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Auteur Sujet: [Explicite] Dégueulasse transcendance  (Lu 3566 fois)

Hors ligne Julien-Gracq

  • Aède
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[Explicite] Dégueulasse transcendance
« le: 23 Juin 2019 à 22:41:37 »
Dégueulasse transcendance

J'avais les mains gluantes en ce premier matin de printemps. La paume, les doigts, les draps, le pyjama, tout était recouvert de blanc laiteux, quelque peu crémeux et jaunie par endroit, des alvéoles gras flottant dans le jus.

Voilà depuis son départ que je n'avais pas joui ainsi; depuis que, bruyante comme un animal blessé et s'agitant de tout les membres comme une morue hors de l'eau, elle quitta mon appartement sans emporter ses affaires, me laissant même la garde de sa conne de chienne, laquelle je lui rendis la liberté sur le bas-côté d'une route de campagne, en guise de puériles représailles. Je n'avais pas juté depuis janvier donc, et c'est avec les premiers bourgeons en fleurs sur les cerisiers bordant la baie vitrée de mon salon que, dans mon sommeil langoureux de fin de semaine, mon sexe se dressant comme un arbre de vie décida de concert avec les éléments de déverser son liquide fécond. Malheureusement pour l'arbre, le détenteur de ce corps n'était pas près de donner la vie à quoi que ce soit, étant compris que j'étais devenu un illustre misogyne aigri, qui de ma vie sociale passais mon temps à harauder les bécasses avec qui je trainassais, les traitant tantôt de tous les noms, les provocant sans vergogne, les attirant dans des plans foireux desquels elles en ressortaient moralement souillées de s'être faites ainsi pénétrer la gorge jusqu'au vomissement.

Louisa fut la dernière de ces putains, la dernière de mes amies que j'eus souillé aussi joyeusement, la plus idiote qui me refilait notre relation durant la totalité de son salaire, somme relativement importante sur laquelle je me reposais encore.

Ma période d'intérim finissait, et comme je n'avais aucune envie de me retrouver de nouveau à larbiner auprès de salopards de contremaîtres, chauves et gras puants, je devais immédiatement retrouver une pauvre hère en détresse dont je pourrais abuser pour mon plus grand plaisir. Je m'étais exercé à l'orée de mes vingt-et-un ans avec des femmes en provenance d'Inde ou du Sri Lanka, de tous les coins paumés où les putains sont soumises naturellement, bien trop contentes de vivre pour les besoins et pour les claques d'un homme. Si effectivement elles étaient aisées à manipuler puisque clandestines, elle ne rapportaient cependant pas grand chose et me servaient davantage de défouloir à vices que de sources de revenus. De plus, mes goûts sur le plan sexuel se faisant élitiste avec les années, je ne pouvais plus me rassasier pleinement des délices de la brutalité une fois la première dent volée en éclat; je n'aimais d'ailleurs pas la vieillesse accéléré de la peau par les bleus, ni l'odeur d'épices absolument insupportable qui émanait d'elles une fois en sueur. De ce fait, j'étais contraint d'en changer souvent, de leur frapper une dernière fois comme il faut dans la viande, puis de les foutre à la porte, qu'il neige où qu'il fasse -20°, puis d'aller chercher vers des plus potables, des plus bandantes, vers celles dont j'allais prendre un plaisir fou à salir. Les petites parisiennes étaient toutes indiquées.

C'est pourquoi je me préparais, me faisais beau pour la sortie de ce soir. Je fis quelques exercices, pompes, dorsaux, abdominaux, afin que sous les effets de la congestion mon corps en paraisse plus musclé qu'il ne l'est en vrai. Je m'appliquai ensuite un masque aux amandes nourricières sur le visage, puis du gel dans les cheveux. Je devais avoir l'air d'un parfait jeune homme, chemise blanche et veste noire attestant de ma précoce réussite sociale aux yeux des crédules, je m'embarquai en métro puis à pieds jusque dans un quartier huppé, là où se trouvaient les plus belles étourdies à gros portefeuille.
Je composai un numéro en chemin, celui d'un ami à mon image que je savais capable de rappliquer n'importe quand. C'était un marrant qui bossait dans le tourisme, enfin à ce moment-là du moins. Tantôt carrossier, manoeuvrier, couvreur, serveur... Un dingue qui enchaînait tous les jobs subalternes, qui s'en fichait complétement de sa situation, qui sur un coup de tête abandonnait les machines qui tournaient, les plats chauds prêts à servir, les véhicules en marche au milieu d'une voie, pour aller s'amuser quand une distraction lui venait en tête ou passait devant son viseur. Nul besoin de spécifier bien sûr, qu'en ma qualité d'ami le plus drôle de tous, il aboulait fissa à la moindre injonction de ma part, certain du fait qu'à mes côtés les réjouissances de la chair seraient nombreuses.

Je l'appelai donc, sachant qu'il était dans le secteur pour son nouveau taff, et lui dit de me retrouver à la terrasse d'une brasserie bien fréquentée par les belles autour de dix-huit heures. Le plan était de trouver des proies attablées en groupe, trois étant le chiffre parfait pour ne pas les apeurer et pénétrer rapidement leur intimité. Dans le premier temps il fallait cumuler plusieurs points indispensables à la réussite de l'opération : paraître inoffensif mais pas pédé, attirant et digne de confiance en cas de pépin, ou dans la mesure où l'on parvenait à en attirer une chez nous ou à les emmener ailleurs.

Il fallait baisser leur garde donc, et pour ça quoi mieux que d'être bien fringué, que d'avoir l'air de deux bons potes qui discutent en toute sympathie autour d'un verre avant de se prendre de l'idée farfelue d'aborder un groupe de femmes à une table voisine. De plus, il faut savoir que les femmes attablées ainsi présentent toujours un certain nombre d'archétypes parfaitement exploitables : d'une part il est probable que l'une d'elle soit célibataire ou traverse une mauvaise passe, cible de choix donc, amenée à sortir entre filles avec ses deux amies qui ont à coeur de lui remonter le moral; d'autre part, il se peut qu'elles traversent toutes trois une mauvaise passe avec leur homme; enfin, il est certain que sortant entre filles pour la première fois depuis longtemps, ces dernières retrouveraient quelque peu l'esprit juvénile de leur adolescence, de leur folie de l'âge con, seraient ainsi promptes aux imprudences, au laisser aller, voir même tentées par des nouvelles expériences et rencontres, quitte à commettre un adultère dans une ruelle au sortir d'une boîte aux alentours de trois heures du mat'. Le dernier point possible mais que j'excluais à présent, c'était que toutes étaient de vieilles filles, de ces mégères aux parois tellement sèches que la poussière y virevolte quand on souffle un coup. Celles-là je m'en fichais à présent, ayant assez tapé dedans auparavant, conscient du fait qu'elle ne sont ni les plus fortunées, ni les mieux roulées, et qu'en plus, leur côté dingue émergeant d'un coup au contact d'un homme, elles deviennent explosives et parfaitement intenables, très mauvais coup donc.

