Voila un modeste et petit recueil de nouvelles portant sur le Silence
S COMME SOUFFLE
Ses yeux se relèvent. Un air de culpabilité et de pitié se mélange à ses iris. Son regard est posé sur moi avec attention, essayant de mesurer l’impact que ses mots ont eu sur mon coeur. Je décide de rester impassible mais en moi tout s’éveille. Les émotions deviennent couleurs, et la vie se mue en une fresque géante. Une boule monte du fond de mon ventre et vient planter ses griffes dans ma gorge.
Je sens mon pied gauche s’agiter nerveusement. Je sens mes yeux s’acérer. Je sens le poids du monde s'affaisser sur mes épaules. Je ne ressens plus rien.
Je lâche dans un souffle, de peur que ma voix ne me trahisse :
“On y est ?”
Question rhétorique, cela va de soi. Mais cette réponse déjà connue scellera la bombe qui étouffe dans mon plexus. Je baisse les yeux, regrettant déjà ma parole. Je ressens mes deux hémisphères cérébraux se battre : l’un usant de logique et cherchant déjà à trouver une façon viable de survivre à ce coup d’état sentimental, et l’autre, profondément affecté par tout ce qu’il se passe, ne voulant, ne pouvant pas y croire.
Il nous faut le voir ce visage. Il nous faut l’entendre ce mot final. Il nous faut le vivre ce moment ultime. Il ne nous faut plus rien.
Ce visage que l’on a tant aimé, mué dans la tristesse et l’obligation de nous faire souffrir. De me faire souffrir. Je commence d’hors et déjà à me dissocier de moi même, à me voir à la troisième personne. Je préfère être nous plus que moi à cet instant. Pour nous sentir moins seul, pour me sentir moins con. Elle ne m’a toujours pas répondu, et le silence s’installe comme une réponse. Le silence se glisse entre les failles de nos esprits, nous enlace une dernière fois dans cet accord commun où l’autre est souvent plus d’accord que nous. Il prend son temps, il ne se gêne pas. On doit entendre ce silence sans appel. On doit entendre cette tristesse. On doit entendre son coeur battre. Il ne bat plus.
Le silence n’a que faire des gens. Lui, il ne se soucie pas de la douleur.
Il existe simplement, et se suffit à lui même lorsque les mots nous ont quitté.
S COMME SALUT
J’arrive dans une salle blanche, pleine de gens. Les yeux grand ouverts, certains pleurent et d’autres ont le sourire. Il s’est passé quelque chose d’important ici. Un je ne sais quoi empli cette chambre d’une atmosphère précieuse, unique et intemporelle. On se souviendra de ce moment longtemps. On le sent. Je le sens. Pour l’instant, je ne dis rien. Je ne préfère rien dire. Les yeux mi clos, je me laisse aller dans le courant d’émotion qui s’empare de tous ces corps. La chambre qui était auparavant bruyante, où les gens s’agitaient dans tous les sens était devenu soudainement calme. De ce calme où réside une tension presque palpable, à la limite de l’électricité. Les atomes tournent et les noyaux s’entrechoquent.
Je décide d’ouvrir un tout petit peu les yeux, par respect pour les humains qui occupent la chambre avec moi. Tous me regarde, je suis au centre de l’attention. Je me sens comme un lion dans la savane. Eux, je les sens comme des touristes dans une jeep. Mais que font ils la ? Pourquoi me regardent ils de cet oeil si émerveillé ? Qu’attendent ils de moi ? Non, je n’ai pas envie de les manger. D’ailleurs, c’est plus eux qui ont l’air de vouloir me croquer. Non, je suis lion dans la savane, et chez moi personne ne m’inquiète. Je les prend même de haut ces énergumènes à l’esprit affolé. Un long silence c’est installé. Ils attendent quoi ? Un numéro de claquette ? Mince à la fin, je viens de débarquer et on me demande déjà de faire le show.
Bon. Juste pour eux, je concède à lâcher un mot, une phrase. Non, mieux ! Juste un cri ! Et je suis sur qu’il seront super contents. Allé, je me lance !
