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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » L'égarement des croquemorts [AT]

Auteur Sujet: L'égarement des croquemorts [AT]  (Lu 3302 fois)

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L'égarement des croquemorts [AT]
« le: 08 Juillet 2019 à 23:22:15 »
J'ai fait quelques corrections sur un défi tic tac de l'été dernier (moins que ce que je pensais), j'aimerais bien l'envoyer à l'AT de Malpertuis (libre, mais fantastique uniquement, j'espère que mon texte peut rentrer dedans?). C'est jusqu'au 20 janvier, alors si quelqu'un passe par là !... Bonne lecture, des bisous tout ça !

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Une dixième clope s'éteint dans un « pshit » et un panache morne. Clope fumée à moitié, échouée dans le cimetière des neuf précédentes – consommation matinale. Elsa verse une lichette de whisky dans le cendrier, pour aider les prochaines à mieux s'éteindre. Une lichette pour lui, une lichette pour elle. Elle se dit que c'était con de gâcher et se verse une double dose juste pour elle, pour compenser. Elsa a une conscience professionnelle : après une clope, elle se frictionne toujours les doigts avec du produit pour les mains. Elle en achète à l'odeur de formol, pour maintenir l'esprit de l'office. Une poignée de main qui sent le formol dans une crypte funéraire, ça donne confiance aux clients. Donc, elle se lève, « pshit » le produit entre ses mains, se rassoit et allume une onzième clope. L'horloge dit pause déjeuner dans onze minutes. Matinée marquée par l'absence de coups de fils, l'absence de portes qui grincent et d'âme qui vive. Grosse taffe sur sa gauloise. Porte qui se fracasse – sans même grincer – et en trombe, Melchior, son employé patrouilleur, se trouve être en sueur dans l'encablure. À neuf minutes de la fermeture et d'un sandwich au pain rassis ; elle soupire sa taffe.
« Cheffe, Anton en a trouvé un dans le district des quartiers espagnols. Parait que ça pue jusqu'aux rails. Trois informateurs du quartier l'ont appelé en moins de trente minutes, ils ont déjà évacué les rues.
– Ça veut dire que ça fait pratiquement une heure qu'on est courant, et il ne m'a toujours pas informée ?
– Il m'a demandé de venir au plus vite. Tout de suite. Je pensais qu'il vous aurait prévenue aussi, qu'on irait ensemble. J'ai pas pensé à vous appeler sur le moment, ça me paraissait mieux de foncer ici. » Melchior qui ne sait pas parler sans bafouiller. Ni sans se perdre en justifications. Et à l'inverse, Anton qui se la joue encore solo ; aucun moyen de faire fonctionner cette foutue boutique correctement.
« Et de ton côté, toujours aucune piste sur l'affaire Santana ?
– C'est à dire que non, je voulais aller revoir l'appartement de Madame Esposito mais avec l'appel d'Anton, enfin je faisais ma ronde habituel au Nord avant ça, comme on est jeudi. » Melchior qui ne sait pas parler sans bafouiller et qui patine depuis trois semaines sur une affaire qui devrait déjà être réglée. Elle-même s'est penchée un peu sur le dossier, pendant ses pauses déjeuner. Sans plus de succès. Melchior ne sait peut-être pas s'exprimer, mais il aurait déjà dû trouver une piste tangible. Il a l'air tout penaud, le Melchior, en attendant ses ordres. On ne dirait pas en le voyant comme ça, mais récolter des indices, habituellement, c'est son truc. Rien ne lui échappe. Alors cette affaire insoluble, couplée au fait que depuis deux semaines les clients semblent déserter l'office : y'a quelque chose qui cloche. Quelque chose lui dit qu'une autre affaire, une sordide histoire de bébé, pourrait y être liée d'une façon ou d'une autre. Un cas bien trop simple à régler pour l'horreur que c'était, et bien trop proche géographiquement du fameux cas Santana. Deux affaires qui se produisent quasiment au même endroit en si peu de temps, c'est rare. Et de nos jours ce qui est rare est louche.
« Alors on fait quoi cheffe ? »
Une onzième clope va mourir avec sur les cadavres de ses congénères.

