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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Bloup

Auteur Sujet: Bloup  (Lu 979 fois)

Hors ligne Logan Elzo

  • Plumelette
  • Messages: 9
Bloup
« le: 29 Mai 2019 à 11:46:19 »
1.

Bloup. Bloup. Bloup.

J’ouvre les yeux. Étendu sur le dos, je ne sais même pas si j’ai dormi 20 minutes ou une nuit entière.

Bloup. Bloup. Bloup.

Je me retourne vers mon réveil à bulle sur ma droite. Mes draps sont froissés et mon oreiller se retrouve à son habitude à mes pieds, je ne sais par quel mystère. J’enfonce mon doigt dans la bulle principale pour qu’elle cesse de donner naissance à d’autres petites bulles. Bloup, bloup, bloup. Je l’aime bien ce réveil, c’est ma tante qui me l’a offert. Je me redresse doucement, j’ai mal aux lombaires. Mon matelas en fibres d’algues remplie d’eau ne desserre pas ma scoliose déjà bien avancée. Je fais craquer ma tête vers la droite, vers la gauche puis vers l’arrière. Crac, crac, crac. J’active la turbine permettant d’exciter les photoplanctons. Une douce lumière sapphire s’invite dans ma chambre. J’attrape un tee-shirt, enfile un short et me dirige vers le réfectoire, dans ma pupille brille la tasse de café. Pour changer je décide d’emprunter le couloir T5 au lieu de l’avenue principale. Mary m’a dit que par la fenêtre, elle y a vu des raies manta la dernière fois. J’adore les raies manta. Elles volent... Mieux ! Elles dansent. Elles semblent légères, comme portées par une brise d’automne… Une brise de vent… Malheureusement, ca ne semble pas être mon jour de chance : uniquement du bleu et encore du bleu à perte de vue. Profond et opaque, beau et terrifiant à la fois. Tant pis, je repasserai un autre jour. Et puis ce n’est pas la saison des migrations, peu de raisons d’en voir aussi tôt dans l’année.

Je tourne sur le couloir A3 et arrive enfin au réfectoir. Peu aimable le matin, je salue discrètement les quelques connaissances déjà assises. J’attrape une coquille propre et me dirige vers la cafetière. Je file m’asseoir dans un coin tranquille après avoir saisi la dernière ration de céréale. Il est déjà 8h45, et j’ai un cours à donner à une classe “têtard” à 9 heures. Je soupire… Les têtards c’est les pires, et tout le monde le sait. En plus les salles de cours sont de l’autre côté du complexe subaquatique… Je me lève et dépose mes restes dans le bactériophane, où tous les déchets produits par la station sont dégradés et convertis en énergie thermique par diverses bactéries. Grâce à cela et à la vulcathermie, l’essentiel de l’énergie nécessaire pour la station est produite. Mon regard dérive vers le hublot central du réfectoire. Un grand oeil qui nous permet de voir l’océan. Ou qui permet à l’océan de nous voir, tout est question de point de vue. Des poissons gris toquent à la vitre. Se moquent ils de nous ? Nous reprochent-ils d’occuper leur maison ? Des bulles s’échappent de leurs bouches.

Bloup, bloup, bloup.


2.

-On va passer à une petite interro orale, qui peut me dire quel processus de base permet la désalinisation de l’eau ?

-L’électrodialyse monsieur ?

-Excellente réponse. Mais quelles en sont les limites ?

La même élève relève la main :

-C’est un processus cher, qui demande beaucoup d’énergie et qui est donc forcément polluant !

-Tout à fait ! L'électrodialyse est un procédé très lourd ! C’est pour cela qu’il nous a fallu trouver de nouvelles technologies, plus économiques et plus respectueuses de l’environnement : les algues halophytes ! Elles permettent de pomper tout le sel présent dans l'eau de mer, et ainsi d’alimenter l’ensemble de la station en eau potable. Bien, pour la semaine prochaine je veux que vous me rédigi… Oui Anna ?

-Monsieur, j’ai entendu ce matin mes parents parler de colonies… De notre ancienne maison… C’est quoi ?

Mince. J’avais pas prévu cette question… Le père d’Anna est membre du comité de direction… Il devrait faire plus attention. C’est un sujet tendu, surtout en ce moment, mais les têtes se sont relevées et les yeux se sont illuminés. Je dois au moins formuler un début de réponse. Ils se débrouilleront avec leurs parents par la suite.

-Et bien… Comme vous le savez déjà, nous vivions à la surface auparavant... Mais pour certaines raisons, nous avons dû nous isoler dans l’océan, dans les fosses.

-Quelles raisons ?

Je ne peux pas en dire plus. Au risque de perdre mon titre de professeur. Étant également membre du comité, on risquerait de m’accuser de propagande ou de lavage de cerveau, que sais-je.

-C’est assez pour aujourd’hui les enfants, pour la semaine prochaine je veux que vous me rédigiez par deux un exposé sur les algues halophytes. Maintenant filez, vous allez être en retard au cours de plongée.


3.

Glou, glou, glou.