Et les voilà tous souriant, une femme pleure même de plus belle.
Une femme que j’appellerai un jour maman.
S COMME SILENCE
Il n'y a littéralement rien. Plus rien peut être. Mais il n'y a rien. Uniquement le Silence assourdissant. Si puissant qu'Il en devient un bruit. Si omniprésent dans l'atmosphère qu'Il occupe tout l'espace. Rien ne vient perturber la place qu'Il occupe. Il toise le reste et le temps qui n'existe même pas. Ou qui n'existe plus. Il assied sa domination incontestable au nez de tout et en compagnie du Rien.
Serait il possible qu'une chose viennent un jour le briser ? Le saisir par ses cornes menaçantes en muselant sa gueule édentée, d'où aucun rugissement n'a été plus effroyable ? Le retourner dans un fracas tintamarresque ? Personne n'y pense, tout le monde le craint. Pour l'instant, c'est Lui qui commande de sa voix sourde et grave.
Pas une lumière ne vient percer ce mystère. Pas un être vivant n’ose s’aventurer dans cette caverne sombre. D’une poigne de fer, le Silence est d’or et incassable comme le diamant, pour lui tout est nickel.
Il est sans être. Avec son demi-frère le Rien, Il virevolte dans un tumulte dénué de chaire. Tout ce qu’Il touche, Il le nécrose, tout ce qu’Il voit, Il le saisit de ses griffes et le mets en stase.
C'est le premier silence du monde, et le dernier Rien.
Puis, viendra le big bang.
S COMME SOUDAIN
Nous sommes au restaurant. Je viens de finir mon entrecôte, j’en ai presque mal au ventre. on rigole, on débat. On parle de tout jusqu’à parler de rien et finalement on parle de de rien puisque l’on a parlé de tout. L’ambiance dans le restaurant est chaleureuse. C’est une vieille enseigne française où sont servis uniquement des plats traditionnels du Sud de la France.
Les tables et les chaises sont sculptés dans un vieux bois sombre, et plusieurs taches noirs y sont parsemées. Quand on s’y attarde, on peut y voir des visages, des formes, comme lorsque l’on regarde longtemps les nuages.
On est au centre du restaurant, il doit y avoir 15 autres tables. Nous sommes une grosse cinquantaine, je ne sais pas exactement. Mais suffisamment pour que les discussions fusent de part et d’autre et que les rires éclatent des gorges déployées. Il y a des gens seuls, des couples, des familles. De tout ce monde émanent une symphonie vivant, fée virevoltante de table en table, de l’entrée au dessert. C’est une des mélodies de la Vie. De la vie quotidienne. une mélodie dysphonique et pourtant, rien ne nous est plus rythmé, rien ne nous est plus juste. On pourrait se lasser de cette musique, en finir irrité.
Mais ce soir, est un soir à se délecter de cette partition humaine.
Ce soir, était un soir à s’en délecter.
Comme un verre qui se brise sans bruit, mais que tout le monde ressent.
Comme un vinyl qui ralentit la cadence de son rythme effréné.
Comme une pupille qui se dilate.
La mélodie humaine disparaît. A gauche, à droite. Dans les coins, au centre. Devant, derrière. Un silence s’impose. Il n’est pas simple de le percevoir au début. Mais doucement, il s’installe. Comme une goutte de sang dans un verre d’eau, il se répand doucement, s’étiole et se dissout. Il ondule, avec la lenteur du Tai-Chi. On se regarde, sourcils froncés. Comment cela est il possible ? Comment sommes nous passé de ce calme bruyant à ce capharnaüm silencieux ? Je me sens pris dans une tempête menaçante, comme au centre du cyclone. Je regarde autour de moi : les visages sont graves, rivés sur les téléphones.
Le silence est maintenant maître. Il nous domine. Malsain et dégoûtant.
Nous sommes à Paris, le 13 novembre 2015. Il est 21h30.