Je bouquinais un petit passage de Céline sur la terrasse d'un café, en attendant le pote. Je savourais sa description dégueulasse du voyage en ferry de la France à l'Angleterre, des tours d'estomacs, de la flotte et du vomis sur le pont du vaisseau. J'admirais ce bonhomme, son cynisme, la noirceur de ses écrits, sa façon de dégobiller sur le monde, les hommes et les choses, et de faire émerger de temps en temps un brin de tendresse pour les ordures les plus pauvres et vulgaires de cette cuvette à chiotte de l'univers. Puis je sautais un passage pour tomber pile sur une description du père, ce bougre un peu brutal et pas malin qui tremble lorsqu'il doit jouer un rôle en public. Je rigolais tendrement du pauvre type, qui sa vie durant s'acharnait pour un salaire ridicule dans un travail humiliant où le patron et les autres lui mettaient une pression de dingue; où pendant des soirées il s'entrainait à taper frénétiquement sur une machine , dans l'optique de frapper les caractères aussi rapide et juste que serrerait les boulons un ouvrier sur une chaîne du siècle dernier. J'affichais une mine réjouie et caressait mon livre, un vieux folio au pages mitées et à la tranche abimée formant un "v", me faisant la réflexion que comme le père de "mort à crédit", je connus la honte d'être le subalterne traîné dans la servitude par un chefaillon arrogant, mais qu'à l'inverse de ce dernier, je m'en libérais quand je pouvais, je trouvais tout pour me faire entretenir comme un prince par mes petites chéries, qu'enfin jamais je ne m'étais tiré d'un boulot sans avoir en guise de pot de départ, au choix, recouvert la voiture d'un salaud de sceaux à merde, fracassé des vitrines, volé du matériel, crevé des pneus... J'appris même à saboter des freins en vu du prochain coup où je dût me tailler. J'étais en effet sacrément rodé dans le domaine du labeur et des représailles, tel était le fruit de l'expérience de tout un premier âge adulte.

Je me faisais ces réflexions que j'inscrivais vite sur un petit carnet que j'aimais à avoir sur moi, quand mon copain arriva. Il avait fière allure dans sa belle chemise et son pantalon noir, la veste légère sous le bras. Il lui aurait fallu des cheveux mi-longs bien coiffés avec un regard fin pour le confondre avec une star de cinéma. A la place il était chauve comme une fesse, et avait le regard agressif d'un loup affamé. Heureusement qu'il faisait soleil, il avait couvert ses odieuses prunelles du noir de ses lunettes. Il ferait de l'effet ainsi, et avec son crâne luisant orange dans le crépuscule, elles nous remarqueraient bien, nos proies, et verraient alors comme on s'amuse tous les deux, puis comme je suis beau, moi, et branché, lui, alors elles nous accueilleraient en toute sympathie, on balancerait une phrase amicale, deux-trois mots, et puis déjà elles n'objecteraient pas à ce qu'on prenne place, trop ravies de susciter l'intérêt de beaux jeunes hommes à trente ans passé . C'était à peu près le briefing que je tenais à mon camarade, en lui faisant signe de reluquer discrètement sur la droite où trois femmes étaient précisément en train de vider un verre ensemble, à quelques quatre mètres de notre table, place de choix pour laquelle j'avais opté à dessein en arrivant plus tôt.

Il acquiesça de la tête après avoir examiné d'un oeil expert le groupe que j'avais sélectionné. Sacs à main sur une même chaise, tailleur noir et jupe serrée pour l'une, jean et chemisier pour la deuxième, jupette et polo à col roulé pour la troisième; blonde, brune et rousse;  toutes bien diverses, affectant de se démarquer chacune des autres par leurs vêtements, après certainement des années de sorties marquées par un mimétisme vestimentaire du temps des études. A jauger les spécimens, la première, étant la plus jolie et la plus richement vêtue, devait être celle ayant le mieux réussie, celle qui toujours eut l'ascendant dans le groupe, qui imposait son style et ses caprices aux autres, celle qu'il fallait conquérir d'abord pour s'infiltrer aisément dans la bande. La deuxième était la plus sobre, la moins féminine, la moins maquillée, mais tout à fait jolie également; ses sapes n'indiquaient ni une secrétaire, ni une cadre ou employée de bureau, peut-être était-ce celle-là qui traversait une mauvaise passe, rupture douloureuse, congés maladies, ou chômage... Facile à pilonner une fois, difficile à garder auprès de soi sans embrouille, le compte en banque peut-être à découvert, pas exploitable donc. La troisième enfin, la rouquine au col roulé, n'avait certes pas la beauté de la blondinette, mais  avait un je ne sais quoi de charmant de par la finesse de ses jambes, la maigreur de ses épaules - en dépit du polo qui ne camouflait que très mal l'allure osseuse de son corps -, et son bleu-argenté de regard qui semblait - lors des instants de silence où elle ne disait rien, se perdait dans la contemplation du vague - témoigner d'une grande timidité, d'une mélancolie terrible. Je l'imaginais déjà à mes pieds, à genoux, les pupilles larmoyantes, m'implorant de ne pas la battre. Je m'imaginais sa joue rouge, sa tête baissée de honte, ses jambes tremblantes de frayeur, ses mains repliées l'une sur l'autre, sur les genoux, résignée à subir toutes mes folies.

