
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    • BEOCIEN
Re : Titi
« Réponse #3 le: 02 Août 2019 à 19:16:48 »
Bonsoir kokox

J ai relu ton texte avec grand plaisir ( deja vu dans ton livre "Ma Vie de Mioche" ) ! :)
Je ne crains pas d etre paranoiaque

"Le traducteur kleptomane : bijoux, candelabres et objets de valeur disparaissaient du texte qu il traduisait. " Jean Baudrillard

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Re : Titi
« Réponse #4 le: 02 Août 2019 à 23:00:53 »
Un énorme merci à toi, cher Txuku, pour ta re-lecture ! :)

Hors ligne JamesW

  • Tabellion
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Re : Titi
« Réponse #5 le: 14 Août 2019 à 10:57:30 »
Un plaisir que de retrouver ta plume et cette douce alchimie de drame et d’humour entrelacé. En lisant tes premiers extraits de « Ma vie de mioche », je me disais que si toi, tu n’étais pas publié, il fallait vraiment désespérer de l’édition. Mais c’est donc fait, félicitations ! ;)

En ligne kokox

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Re : Titi
« Réponse #6 le: 15 Août 2019 à 10:25:12 »
Mes remerciements pour ta lecture, James W ! :)

En ligne kokox

  • Grand Encrier Cosmique
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Re : Titi
« Réponse #7 le: 25 Août 2019 à 15:19:00 »
Un grand merci, cher Versus1, pour ta lecture !

Hors ligne Colin

  • Scribe
  • Messages: 86
Re : Titi
« Réponse #8 le: 06 Février 2020 à 13:48:56 »
Salut,

Après la naïveté de "La Révérence", on se penche ici sur une forme de folie pour servir de perspective à l'horreur. J'ai moins aimé le déroulement narratif, la finalité et le rythme.
Néanmoins, le traitement reste très agréable à suivre, aiguisé et tranchant.

C'est tout de même un très bon texte, évidemment. :)

En ligne kokox

  • Grand Encrier Cosmique
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Re : Titi
« Réponse #9 le: 06 Février 2020 à 18:41:52 »
Merci une fois de plus cher Colin pour ta lecture de ce texte. Je comprends tout à fait ta préférence à "La révérence". Je partage entièrement ton sentiment sur ce point.

Bien à toi !

 


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