Des hommes fous ont décidé que l’on était plus fou qu’eux.
Le silence pèse. Il ne partira pas ce soir.
S COMME SORDIDE
Mon chère amour,
Je t’écris depuis le front. Ici, tout est gris. Nous vivons dans des tranchées que nous avons nous même creusé. Eux sont tout pareil, à 200 mètres en face de nous, dans les mêmes tranchées de misère. J’ai perdu deux frère hier, l’un a reçu une balle alors qu’il partait en reconnaissance et l’autre est mort d’une infection qu’il l’a prit à la jambe il y a de ça plusieurs semaines. Ici, tout est sale. Je rêve parfois de notre chambre, de notre grand lit et de ses draps à l’odeur de rose. Les rideaux aux motifs floraux s’agitent sous le vent, et ton corps, blotti contre le mien me réchauffe l’âme. Tu me manque tant… Voilà déjà 2 ans et 4 mois que je suis partis, mais pour moi, cela ressemble à une éternité. Ici, tout est long.
Comment va notre fille ? As t’elle de bonnes notes à l’école ? Dis lui que son père rentre bientôt pour la serrer dans ses bras et lui conter encore mille histoire avant son couché.
Je dois te confesser une chose mon amour. Lundi, alors que je tenais ma garde, j’ai entendu parler mon supérieur. Il a reçu un communiqué des états major. Nous allons lancer une offensive. Certain pense qu’il s’agit là d’une erreur qui nous mènera à une terrible boucherie. Mais cela ne sera jamais pire qu’ici, dans cette terre qui n’est que boue, et où les rats nous tiennent compagnie. Mais depuis que la nouvelle a traversé le camp, l’ambiance est différente. Un silence s’est installé. Il a pris une place certaine à nos côtés et nous hante jour et nuit. Les hommes se regardent, se jugent, et tremblent à la première voix entendue, de peur qu’il s’agisse là de celle qui nous envoie à la mort. Le temps se ralentit en compagnie de ce silence. Pour tout te dire mon amour, il est insoutenable. Je me surprends parfois à vouloir y aller maintenant, pour que cette attente interminable se fracture de nos voix criant la charge. Nous sommes en plein calme avant la tempête.
Et pour la première fois depuis le début de la guerre, j’ai peur.
Je t’aime, et ne t’oublierai jamais.
A bientôt,
Ton homme.
S COMME SÉRÉNITÉ
La salle de prière est plongée dans l’obscurité. Seule une faible lumière émane du fond, sans doute une bougie oubliée. Je me rapproche pour l’éteindre. La faible flamme ondule tel un serpent, et un halo doré l'enveloppe dans un rond parfait. Je souffle dessus, et la bougie s’éteint. Maintenant, seule la lune offre une luminosité chatoyante.
Je relève les yeux et jette un coup d’oeil par l’oriel sur ma droite. La fenêtre ouverte, j’entends le concerto de la nuit, où les êtres vivants chantent en choeur. Une brise vient m’enlacer, assez fraîche pour que des frissons me parcourent le corps. Je ferme les yeux et prends une grande inspiration. J’encense la nuit au monastère. Comme un monde parallèle, tout change : les statues du cimetière deviennent silhouettes ; les fresques et peintures se métamorphosent et les ombres se muent en personnages vivants, balancer au rythme des éclats lumineux. Je rouvre les yeux et ferme la fenêtre doucement pour ne pas réveiller mes confrères endormis à l’étage du dessus. La fenêtre grince, semblant regretter mon geste. La symphonie de la nuit s’estompe et laisse place à un silence étourdissant. Je ne bouge plus d’un pouce, tâchant de me saouler de cette accalmie. Je serai éternellement surpris par la force du silence. Par sa capacité à donner voix au monde muet. Tous les sons, toutes les sonorités trop faibles pour être entendu en temps normal prennent une vie. L’insecte qui virevolte, le bois qui grince, le robinet qui coule… Mon coeurs qui bat.
Je m’en remets à Dieu et le gratifie de ce trésor imperceptible.