Ça sent la mort.
Elsa a décidé d'y aller avec Melchior, ils ne seront pas trop de deux et puis, c'est l'occasion de faire le point ensemble pendant le trajet. Vieille mustang des années 70, couleur moutarde frisant la rouille sur les bas de caisse. Sièges tout aussi moutarde, rayés ocres. Autoradio aux fils qui dépassent. Douzième clope, fenêtre ouverte. Sa clope, elle pue la mort – elle peste car elle a oublié son produit pour les mains. Dans le rétro, l'office s'éloigne. Ciel gris, sans relief, écrasant une ville béton-métal. Leur office, c'est une ancienne chapelle aux pierres bouffées par les mauvaises herbes. On lui voit encore la trace d'une grande croix qui y trônait sur le fronton jadis, décrochée il y a plus de dix ans et sans doute découpée, brûlée en feux de camps ou finie en sommier pour clochards. On en voit encore la trace à cause de la crasse qui a dégouliné d'elle années après années, le contraste avec une crasse récente qui n'a pas encore remplit cette marque grisâtre. Sur la porte on voit briller la plaque de l'office, qu'Elsa embrasse mentalement. Rituel pour se porter bonheur en partant en mission. « Croquemorts : exorcisme et nettoyage. Quartier sauf. » Dans les rues, défilent des caddies d'époques révolues où s'entassent des fruits et légumes douteux, des conserves périmées, tout un système vente à la sauvette qui tente de faire oublier aux plus vieux que tout s'est cassé la gueule, à coup de pancartes de promotions factices. Plus loin, d'autres caddies brûlent pour réchauffer des corps pustuleux. Les pneus de la mustang filent sur des détritus.

« Melchior, t'en penses quoi de l'affaire du bébé, toi ? » Il s'étonne de la question, pour des raisons dont Elsa se fout complètement.
« L'affaire Blaziescky ? Je dirais qu'on a bien géré le cas, c'était pas facile mais franchement vous êtes impressionnante cheffe.
– M'en tape. Je veux dire, t'avais déjà vu ça avant toi ?
– Non, jamais, mais j'en ai vu moins que vous et puis, vous avez tout de suite su quoi faire. » Silence.
« J'avais jamais vu ça non plus Melchior. » Silence.
« Tu crois que les gens désertent l'office parce que cette histoire se serait ébruitée ? Des croquemorts qui s'occupent de bébés, ça a pu nous faire mauvaise réputation ?
– Hm, le boulot doit être fait de toute façon. Un mort c'est un vieux, un bébé, un mari, une fille, faut bien que quelqu'un le fasse, alors je pense pas, non... Faut tourner à droite ici cheffe, ça évitera les grandes rues. »
Ça y est, c'est dehors que ça pue la mort maintenant, tout le dehors. Ils approchent.

Treizième clope.
Moteur à l'arrêt. Melchior la main sur la poignée.
« Attends. C'est bien ici ?
– Oui, oui, là quatrième étage, deux blocs devant.
– Des nouvelles d'Anton ?
– Je regarde. Non rien depuis tout à l'heure, il a dit qu'il nous attendrait sur place. Merde, il devrait être là non ?
– Sors la clé.
– Cheffe ?
– On est à combien de l'appartement de Madame Epsosito ? » Silence.
– Cinq, six rues je dirais. » Ils ne disent, mais ils pensent qu'ils sont encore plus près de celui du bébé Blaziescky.
« Sors la clé, je le sens pas. »
Claquements de portières. Deux silhouettes qui vont vers le coffre. Melchior se dit qu'il n'a jamais sentie une puanteur aussi forte, que même habitué, il a envie de gerber. Il ne dit rien parce qu'Elsa ne dit rien. Elle pense la même chose. Ils ont l'impression d'être entrés dans la nuit par la route ; ce n'est pas le ciel qui viendra éclairer ces immeubles trop hauts, trop rapprochés. Des ruelles comme des gouttières à humains oubliées, planqués derrières leurs fenêtres-meurtrières. Ils se sentent épiés, alors qu'ils savent la rue évacuée. Le coffre s'ouvre. Melchior tend une petite clé, accrochée autour de son cou. Une trappe cachée s'ouvre à l'intérieur. Sans hésiter, ils piochent dedans pour s'armer. Melchior saisit une batte en argent, un poing américain et accroche à sa ceinture des grenades thermiques. Elsa prend un simple pistolet à clous et un livre volumineux à la tranche bleue. Ils enfilent tous les deux des masques au long bec, lunettés de verres cyans. Dottore du nouveau monde.