"La rousse", fis-je à mon copain, "la blonde", me répondit-il naturellement. Très chic homme que ce Lucas; depuis le lycée où je lui avais trouvé son premier coup, il affectait toujours de me laisser choisir le premier entre myriades de pintades. Il eût accepté également si je lui eus ordonné d'emballer n'importe laquelle des trois, pleinement confiant en la bienveillance de mes dires, au fait qu'aimant mes bons amis, j'aurais toujours à coeur de lui conseiller ce dont il jouirait le plus. Il pensait d'ailleurs, je me le dis à la réflexion, qu'étant le type le plus sympa qui soit, j'étais né au monde avec la connaissance du Bonheur en soi, capable de le percevoir n'importe où et pour tous. J'étais philosophe et lui mon élève pourrait-on dire, tel était notre lien.

On trinqua glorieusement après un petit clin d'oeil de bonne complicité, je lui fis "bravo Lucas pour ton job, c'est qu'il va y en avoir de bien jolies filles autour de toi. 4k c'est pas rien!

-- Tu sais, je n'affectais pas tellement les filles de ma promo, elles étaient immatures à HEC, je préférerais me tirer un peu de mon milieu, voir si je ne peux pas me trouver autre chose que des gamines vulgaires.

-- Je vois..."

J'affectais un sourire de camarade; je jaugeais surtout de la réaction de nos futures compagnes qui nous avaient forcément entendu et dont je voyais que leur seconde consommation n'étant pas encore arrivée, les verres vides, elles s'ennuyaient dans la platitude d'une conversation rendue morose par l'absence des douceurs de l'ivresse. Je pianotais quelques trilles puis arpèges de la main gauche sur la table, le coude droit posé contre le dossier de ma chaise et les jambes croisées, découvrant mon profil éclatant vers les demoiselles, affichant une attitude parfaitement décontracté mais non inélégante. Elles nous avaient entendu, même considéraient nos paroles avec grande attention si j'en jugeait par le silence qui perdurait là-bas, qui semblait s'installer sur ses victimes comme un linceul aux propriétés étouffantes.

On avait entamé une jolie estocade, l'ennemi affaibli reculait déjà, nous découvrant son flanc. Il fallait lui asséner un parfait coup de taille avant que le serveur ne revienne avec leurs boissons, que leur discussion ne reprenne pas sans nous. Aussi, mon ami qui devait porter le coup, obtenir l'approbation de la blondinette, balayait la zone du regard avant de s'arrêter, mimant le naturel, sur les yeux vert-chat de la femme au tailleur. Ils se croisèrent assez vite et se contemplèrent un instant, sans détacher leur regard de l'autre. En vérité, la femme devait faire un effort d'interprétation prononcé pour parvenir à se figurer les prunelles de Lucas derrière ses lunettes noires. Aussi gênante que peut être l'impression d'être dévisagé par quelqu'un dont on ne devine précisément ni le visage ni l'expression, l'importance de cette gêne en était nulle tant l'homme en question semblait beau et brave, tant la femme s'ennuyait à en mourir.
L'ayant compris si bien que moi, Lucas poussa même la rigolade jusqu'à enlever ses lunettes de soleil d'un geste langoureux du bras, puis de les replier et poser sur la table, dévoilant ses yeux sans cesser de la regarder. Elle sourit sans attente, aussitôt il s'avança près d'elle, moi, je regardais la scène de biais. Il articula d'une belle voix une phrase d'aucun intérêt, puis noua une brève conversation avec la blonde, les deux autres regardaient sans mot dire. C'était l'instant des premières phrases, de la bonne représentation, étape ô combien ennuyeuse mais pourtant nécessaire; je jaugeais la scène en sirotant mon cocktail, en toute tranquillité, puis lorsque je vis ma délicieuse rousse porter son regard sur moi, je la considérai avec un air tout à fait sympathique, puis m'approchai d'elle et lui dit deux mots; enfin, nous firent tous quatre, Lucas et moi, la blonde et la rousse, un brin de causette, et finalement le lien entre nous cinq se fit, en incluant la pauvre souillon, reléguée au dernier des rôles en bout de table, nous deux chacun aux côtés de notre convoitée.

La soirée se profilait bien, nous apprenions que toutes étaient fraîchement célibataire, Lucas devinant comme moi que la blonde enchaînait les hommes, et Lucas lui plaisant très certainement, à en croire les marques d'affection qu'ils se transmettaient déjà au bout de quelques minutes, nous savions que le jeu était plié. Il ne me restait qu'à convaincre ma voisine des bienfaits de ma compagnie, chose très aisée puisque elle me faisait des yeux de biches en réponse à mes dires, parce qu'encore elle pouffait en s'étouffant la bouche de son poignet à tous mes traits d'humour.

L'élément délicat, en revanche, c'était le personnage de la brune qui se retrouvait bien penaude, faisait des effort pour participer à nos conversations, se trouvait lésée néanmoins. Les deux autres l'appréciaient certainement mais semblaient égocentriques avant tout, dans une certaine mesure. En clair, il fallait  suffisamment les séduire sans exclure pour autant la troisième, tâche déjà plus délicate, qui ce faisant ne nous laissait pas l'autonomie pour décider d'interrompre l'évènement, puis de repartir avec une fille sous le bras, ces dernières culpabiliseraient trop pour leur camarade laissée seule, laquelle avait été invitée exprès pour voir  son moral remonter par les soins des deux autres. Difficile labeur duquel je me serais bien passé, duquel je me vengerais adéquatement à torturer ma rouquine.

Les rues devenaient sombres, on approchait des vingt heures et, pour ne pas laisser les choses en l'état, nous leur demandions avec tout le tact dont nous étions pourvus, si un petit restaurant tous ensemble était de leur goût. Surprises d'abord puis flattées de se faire inviter, nos deux filles acceptèrent vivement, laissant la dernière acquiescer mollement. Ce qu'il est dur pour une petite chose malheureuse que de suivre un mouvement qui l'entraîne contre sa volonté, et de feindre par convenance ou par fierté imbécile qu'elle en est pleinement consentante. Je dis ça mais en l'occurrence, au moment de nous lever pour nous diriger à destination choisie, j'avais un brin de haine pour la brune, qui par sa présence rendait l'atmosphère pesante, qui risquait de faire tout voler en éclat bien rapidement. Il fallait trouver un remède à ça, crever l'abcès en quelque sorte, qui la maintenait dans une attitude apathique.