Quatorzième clope.
Ça pue la mort, quelque chose qui attaque les narines, qui s'insinue pour propager son état.
« Merde, le bruit les a attirés. » Melchior sue. Il a dit « les » et ça le fait flipper ; il n'a jamais eu à dire « les ». Ils sont tous les deux à dix mètres de la porte de l'immeuble – grande ouverte. Il comprennent alors pourquoi la pénombre ne laissait jusque là pas voir le bout de la rue : cul de sac. Bruit de poubelles qui bougent.
« Fait chier, c'est quoi ça ? »
Dans le fond de la ruelle gisent trois cadavres blanchâtres, des asticots gros comme des doigts qui s'agitent à la place de leurs cheveux. Ils sont simplement allongés, les bras en croix sur leur poitrine, quelque fois des spasmes les agitent.
« Des parasités.
– Pas seulement, regarde. »
Sous le balcon du premier étage, deux boules grisâtres sont calées sur un petit rebord, tête en bas comme des chauve-souris dans l'endroit le plus sombre possible.
« Qu'est-ce que c'est que ça... »
Bruit de poubelles, encore. Presque silencieux – petit raclement de pied traînant – un corps marche lentement vers eux, tapant dans les détritus qui jonchent le sol. Il est violet, complètement oxydé par des radiations. Ceux au sol frémissent, convulsent de plus en plus à cause du bruit.
« Il faut qu'on se casse.
– On entre dans l'immeuble. » La peur de Melchior qui se solidifie dans ses yeux, résolution de vie ou de mort. Il ne fuira pas, même s'il n'a pensé qu'à ça à l'instant, il ne laissera pas Elsa. Alors il sait que sa seule chance de survie, c'est de la suivre.
Sans un bruit, ils s'engouffrent dans le hall et barricadent la porte. L'oxydé dans son trajet vers eux s'est cogné contre une benne ; les dormeurs ont ouverts leurs yeux dans des cris déchirants. Alors que Melchior et Elsa montent les escaliers, les morts tambourinent à la porte.

« Cheffe, c'est pas normal. Des oxydés comme ça je veux bien en zigouiller dix en même temps, pas de soucis, mais des dormeurs, des sangsues, tous là au même endroit alors que d'habitude ils se bouffent entre eux, ça va pas. » Melchior qui ne bafouille plus. C'est pour ça qu'elle le garde dans l'équipe, il a le sang froid quand il faut.
« Anton ?
– Toujours aucune nouvelle.
– Putain de merde. »
Quinzième clope en montant les quatre étages, noyés dans une pénombre-moisissure. Aucun bruit dans tout l'immeuble ; ils se regardent et savent que plus personne n'habite là. Ils ont tous fuit ou finis en steak hachés. Arrêt au premier pallier.
« Pose ici, ici et ici. »
Melchior qui suit les ordres et trace des cercles en rouge, au sol et sur les portes.
« J'ajoute un petit secret maison. » Il sort un fil très fin qu'il passe au ras du sol, puis en biais d'une porte, puis dans l'autre sens pour l'accrocher à la rambarde de l'escalier. Ça fait une croix censée barrer la route aux morts. Le tout est relié à une grenade. Il répète ça chaque étage. Elsa tient son énorme grimoire de sorts ouvert, prêt.
Quatrième étage.
Des
murmures.