Je composai le numéro d'un autre gars tandis qu'on marchait. Lucas m'observait faire sans comprendre, pour la première fois de nos sorties, on ne s'accordait pas sur un point. Le seul autre que je savais capable de rappliquer tout de suite, était un salaud certes, mais un parmi les pires. Aux dernières nouvelles, deux femmes s'étaient suicidées par sa faute, il les faisait lutter perversement, était savant de toute une expérience de manipulation que j'aurais souhaité connaître. Je me disais qu'il occuperait bien l'autre connasse, même que l'idée que ces trois filles soient possédées par nous trois était intéressante, ainsi seraient-elles incapables d'obtenir le secours d'une autre quand ça tournerait mal pour elles, ce qui nécessairement devait arriver.

"C'était qui? me demanda Lucas.

-- Un copain, lui répondis-je. Il va venir pour mettre un peu l'ambiance, on est cinq, ce serait dommage qu'un de nous se retrouve en bout de table.

-- Ah oui, bonne idée", fit la rousse qui marchait serrée contre moi, on flirtait si simplement.

Je la regardais alors qu'elle affichait une mine réjouie, de celle d'une petite fille naïve qui ne s'attend pas à se prendre un méchant coup de réalité en pleine face. J'extrapolais un peu, j'imaginais ce sourire candide sur son visage encore, lorsque d'ici quelques mois, m'appartenant pleinement, elle sourirait de même lorsque je lui étalerais sur les joues un fond de capote jaunâtre, parfaitement dressée la fille. Je lui rendis son sourire et la taquinai sur le fait qu'elle paraissait toute gamine lorsqu'elle était enjouée ainsi, puis elle, faisant la moue, je lui faisais remarquer que là aussi elle faisait môme. Au final, je plaisantais gentiment, la rabaissant constamment en âge, ce qui ne semblait d'ailleurs pas lui déplaire à en croire la voix charmante qu'elle affectait de prendre, les roulements malins qu'elle faisait de ses yeux, le battement langoureux de ses paupières sur lesquelles se dressaient de fins cils noirs. Je riais de bon coeur sachant toutes les horreurs que je lui préparais, me demandant de quoi elle aurait l'air les lèvres éraflées ou les pommettes bleuies, je poussais l'amusement au point de lui mettre la main à la hanche, et de cavaler avec elle ainsi jusqu'au resto.

Lucas n'en était pas encore rendu là, il marchait devant moi avec les deux autres, devant s'occuper encore un peu de la brune, le temps d'un bon quart d'heure, qu'on arrive à destination, que l'on rencontre Seb. Seb n'était ni vraiment beau ni grand, ni imposant d'une quelconque manière malgré l'explosivité dans ses bras que je savais robustes. Vêtu d'une simple chemise grise d'un goût douteux par-dessus un pantalon des plus classique, il faisait certes moins d'effet que nous autres, mais là n'était pas quelque chose de grave. Tout l'attrait de Seb reposait en effet sur ses capacités oratoires, sur le contact facile qu'il avait avec tous en dépit de l'inhumanité qui habitait son corps. Si j'appréciais beaucoup Lucas pour notre complicité et sa mansuétude vis à vis des femmes qui était plus grande que la mienne, je n'admirais guère et craignait plutôt le manque d'empathie de Seb, son ultra-violence par instant, et ses préméditations tantôt toxiques, tantôt funestes. Je lui reconnaissais du talent, lequel j'aurais souhaité apprendre, mais j'avais un goût amer en bouche à l'idée de retrouver une amie trop sauvagement brisée, pendue raide dans mon salon, un soir en rentrant, la face livide et les bras ballants le long du corps sans vie. Je ne pouvais aller aussi loin que ce taré, je ne pouvais souffrir du spectacle de la mort, de la laideur, j'étais sensible à ce point depuis le suicide de ma mère qui marqua mon enfance.

Nous étions attablés en face à face, les trois femmes sur la banquette, les hommes assis sur les chaises, tâchant bien de se comporter en parfaits gentlemen. Le repas se déroulait sans accroc, la conversation allait bon train, le service et les plats étaient corrects, rien à redire sur cet épisode, sauf qu'à la sortie Seb parvint sitôt à emballer la brune, à la traîner autre part. Je restais coi face à tant de maîtrise, elle l'avait suivie en toute gaieté, pleinement confiante, alors qu'elle ne le connaissait que depuis deux heures. Je tâtais la réaction des deux demoiselles, elles semblaient carrément aux anges pour leur ami, dingue l'effet que leur avait fait un type d'apparence aussi banale que Seb, dingue encore de se dire qu'il allait très probablement la troncher sévère dans pas une demi-heure. Je croisais les doigts pour qu'un jour ils ne fassent pas tous les deux la une d'un journal poubelle à faits divers. Il lui mit sans souci la main aux fesses en prenant le coin de la rue, avant de disparaître derrière une muraille d'immeubles. On pensait faire de même, on discuta un peu tous les quatre en se baladant, on parlait de tout et de rien, elles étaient déjà pompette entre le bar, l'apéro au restaurant, le vin du repas, et l'alcool fort au dessert, loin d'être ivres mortes, mais déjà en train de piailler comme des harpies, de se prendre de rire fou qui leur donnaient des spasmes et enfin, s'agrippant à nous pour marcher, nous prenaient tantôt le bras... "Jeu, set, et match!", me plut-il à dire à voix haute, sans qu'aucune ne comprenne, provoquant pour seule réaction un rire gaillard de la part de Lucas.

Vu qu'elles étaient en confiance, qu'elles avaient abandonnées sans la moindre réticence leur camarade plus tôt, on avait le feu vert pour passer à l'étape suivante, c'est à dire pour griller le passage infructueux du bar ou de la boîte, pour directement leur proposer de venir chez l'un de nous. Seulement, pour ne prendre absolument aucun risque, nous décidâmes sans besoin de paroles pour nous entendre, en bonne intelligence, de les inviter toutes les deux à prendre un verre chez l'un de nous deux, l'objectif étant bien sûr que le verre fini, l'une reste, et l'autre s'en aille raccompagnée par celui de nous deux qui n'invitait pas, en l'occurrence Lucas.

On se dirigeait chez moi donc, appartement relativement vaste au rez-de-chaussé d'une résidence tranquille avec petit espace de jardin, qui pour un célibataire de mon âge, paraissait être suffisamment confortable pour deviner en moi un salarié à haut revenu.

L'effet escompté ne se produisit pas. Sitôt franchi la grille qui fermait la résidence, traversé la cour, rendus devant la porte d'entrée de mon logement; c'est la vision d'une ombre à contours humains se tenant dans un angle sur la gauche à quelque vingt mètres qui nous prit de stupeur, qui debout semblait diriger son corps vers nous, nous fixant dans les ténèbres. Je sentis une main frêle s'agripper au bas de ma veste, c'était ma rouquine qui tremblait, je voyais sa mine inquiète dans le jour tamisé de la lumière murale au-dessus de la porte. L'alcool aidant, nous étions sujets aux émotions les plus fortes, capables d'en changer pleinement du tout au tout en une fraction de seconde. Ainsi passa-t-elle de la gaieté à l'angoisse en l'espace d'une seconde, ainsi passai-je également de la sérénité à une colère noire.  Je me prenais soudain d'envies de violence prononcée, envers la personne responsable dans la pénombre de ce changement d'atmosphère, qui venait contrecarrer le plan arrêté dans ma tête.

"Qui va là?!, hurlai-je avec toute la puissance, toutes les facultés d'intimidation dont ma voix était capable.
 
-- Tu ramènes des filles? T'as prévu de leur tuer leur chienne aussi?!" me répondit l'ombre avec des sanglots.

Foutu Louisa, je reconnaissais sa voix, sa bêtise, son attachement ridicule pour le clébard qu'elle avait elle-même abandonnée... Je m'en serais bien occupé si l'on eût été seul. Pour l'heure, je me devais d'assurer, de convaincre l'auditoire qu'elle était conne, elle, et que j'étais un bon bougre, moi.

"Louisa c'est ça? Longtemps qu'on s'est pas vu, de mémoire c'était le vingt-et-un janvier, ça fait une paye... Quand t'as quitté l'appart, tu m'as laissé Bouchon, non? Bien, je l'ai gardée quelques jours, pensant que tu reviendrais le prendre, mais vu que t'es jamais revenue, que je savais pas ou t'avais emménagé, j'ai fini par le mettre à la SPA, normal. Après, quant à savoir ce qu'ils en ont fait.

-- Te fous pas de moi! T'as abusé de moi, tu l'as buté!" me répondit-elle d'une voix rageuse.
Je sentais qu'elle était à bout, ses aigus se cassaient la figure, elle enchaînait des hauts et des bas sur trois petites injonctions, puis les pleurs venaient comme lui couper la langue, lui faisaient s'arrêter en pleine phrase.

Jaugeant un peu le public, mon amie qui se blottissait plus fort encore contre moi, vraiment tétanisée, me disais qu'elle exagérait beaucoup; je pris la décision de la calmer d'une chaude caresse de la paume, puis de la quitter et de m'avancer vers Louisa non-éclairée. J'écartais les bras en marchant, presque comme un Jésus, pour signifier ma volonté de conciliation, que j'accompagnais de paroles doucereuses :
"Louisa calme-toi... Je sais que ça a été pénible entre nous, que je n'ai pas été un homme exemplaire, mais je t'en prie, ne va pas m'accuser de crimes que je n'ai pas commis", fis-je mielleusement, riant intérieurement du fait que dès le lendemain de sa fuite, j'étais allé perdre son chien sur le bord d'un chemin à quelques trente kilomètres dans la cambrousse. "Il n'y a pas lieu de te mettre dans des états pareils, allez viens donc, je t'invite prendre un café, ça ira mieux".

Il n'y avait pas réellement de risques à lui proposer d'entrer avec mes invités. Moi, j'avais pleinement acquis la foi de ma rousse; Louisa, elle, avait donné une impression angoissante à tous. Mon calme face à sa colère, la cohérence et la chaleur de mes dires face à la la rage et la virulence incohérente des siens, tout cela me conférait la position confortable de légataire de la confiance d'autrui, laissant à Louisa le pendant inverse. Quoi qu'elle pourrait dire de plus, je pourrais tout réfuter aisément et la faire passer, elle, avec toute ma bienveillance feinte, pour une cinglée.

Je continuais mon chemin de croix, l'air d'un brave aux yeux des camarades derrière, l'air d'un saint qui s'avance de tout son amour vers la pauvre hère en détresse. Je me plaisais à ce rôle et, à défaut de marcher sur l'eau, je me sentais glisser paisiblement le long d'un torrent qui m'amenait jusqu'à Louisa; torrent qui d'un coup devint rude, me fit freiner et tanguer lorsque je vis dans la pénombre, par le reflet d'un acier découvert, ce qui s'apparentait à une lame que Louisa venait de sortir de son veston.

Je fis alors un stop de mes deux mains, bandant les bras de moitié devant moi, les doigts écartés découvrant mes paumes vers l'assaillante, pour lui faire comprendre de ne rien entreprendre avec cet outil. J'entendis un cri aigu derrière moi, celui de ma rousse; me maintenant dans la position inconfortable décrite précédemment, je psalmodiai, balbutiai des bêtises, lui demandai de lâcher l'arme, de ne pas faire de sottises, lui assurai qu'elle n'était pas dans son état normal... J'étais pas loin de mouiller mon froc, elle s'approchait pas à pas sans mot dire tandis que je reculais comme à tâtons, une part d'angoisse souhaitant me clouer là au sol tandis qu'une autre m'incitait à la fuite précipitée, ainsi reculai-je lentement.
Le drame vint lorsqu'elle se décida à courir, à plonger lame en avant vers moi. Surpris, réagissant bien trop tard pour un évènement que j'aurais dû prévoir dès la lame une première fois entre aperçu , je plongeai en arrière par un long saut, heurtai Lucas qui me tira comme pour m'empêcher de m'échouer lamentablement sur le bitume, puis vis dans la seconde, un fantôme à contre éclairage foncer devant moi vers l'agresseur, prendre le couteau en plein ventre et maintenir le bras de Louisa, enfonçant ses ongles dans les poignets de cette dernière. On se précipita, Lucas et moi, pour maîtriser Louisa, pour que la prise de son couteau soit lâchée nette sans que l'entaille ne s'aggrave, puis nous la mimes au sol, tandis que la blonde s'empressait de vérifier l'état de sa copine, ma rouquine tombée si noblement pour me protéger.