Porte entrebâillée à droite – là où ils doivent aller – et
à pas légers
avancent et se placent
rien qui ne craque
souffles coupés
yeux écarquillés en vision nyctalope,
Melchior, Elsa aux dos arqués pour la chasse.
Murmures rauques. Souffreteux, là-bas, derrière, dedans.
Elsa qui fait signe de s'arrêter. Sans bruit les pages qui tournent, l'index sûr. Page 372. Elle murmure, yeux fermés. Acquiesce envers Melchior ; les barrières des cercles rouges sont activées. Puis, page 972. Renforcement de leur condition physique. Ça coule dans les veines, double dose d'adrénaline. Ils sont prêts. Melchior pousse la porte – grince – batte en main. Cri strident. Tout au ralenti dans une bouillie de pénombre et de puanteur qui crève leurs masques. Un flou bondissant. Melchior qui frappe tout de suite, une tête qui explose, giclée de matière brunâtre. Ils discernent face à eux, les formes presque bleues des cadavres dans le noir, deux autres. L'entrée est un long couloir, deux portes sur leur droite. À peine tombée au sol, la tête s'est mise à repousser, fibre par fibre à une vitesse folle. Melchior n'a pas vu. Les deux cadavres qui tendent leurs bras sur lui, se bousculent contre les murs. Melchior qui éclate la première, recule un peu ensuite. Elsa qui aligne aux clous le corps au sol, puis les deux autres, par dessus l'épaule de Melchior pendant qu'il aligne le dernier de pleine face. Elle vise en plein cœur. Sur le qui vive. Avec les clous, la repousse des corps est imperceptible, presque vraiment mort. Presque. Les murmures sont maintenant des voix basses, toujours plus rauques, plus loin dans l'appartement, avec des aigus et des graves sans cohérence, affolés. D'autres formes se pointent dans le couloir. Elsa et Melchior sont toujours sur le pas de la porte. Page 344, elle tourne, elle tourne, elle a besoin d'un peu de temps. Melchior qui le sait et les attend de pied ferme, Melchior qui fait tomber un oxydé, ce dernier qui s'accroche à sa jambe, lui qui frappe à nouveau, du visqueux qui lui trisse sur le masque. Du visqueux bien plus qu'il n'en voit. Ils avancent un peu, Elsa qui lit, psalmodie, main sur l'épaule de son collègue. Des bras qui surgissent, Melchior surpris, Elsa imperturbable ; des doigts qui griffent. Les morts sortent de la deuxième porte à droite, il s'en rend compte et Elsa qui lit toujours. Melchior aux prises qui  commence à paniquer quand un autre sort lentement dans le couloir. Flash bleu. Une onde qui se propage du livre et les entourent tous les deux. Les mains de l'oxydé accrochant Melchior partent en fumée. Elsa qui s'appuie – qui s'appuie fort – sur son épaule. Il ne dit rien, il n'a pas à s'inquiéter pour elle, juste à la protéger.
« Ils viennent de là-bas cheffe. »
Ils entrent, l'aura bleue les entoure toujours, illumine les murs de ce qui semble être une salle de bain – illumine les morts qui se collent à la bulle de protection, sans la franchir.
« On se grouille. »
La salle de bain est pleine à craquer de macchabées qui paniquent devant le sort bleu, qui gueulent et grouillent dans tous les sens, enchevêtrement de bras purulents jusqu'au plafond. Ils essayent de passer vite ; il y en a tellement qu'ils ne voient pas devant eux. Ils sentent la paniquer monter légèrement. Les morts se sautent dessus, se déchirent les uns les autres, excités comme jamais. Ceux qui n'arrivent pas à se pousser finissent brûlés par l'aura du sort d'Elsa ; des membres crament et ça pue la mort et ça colle sous les pieds. Ils avancent et Melchior balance des coups de batte à l'aveugle. En face, toute proche, une porte se distingue. Alors il frappe tout ce qu'il peut et Elsa tire dans le tas. Dehors, ils entendent une explosion. Puis une deuxième tout de suite après. Devant eux, les murmures qu'ils entendaient à l'entrée de l'appartement sont désormais des hurlements. Juste derrière la porte. Ils ouvrent à peine pour passer et referment aussitôt.