Je ne réalisai pas sur l'instant, tandis que je composais conjointement le numéro des urgences et celui de la police, à quel point était folle mon ancienne comme ma nouvelle amie, laquelle tel Alcmène plongea sans hésitation au bûcher pour mon seul salut. J'eus du mal à me défaire de cette sensation quelques temps, de celle d'avoir couvert une plaie béante au niveau du ventre d'une serviette récupérée en vitesse chez moi, de la poisse du sang ruisselant dans ma main, du  pouls terriblement saccadé de la femme aux cheveux de braise, aux yeux de biche, que je tâtais de deux doigts sur son avant-bras; femme qui dans l'instant prenait la pâleur d'une mourante, tout en me couvrant de milles tendresses de ses yeux larmés. On eut dit une sainte-vierge abjurant pour les maux de ses brebis. Je ressentis en l'instant l'étendu des souffrances qu'elle avait dût traverser, qu'exprimait très bien son attitude, puis je tue en moi tout désir de faire souffrir, devint un parfait agneau les jours suivant.

L'histoire ne s'acheva pas là. Alors que je la laissais aux soins des ambulanciers, les voyant repartir au loin, faire sonner leur sirène hurlante, je demeurais immobile sans mot dire comme figé par une vision, par un ensemble de sensations d'ordre transcendantal qui venaient de m'assaillir, qui pleinement prenaient possession mon être, lui inculquant par un langage obscur des vérités qui surpassaient tous mes schémas mentaux. Je ne parvenais pas, sur l'heure, à déchiffrer ces messages que tous les signaux internes et externe à mon corps et mon âme m'envoyaient.  Je les conservais cependant quelque part, comme des dossiers à analyser pour plus tard, une fois le cerveau et les membres reposés, me laissant seul pour l'heure avec une impression trouble composée de myriades d'émotions diverses qui me laissèrent prendre racine un long moment avant qu'un policier, d'une tape amicale, me demanda de le suivre en voiture jusqu'au poste pour entendre mon témoignage de la scène, pour établir mes liens avec la victime comme avec la coupable, et éventuellement dresser ma responsabilité là-dedans.

Du reste, les jours qui suivirent, je ne sortis guère de mon appartement, me rendis au poste de police une fois pour une nouvelle déposition sur demande, puis me contentai les journées mourantes de me tenir informé par conversations téléphoniques avec la blonde de l'état de ma rousse. Elle avait été hospitalisé dans un état critique et contre toute attente s'en était formidablement bien tirée, chose étrange compte tenu de la fragilité de son corps que je décrivis tantôt. Peut-être plus étrange encore, était le fait que ce drame, causé indirectement par les malversations de mon passé brutal, me faisait tressaillir de compassion, me rongeait aussi de remords obscurs, lorsque j'imaginais la souffrance de Marie, emportée dans la camionnette des urgences, et la rage folle de Louisa qui encourait cinq ans fermes. Je pensais alors que le fait d'avoir entrevu ma mort, puis celle d'une autre qui pour moi s'était sacrifiée, avait effectué comme un retournement, plutôt un remaniement profond de ma conscience... Plus simplement, m'octroya une conscience, tel était peut-être là l'objet, l'aboutissement de toutes ces sensations ressenties le soir du drame. La dernière scène que je vais décrire ici, revêt un caractère plus formidable encore à cette bien sagace interprétation.

C'était en un début d'après-midi d'une pâleur et d'une luminosité rarement atteinte, le soleil éclairant le quartier résidentiel d'immeubles blancs d'une lueur laiteuse mais non morne, éclatante mais indolore pour l'oeil, peut-être même douce, que je me rendis à l'hôpital, du fait de ma dévotion soudaine et sans précédent pour l'être qui m'avait sauvé. Je ne saurais décrire davantage le paysage urbain que je traversai, c'est pourquoi je me contenterai d'en donner mon opinion : tout était embrassé dans un voile prude d'origine divine, j'en étais certain alors, et n'en pense pas moins maintenant.

C'est une fois arrivé dans la chambre de Marie, ma très chère amie à la chevelure orangée, que cette blancheur, prégnante dans l'air, sembla pénétrer jusque dans mon âme, me conférant soudain une transparence totale quant à mes vices et mes vertus, m'offrant une connaissance parfaite de mon être plein. J'étais abasourdi. Je revoyais cette mère accablée que j'eus voulu sauver du désespoir étant petit, à travers les yeux de Marie qui me regardait de toute la douceur des reflets d'une mer calme vu depuis la hauteur d'une falaise normande. Elle était adossé sur son lit, le corps couverts jusqu'au bassin, tourné vers moi, les mains jointes sur le repli de sa couverture, les doigts blancs, la couverture blanche, le pyjama blanc, dans une chambre blanche d'une blancheur impeccable, éclairé par le dehors blanc d'un ciel bleu laiteux et d'une ville blanche étincelante... Venaient encore pour agrémenter cette luminescence pâle, quelques teintes vermillonnes et bleues farineuses, des cheveux et des prunelles de Marie.
Elle me souriait gentiment tandis que je demeurais stoïque à l'entrée de la pièce, ainsi que le soir du drame, comme frappé par une révélation nouvelle encore incomprise, où plutôt comme sa suite directe. D'un geste serein, traduisant un état d'humeur tout à fait apaisé, elle tendit le bras et me fit signe de la main d'approcher, injonction silencieuse à laquelle je répondis en m'avançant à pas lents. Sans parvenir à mettre une phrase dessus, sur l'instant, simplement en divaguant dans un flot imprécis de pensées diverses, l'idée me vint assez tôt qu'effectivement, je n'avais pas souvenir de l'avoir entendu parler une seule fois. Je me demandais comment cela eût été possible, alors que je m'asseyais sur une chaise au bord de son lit, et d'un geste passionné, prenait sa main tendue entre mes deux paumes, fine menotte qu'elle avait glacée, que je souhaitai réchauffer entre mes mains.

C'était une étrange scène de silence dans un espace clos, où sans se faire comprendre d'aucune manière qui soit, il me paraissait naturel d'essayer de remonter la température en ces mains de givre. Sans doute y voyais-je là aussi une émanation du divin, qui m'ordonnait d'embrasser le froid de l'extrémité de son membre. Alors, avec toute l'énergie et la bonne volonté dont j'étais capable, je priai intérieurement pour que ce contact chaste vienne embaumer son coeur, que ma tendresse pour cette muette sainte l'envahisse jusque dans son âme, afin de récompenser d'une certaine manière, par ce geste immatériel, le courage dont elle fit preuve pour un pêcheur comme moi. "Que ma tendresse, ma reconnaissance, et mes voeux précoces de rédemption l'accompagnent", aurait pu être une phrase prononcée si j'eus alors les idées plus claires. Je n'étais capable que de ressentir, mon intellect s'était tut.

Je la regardais en affichant un sourire d'une douceur que je ne me connaissais pas, je contemplais cette beauté que pour rien au monde je n'eus plus voulu souiller. Prêt à tous les actes de grandeur, à exercer toute la bravoure du monde, à protéger milles orphelins et vieillards perdus, afin de lui prouver mes valeurs nouvelles, pour qu'elle restasse à mes côtés. Elle ferma les yeux et demeura sans bouger quelques secondes. Elle retira sa main des miennes et forma une prière  de ses main jointes de nouveau. Au bout d'un instant, enfin, elle me caressa la joue, de sa main devenue glaciale à présent, qui me fit une légère trace de brulure tant elle était froide. Je tressaillit sous le picotement de la douleur inattendu, qui du reste ne dura que deux secondes, puis je pris en mon sein le bras de Marie qui pendouillait sans vie le long du lit, les forces semblant l'avoir abandonné, lequel bras je le ramenais contre le ventre de ma sainte, avant de constater son état nouveau et sentir les larmes me monter aux yeux.

Les paupières closes et le corps froid, le teint transparent et les cheveux noircissant, le pouls ne battant plus, le coeur à l'arrêt... En une fraction de secondes, la vie quitta le corps de Marie, après m'avoir oint de son glas quelques instants auparavant. Je contemplais la morte si belle qui se décomposait à un rythme accéléré, qui n'aurait jamais dû mourir, étant donné son état stable depuis deux semaines, et n'étant sujette ni au stress ni à des maladies quelconques d'ordre foudroyantes; il n'y avait en clair aucune raison naturelle pour que son coeur s'arrête si soudainement de battre.

Je me retournai terré, dévasté chez moi seul pour quelques semaines, me remémorant sans interruption cette scène surnaturelle. C'est par une journée d'une aube rouge pâle que je me relevai enfin, fit jour dans mon esprit, et choisis d'arpenter un chemin tortueux, long et douloureux, qui devait être celui que Marie eut choisi, il y a des siècles de cela, qui expliquait sa bienveillance à mon égard.

J'ai tenté de restituer au mieux les évènements qui m'ont tant bouleversé, insistant grandement sur ma personnalité hideuse en début de texte, m'efforçant à m'exprimer en ces même termes que j'aurais employé jadis, avant de rencontrer Marie, afin de garder près de moi une trace relativement fidèle du chemin parcouru, de celui que j'ai été, de là d'où je viens, dans la crainte de voir ma mémoire continuer à s'estomper, à s'évaporer au rythme des journées finissantes, car les myriades de sensations qui m'envahirent par deux à-coups, qui sont encore présentes en moi le jour durant et jusque dans mes rêves, se laissant déchiffrer lentement, ne sont autre qu'un ouragan de vents contraires : les souvenirs et pensées de tous mes prédécesseurs et confrères actuels, de Marie entre autre par qui je compris que ce don de la mémoire des âges m'avait été confié.

J'arpenterai désormais le chemin de la rédemption, ainsi me rendrai-je demain à l'adresse de Seb, où par la blonde j'appris que sa copine brune partie avec lui le soir fatidique, n'était pas revenu travailler et s'était faite raser les cheveux un jour auparavant, pratique bien connue des sectaires, bien  employée par tout être au cerveau lavé soumis à un gourou. Je prévois de divulguer aussi, lors du jugement de Louisa, toutes les malversations que je lui ai causé : les côtes fêlées, la mâchoire fracturée, les os brisés, volés en éclat par mes coups notre ménage durant, et puis l'histoire de son chien. Je suis prêt à souffrir, puis à répandre la tendresse autour de moi.
« Modifié: 24 Juin 2019 à 22:06:42 par Julien-Gracq »

Hors ligne BAGHOU

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Re : Dégueulasse transcendance
« Réponse #1 le: 24 Juin 2019 à 10:46:31 »
Après avoir lu le début de votre texte, je reconnais avoir ressentie un légitime dégoût tant pour le personnage que les mots assez crus et forts utilisés. Du coup, je suis partie reprendre mes activités professionnelles. Mais, j'y suis revenue. Pourquoi ?  :relou: Je ne tiens pas à le savoir.
J'ai détesté votre personnage principal, fictif ou non, et pourtant impossible pour moi de ne pas aller jusqu'au bout de son histoire pour en connaître la fin.
Alors bravo pour ce récit ! C'est bien la première fois que je lis et apprécie quelque chose qui me révulse. C'est presque démoniaque de me faire entrer dans votre monde contre ma volonté, j'en ressors avec plusieurs impressions contradictoires : négatives concernant ma curiosité malsaine et positives concernant votre récit accrocheur.
Mais, promis, on ne m'y reprendra plus, ... :-[ Au plaisir de vous lire à nouveau, un jour peut-être si je croise en me baladant sur ce site un nouveau texte de vous.  ;)
"La critique, art aisé, se doit d'être constructive." Boris Vian dans "Les chroniques du menteur".

Hors ligne Julien-Gracq

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Re : Dégueulasse transcendance
« Réponse #2 le: 24 Juin 2019 à 16:47:47 »
Bonjour,
je vous remercie pour le temps accordé à la lecture de ce texte, et suis également content que vous ayez apprécié d'une certaine manière, en dépit de l'aspect révulsant que l'histoire revêt.  :)

Je tiens également à vous rassurer, oui c'est de la pure fiction, je suis tout à fait doux au quotidien et n'ai aucune appétence envers la violence, c'est seulement que la fiction me permet de m'affranchir de toutes barrières sensibles ou morales pour un temps, celui de l'écriture, et j'en profite pour m'amuser un peu, quand bien même au final je suis incapable de décrire réellement une scène perverse et violente.