« Putain de merde. » La batte de Melchior tape le sol, abasourdi. Elsa a un rictus dépité.
« Anton... »
Anton est là, blême dans un coin de la pièce, en boule. Sa peau tire vers le jaune. Il se balance. Il a manifestement arrêté de hurler à leur entrée, mais il ne les regarde pas. Son masque gît à côté de lui.
« Il faut qu'on l'aide, faut qu'on...
– Ta GUeulE meLCH' ta GUEULE ta GUEULE ! »
On regarde ses pompes. Fait chier. Troisième explosion dans les escaliers qui les fait sursauter.
« Melchior, pose le même système que ce que t'as fait en bas sur cette porte s'il te plaît, je vais m'en griller une. » Il s'active. Anton ne bouge pas, ne les regarde toujours pas. Elsa ouvre son livre, murmure quelque chose de très court et souffle sa fumée sur le câble. La fumée devient bleue électrique, elle crépite et le câble aussi. On entend les cris des morts de l'autre côté de la porte, qui grattent, qui cognent dans les murs.

« Je sais pas exactement ce que t'as foutu Anton, mais c'est un sacré merdier.
– Dégage ta foutue clope de là.
– Si tu supportes plus l'odeur de mes clopes, c'est que t'es foutu. Si t'as encore une once de conscience, tu le sais.
– Je le sais cheffe, je le sais mais pitié éloigne CETTE MERDE, PUTAIN DEGAGE DEGAGE.
– Qu'est-ce que tu sers contre toi comme ça, Anton ? »
Pas de réponse.
« Tu t'es égaré Anton. C'était toi le bébé, pas vrai ? »
Anton qui lève la tête. Dans ses bras, un grimoire. Celui-ci est violet.
« T'as toujours voulu bosser en solitaire, je te l'ai toujours accordé. Que tu gères tes affaires dans ton coin, pas de soucis tant qu'il y a des résultats. Je passais même sur le fait que tu me rendes peu de comptes, parce que t'étais bon là-dedans. Pour être honnête, je croyais que t'essayais de me doubler, me piquer des quartiers de patrouille, quelques gros clients, créer ton office. T'avais clairement les capacités pour. Je pensais pas que tu complotais quelque chose d'aussi stupide. C'est pas pour ça que je t'avais confié ce grimoire. Mais le sacrifice de bébé... T'es allé trop loin. Et j'ai été trop conne. C'était quoi ? Dans les pages 600 et quelques j'imagine, contrôle des morts ? Pacification ? Je veux même pas savoir. Un bébé putain. »
Elsa porte le pistolet à clous à sa bouche, ferme les yeux et incante. Page 144. Un murmure en souffle de tabac bleu cache son visage. Dehors, une quatrième explosion ; ça tambourine toujours à la porte de la salle de bain.
« Cheffe, je voulais juste en sauver un, juste un, juste un, juste un... »
Éclair rouge dans les yeux d'Elsa.
« Il y a des pages qu'il vaut mieux ne pas lire. »

Un simple petit « spolch ». Un clou rougeoyant entre les deux yeux. Melchior ne dit rien mais il a envie de chialer. Elle s'allume une dix-septième clope, va s'asseoir à côté d'Anton, dans le coin. Lui reste pantelant, la batte lui tombe des mains.
« Faut faire le job, Melchior. J'ai plus de forces alors fais le job, s'il te plaît, et après viens à côté de moi. » Elle continue à lui parler, à le rassurer – elle-même ne sait plus ce qu'elle dit – pendant qu'il s'agenouille sur la dépouille d'Anton.
« Pour ceux de dehors, on va tranquillement les aligner et ça sera vite fait. J'ai plus beaucoup de clous alors pour une fois je te laisserai faire des incantations. Je compte sur toi. » Melchior sort un petit canif à la lame blanche. Il l'enfonce dans le torse d'Anton, sous la quatrième côte. Elsa parle toujours, lui dit qu'elle en croquera plus que lui à l'office, que c'est mieux de le faire avant qu'il soit tout noir. Il sort le cœur, encore chaud, il paraît translucide. On voit un petit caillot en son sein, qui semble s'étendre par vagues comme une araignée dans les veines, toujours plus loin. Pas encore totalement pourri. Il croque dedans, d'un seul coup de canine. Elsa a arrêté de parler.
« C'est fait cheffe. Il reviendra plus. »
Melchior s'affale contre le mur, pose la tête sur l'épaule d'Elsa. Ils ont tous les deux enlevés leurs masques. Elle semble avoir perdu dix kilos. Ils n'écoutaient plus, mais la porte a commencée à faire des bruits de craquements.
« Ça va nous faire un paquet d'aller-retours pour les emmener à la crypte et les retaper. J'ai un nouveau whisky, j'espère que tu aimeras, on risque d'en avoir besoin pour faire passer le goût.
– Ça vaut encore la peine, cheffe, de faire tout ça vous croyez ?
– Ça vaut la peine de le faire pour Anton. Alors ça vaut la peine de le faire pour tous. Ils ont le droit d'être présentables pour leur vraie mort. »

La porte cède et une explosion bleue fait gicler du sang noir partout sur les murs. Il est seize heure, Elsa a terriblement faim et fume sa dix-huitième clope. Beaucoup de boulot les attend. Alors elle se concentre, parce que la fatigue fait vriller ses pensées. Elle se dit qu'il y avait beaucoup trop de cadavres, même pour un bon utilisateur de grimoire comme Anton. Elle ne peut s'empêcher d'imaginer qu'à partir d'aujourd'hui, l'océan de merde de leur avenir pourrait bien s'agrandir encore un peu plus. Mais d'abord, le boulot, les morts à embaumer qui n'attendent que de repousser. Elle aimerait bien pouvoir utiliser son produit pour les mains ; elle se dit qu'au moins, elle aura moins fumé que d'habitude cet après-midi. C'est déjà ça. Les médecins de la première moitié du siècle disaient qu'on vivait plus longtemps sans fumer. Dire qu'elle n'a jamais aimé ça.
« Modifié: 08 Janvier 2020 à 23:43:20 par Ben.G »
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Re : L'égarement des croquemorts [08/07/2019]
« Réponse #1 le: 08 Juillet 2019 à 23:53:48 »
Elle verse une lichette de whisky, dans le cendrier, pour aider les prochaine à mieux s'éteindre.
<3
et coeur pour toute l'histoire du produit pour les mains (rien que cette suite de mots "produit pour les mains" je sais pas pourquoi mais ça me fait de l'effet), et (j'édite ce paragraphe au fil de ma lecture haha) toutes ces choses des premiers paragraphes très réalistes/ordinaires mais qui mises en mots sont un peu sublimées, ainsi que la succession de clopes brisée par l'espoir (brisé) d'aller manger - puis les mots choisis pour le sort de la croix décrochée et pour la description des rues ; le rapide développement du "les" ; non mais tout en fait !
Le rythme est super, dans les dialogues aussi. La relative non-linéarité du script avec les affaires qui s'entremêlent, l'ancienne avec le bébé et la présente ; le paragraphe de fin est très chouette.
J'ai été un petit peu largué par le bout d'intrigue bébé/Anton mais en même temps c'est cool que l'intrigue créée au fil de cette heure et demie ait cette complexité. Finalement je suis juste un peu déçu par le ton conclusif que je comprends un peu comme "une journée comme les autres au pays des croquemorts" haha, mais c'est mon ressenti à chaud.
En tout cas le rythme de, je dirais, toute la première moitié, est béton, le choix des mots, tout ce que ça campe. BravoOoOoOow pour ça wesh oO
Ça donne vraiment envie de lire un petit polar post-apo de ta composition ^^
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Re : L'égarement des croquemorts [08/07/2019]
« Réponse #2 le: 09 Juillet 2019 à 01:24:19 »
Ohhh, merci !!

Oui pour la scène finale je débordais alors j'ai peut-être un poil moins géré le rythme et oublié des idées (je voulais pas tout résoudre comme ça sur la fin ^^ que j'explicite le fait qu'Anton a utilisé le bébé pour faire de l'invocation aussi) je reprendrai sûrement ce texte du coup parce que c'était bien fun à écrire, et puis si il fonctionne c'est de bonne augure !