Du reste c'est un des thèmes qui me revient souvent, que celui du bonhomme abominable fasciné par la violence, qui au contact d'un phénomène particulier va emprunter une voie liée à un certain mysticisme, qui va lui sommer d'adopter une toute autre conduite.

Hors ligne txuku

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Re : Dégueulasse transcendance
« Réponse #3 le: 24 Juin 2019 à 19:53:47 »
Bonsoir


Un texte qui ne laisse pas indifferent !!! ;D


J ai apprecie apres la description saisissante de cet affreux personnage l episode de sa redemption.

Un petit tour sur les coquilles :
Citer
laquelle je lui rendis la liberté
a laquelle.
Citer
elles en ressortaient moralement souillé
souillées
Citer
elles étaient aisés
aisées
Citer
celles dont j'allais prendre un plaisir fou à salir
celles que j'allais prendre un plaisir fou à salir me parait plus juste ?
Citer
amandes nourricières sur le visage, puis du gel dans mes cheveux.
sur mon visage et mes cheveux  ou bien sur le visage et les cheveux ?
Citer
la chemise blanche et veste noire
chemise blanche et veste noire ?
Citer
l'impression d'être dévisager
dévisage
Citer
qui se faisant ne nous laissait pas
ce faisant
Citer
Difficile labeur duquel je me serais bien passé, duquel je me vengerais adéquatement à torturer ma rouquine
dont plutot que duquel ?
Citer
était savant de toute une expérience de manipulation dont j'aurais souhaité connaître
que j'aurais souhaité connaître ?
Citer
en dépit de l'inhumanité qui habitait son corps
plutot son ame ?
Citer
acquis la foie de ma rousse
la foi
Citer
Louisa qui encourait pour cinq ans fermes
Louisa qui encourait cinq ans fermes
Citer
à laquelle je répondais en m'avançant à pas lents
repondit
Citer
fine menotte qu'elle avait glacé
glacée
Citer
de ses main jointes de nouveau

Et enfin deux expressions que j ai apprecie :
Citer
pénétrer rapidement leur intimité
:-¬?
Citer
il était chauve comme une fesse
Tu ne connais pas les poils du c... ? ;D



Je sais que tu es nouveau sur le forum....

Il est d usage d avertir ( publicite ? ) les jeunes lecteurs lorsque le texte est un peu scabreux en ajoutant au titre la balise [Explicite] ! :noange:


Je ne crains pas d etre paranoiaque

"Le traducteur kleptomane : bijoux, candelabres et objets de valeur disparaissaient du texte qu il traduisait. " Jean Baudrillard

Hors ligne Julien-Gracq

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Re : Dégueulasse transcendance
« Réponse #4 le: 24 Juin 2019 à 21:56:05 »
Merci beaucoup pour toutes ces corrections.  :D
Oui j'ai un peu de mal parfois à me décider entre "dont", "que", "duquel", je ne suis pas très rodé sur les règles grammaticales, en général je me fie à mon oreille mais effectivement j'ai laissé des choses hideuses que je vais corriger de ce pas.

Je n'ai pas pensé non plus à mettre en titre que le texte était vulgaire voir choquant selon la sensibilité du lecteur, j'y penserai la prochaine fois, même si je n'écris rien d'aussi violent actuellement.  :)

Hors ligne Marcel Dorcel

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Re : [Explicite] Dégueulasse transcendance
« Réponse #5 le: 28 Juin 2019 à 15:58:57 »
J'aime beaucoup ton texte et si comme tu le dis dans ta présentation, tu as 22 ans, il y a là une forte potentialité d'écriture. Tu maîtrises la langue, aucun doute là-dessus.
Cependant, je reste réservé.
Ce n'est qu'une impression personnelle mais ton discours, violent, cynique, ne parvient pas à me convaincre. Pour tout dire, tu en fais trop.
En te lisant, dès les premières phrases, on sait à quoi s'attendre.

Citer
me laissant même la garde de sa conne de chienne

bien

puis

Citer
vers des plus potables, des plus bandantes, vers celles dont j'allais prendre un plaisir fou à salir. Les petites parisiennes étaient toutes indiquées

c'est vraiment de la littérature parisienne, sommaire.

En soi, le texte est très bon. J'ai la flemme de tout relever. Ce qui va et ne va pas. Le travail d'écriture est fait, l'idée directrice est bonne mais le copier-coller d'une certaine littérature me prive de sentiments.
Mon sentiment général est mitigé, la forme oui, le fond, attention !

En tous les cas, belle leçon d'écriture, je pense que tu peux envisager le meilleur.
A+

Si ceux qui disent du mal de moi savaient exactement ce que je pense d'eux,  alors ils en diraient bien davantage
Sacha Guitry

J'écris pour me taire
Philippe Léotard

Aime-moi, ou pas, mais je t'interdis de me juger.
Marcel Dorcel

Hors ligne Julien-Gracq

  • Aède
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Re : [Explicite] Dégueulasse transcendance
« Réponse #6 le: 29 Juin 2019 à 17:07:55 »
Merci Marcel Dorcel pour ce commentaire encourageant, de même que pour le temps pris à la lecture.
Oui, j'ai toujours du mal avec le fond du texte, c'est ce qui, je pense, pêche le plus dans tout ce que j'écris. J'imagine que cette difficulté est dû au moins en partie à mon immaturité, au fait que je n'ai pas beaucoup de vécu.

Pour "littérature parisienne", je dois avouer que je ne comprend pas bien ce que tu désignes. Le fait que l'histoire se déroule à Paris? Parce que pour ma part je ne lis pas beaucoup de contemporains, donc je ne sais pas ce qu'il se fait actuellement dans les milieux littéraires de la capitale, je ne sais si dans le fond c'est comparable à tel auteur récent.

Et sinon je suis un provincial, j'ai attribué la ville de Paris à l'histoire simplement pour exprimer une sorte d'attrait que revêt l'image de la jeune parisienne fringante au yeux du héros, sorte de "princesse" dans un certain imaginaire.

« Modifié: 29 Juin 2019 à 17:13:50 par Julien-Gracq »

 


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