Merciii !
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Re : L'égarement des croquemorts [08/07/2019]
« Réponse #3 le: 09 Juillet 2019 à 09:34:07 »
Un super tic-tac que tu nous as balancé là !
Bravo c’est vraiment degueu chouette  :mrgreen
Un rythme d’enfer, un style noir qui marche, bien ouéj !
Le paysage de mes jours semble se composer, comme les régions de montagne, de matériaux divers entassés pêle-mêle. J'y rencontre ma nature, déjà composite, formée en parties égales d'instinct et de culture. Çà et là, affleurent les granits de l'inévitable ; partout les éboulements du hasard. M.Your.

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Re : L'égarement des croquemorts [08/07/2019]
« Réponse #4 le: 09 Juillet 2019 à 10:29:38 »
Ouah, t'es parti sur un truc pas mal complexe pour un tic-tac !
Mais ça marche super bien je trouve, l'ambiance post-apo, les clopes, le duo Elsa-Melchior, y a plein d'idées cool ! Et les informations arrivent relativement au bon moment, même si j'ai eu un peu de mal à suivre le coup des pages/grimoires (et à compter/localiser les zombies à certains moments haha).

Bravo c’est vraiment degueu chouette  :mrgreen
+1 ^^ ça vaut le coup de le reprendre je pense !

Hors ligne Aléa

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Re : L'égarement des croquemorts [08/07/2019]
« Réponse #5 le: 09 Juillet 2019 à 13:20:03 »
Merciiiii vous deux  :coeur:

Je le reprendrai oui !!!
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Re : L'égarement des croquemorts [AT]
« Réponse #6 le: 07 Janvier 2020 à 05:38:52 »
J'ose un petit up après retouche du texte qui avait été sorti en défi d'une heure, j'aimerais peut être l'envoyer à un At.. sinon pas grave  :-[
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Re : L'égarement des croquemorts [AT]
« Réponse #7 le: 18 Octobre 2020 à 20:41:09 »
Bon, du coup je finis avec toi pour finir mon bingo.
Tu l'avais envoyé au final, le texte ?

Citer
Elsa a une conscience professionnelle : après une clope, elle se frictionne toujours les doigts avec du produit pour les mains.

C'est tellement accurate aujourd'hui hahaha

Citer
Matinée marquée par l'absence de coups de fils, l'absence de portes qui grincent et d'âme qui vive.

Ooooh, très très chouette ça !

Citer
elle soupire sa taffe.

Idem

Citer
– Ça veut dire que ça fait pratiquement une heure qu'on est courant, et il ne m'a toujours pas informée ?

Je comprends pas le "on" là. "Il" ne serait pas plus adapté ?

Citer
Et de nos jours ce qui est rare est louche.

Virgule à jours ?

Citer
Une onzième clope va mourir avec sur les cadavres de ses congénères.

T'as déjà dit le "une onzième", du coup si c'est toujours la même que celle qu'elle allume avant, je te suggère plutôt de dire "la clope va mourir sur les cadavres de ses congénères", voire même dire qu'il y en a eu 10 avant, sinon c'est la 12e. Parce que là le "une onzième" fait pour moi juste répétitif, sans la force de l'anaphore.
Dans tous les cas t'as un petit bug avec/sur

Citer
Sa clope, elle pue la mort

Si c'est bien la clope qui pue la mort je pense qu'il faut virer la virgule plus le "elle", ce qui permet d'avoir le "elle" logique d'Elsa en début d'incise. Sinon faut répéter Elsa, ce qui ne ferait pas de mal parce que ça fait un bout de temps qu'on n'a pas eu le prénom.

Citer
Leur office, c'est une ancienne chapelle aux pierres bouffées par les mauvaises herbes.

Deuxième fois que tu répètes ce genre de formule pas ouf à mon sens. Surtout, il ne faut pas abuser de la métonymie d'office. Pourquoi pas, plus simplement : "ils sont installés dans une ancienne chapelle" ?

Citer
On lui voit encore la trace d'une grande croix qui y trônait sur le fronton jadis

Problème de syntaxe par ici. Je te propose : On y voit encore la trace d'une grande croix qui trônait sur le fronton jadis.
Juste après : transformée en sommier plutôt que finie ?

Citer
On en voit encore la trace

Répétition pas très heureuse
La phrase en générale est pas ouf. J'aime beaucoup l'idée, mais je trouve la façon de l'écrire assez maladroite.

Citer
Sur la porte on voit briller la plaque de l'office, qu'Elsa embrasse mentalement.

Encore une répétition de formule (on voit) très extérieure, encore plus extérieure que la description simple (la plaque de l'office brille sur la porte ; Elsa l'embrasse mentalement ou un truc comme ça)

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tout un système vente à la sauvette

te manque un "de" je pense

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lus loin, d'autres caddies brûlent

si tu es en ortho réformée comme le laisse supposer le titre, brulent

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– Hm, le boulot doit être fait de toute façon. Un mort c'est un vieux, un bébé, un mari, une fille, faut bien que quelqu'un le fasse, alors je pense pas, non... Faut tourner à droite ici cheffe, ça évitera les grandes rues. »

J'aime bien cette réplique. Le dialogue en général est plutôt chouette

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Ils ne disent, mais ils pensent

L’élision du "pas" me semble assez maladroite.

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Melchior se dit qu'il n'a jamais sentie une puanteur aussi forte

senti

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Quatorzième clope.

avec le masque ?

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– Qu'est-ce que tu sers contre toi comme ça, Anton ? »

serres

Oh bah j'ai fort bien aimé. Je souscris aux commentaires du dessus, sur la complexité, le rythme quand tout commence à pêter, les dialogues au poil. Ça vaut sans doute le coup de l'envoyer aux prochains AT !
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Re : L'égarement des croquemorts [AT]
« Réponse #8 le: 18 Octobre 2020 à 21:55:11 »
yoooo


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C'est tellement accurate aujourd'hui hahaha
putain grave  :D Fuck à l'époque c'était original mais maintenant...





Du coup oui je l'avais envoyé à deux revues, il a été refusé aux deux pour les mêmes raisons, la difficulté de suivre la trame narrative, un peu trop expédiée/anecdotique/pas assez developpée, et j'avoue être très d'accord sur le fait que sur un format aussi court, y'a surtout l'ambiance et le reste mériterait d'être bien mieux développé pour capter les enjeux
du coup
sauf si je change d'avis à la dernière minute
ça sera mon nano 2020  :mrgreen:


Merci beaucoup pour ton retour et tes remarques, je pense ps le recorriger en format court mais c'était pertinent ^^
et ca fait plaiz qu'il fonctionne huhuhu, motivation nano
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Re : L'égarement des croquemorts [AT]
« Réponse #9 le: 30 Octobre 2020 à 22:05:02 »
Motivation nanoooooooo !

Nan, je floode pas  !

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Elle en achète à l'odeur de formol, pour maintenir l'esprit de l'office. Une poignée de main qui sent le formol dans une crypte funéraire, ça donne confiance aux clients.
rien que ça, ça pose un début de roman ^^

En vrai, je parcours le texte à nouveau et y a un potentiel de dingue. Je te souhaite de nous faire quelque chose de grandiose ;)

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Elle ne peut s'empêcher d'imaginer qu'à partir d'aujourd'hui, l'océan de merde de leur avenir pourrait bien s'agrandir encore un peu plus.
hé ouais, minimum 50k  :mrgreen:

Bonne écriture mon poto !
Le paysage de mes jours semble se composer, comme les régions de montagne, de matériaux divers entassés pêle-mêle. J'y rencontre ma nature, déjà composite, formée en parties égales d'instinct et de culture. Çà et là, affleurent les granits de l'inévitable ; partout les éboulements du hasard. M.Your.

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Re : L'égarement des croquemorts [AT]
« Réponse #10 le: 31 Octobre 2020 à 01:05:18 »
Haha, la pression


Merci de me rappeler un brin de ce qui est bon à garder là-dedans, le formol je l'aurais oublié même en relisant  :mrgreen:


Merci pour le passage, ça fait plaiz

Merde à toi aussi huhu
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