Je bois trois grandes gorgées d’eau. Je décide de passer à la cellule de contrôle biologique avant d’aller dîner avec Mary. Je tourne à droite et m’enfonce dans le premier sas. Une lumière rouge inonde le petit espace et j’aperçois déjà les nano-pieuvres par le hublot. Derrière la vitre, elles semblent orchestrer un balais aérien. Quelques secondes plus tard, la porte s’ouvre et j’accède à la salle. Je prends un instant pour profiter du spectacle puis m’installe face au tableau de contrôle afin de poser le capteur sur ma tempe. Je prends une grande inspiration et après un dernier regard, active les connexions neuronales. Aussitôt, les pieuvres changent de comportement : elles entrent en stase et deviennent immobiles. Nos yeux se ferment comme un seul être, et je me laisse doucement emporter par un coma qui n’en est pas un.

Bip, Bip, Bip.

Les datamarqueurs s’affichent un à un dans mon esprit : O2 RAS, CO2 RAS, Métaux Lourds RAS et… UNKNOWN WARNING… Les pieuvres semblent être de plus en plus sensibles à cette pollution… Quelle est elle ? Les nanocapteurs ne parviennent pas à l’identifier. Cela va devenir vraiment préoccupant, d’autant plus que certaines des espèces végétales ou animales de l’écosystème sont plus sensibles que les pieuvres… Toujours les yeux clos, je me gratte le menton. Cela m’inquiète. Une réunion de comité a lieu demain, je décide donc d’imprimer les datas des deux dernières semaines afin de prévenir à nouveau le conseil. Je n’ai pas été pris au sérieux la dernière fois mais cela doit changer, nous devons lancer une équipe de recherche sur cette problématique. Je soupire. Je vais être en retard pour le repas. Je retire le capteur de ma tempe et éteins la connexion neuronale afin de laisser les pieuvres reprendre leur chorégraphie silencieuse.

Je me sens toujours… étrange après une connexion. Comme… moins humain.


4.

Toc, toc, toc.

Je frappe à la porte de la chambre de Mary

-Oui, rentre !

Je pousse doucement la porte en corail. Mary est la seule personne de mon entourage à avoir une biochambre. Elles sont rares et demande tout de même un peu d'entretien. Je retire mes chaussures et pose mon pied droit sur le sol photoluminescent. Une auréole bleue entoure mon pied. Je pose le deuxième. L’auréole est verte cette fois ci. J’adore.

-Comment vas tu ? Me demande-t-elle.

Je réponds un peu la tête ailleurs. La tête focalisée sur les milles couleurs qui émanent de sa chambre en fait.

-Ca va, ca va…

Je me rapproche de son mur. Des algues en symbiose avec les coraux muraux tissent des “fils”. On peut presque les voir s’étendre, se contorsionner pour rejoindre et s’enlacer les uns avec les autres.

-Bah dis donc… Tu parles pas beaucoup toi aujourd’hui ! Allez, viens, on va être en retard au spectacle.

Je me retourne et regarde Mary. Blonde, avec les cheveux bouclés jusqu’au menton, les yeux bleus, le nez petit et la mâchoire expressive, elle est belle. Sa robe blanche fait ressortir son rouge à lèvre. Elle a un petit sourire du coin des lèvres. Je l’aime bien Mary. Je souris :

-Oui tu as raison, allons y.


5.

Zouh, zouh, zouho…

Le chant des baleines a commencé. Amplifié par des capteurs sonores, seule leur musique est présente. Elles, elles sont sans doute loin, à plusieurs kilomètres. Chaque année elles migrent lors de la saison des amours. C’est l’occasion pour la station de se réunir et de profiter des merveilles du monde, des merveilles de la nature. Nous sommes tous assis dans le cockpit supérieur : entièrement vitré, il nous permet de voir à 360° l’océan autour de nous. Assez grand pour accueillir deux fois la population du complexe, certains sont couchés sur des oreillers qu’ils ont eux même apporté. Pour la fête des baleines nous avons pour coutumes de déplacer la station face à la coraillière : un immense mur de corail neuro-réceptif et photoluminescent. Le capteur sonore des baleines directement relié à la coraillière active en rythme et en intensité la lumière des coraux. Du bleu, du vert, du jaune, du rouge, du rose… Un arc-en-ciel sous marin… Un arc-en-mer ? Je souris à ma propre blague.

Les yeux illuminés et le corps en symphonie, la tête de Mary sur mes genoux et ma main dans ses cheveux, le temps semble s'arrêter. A vrai dire, ici, dans les profondeurs du monde, il n’existe plus.


6.

- Dois je vous rappeler que déjà deux nanopieuvres sont mortes ? Que vous faut il de plus ?!

-Conseiller, je vous prie de conserver votre calme ! tonne la voix grave du président du conseil.

J’obtempère en grognant quelques insultes inaudibles, heureusement. Le conseil a été pris en urgence sous ma demande suite à la découverte du décès de deux nanopieuvres. En posant le capteur sur ma tempe, j’ai ressenti une telle tristesse… Une telle peur. J’en ai encore des frissons en y repensant.

Le président du conseil reprend :

-Les nanomarqueurs n’ont toujours pas identifié la nature de ce polluant ?

Je souffle, je me répète pour la centième fois, au moins :

-Non, nous n’en avons aucune idée ! Aucun des composés n’est analysable ! Il peut s’agir d’une substance créée par un effet cocktail de deux autres polluants, où une mutation de l’environnement et donc le développement d’un virus ou d’une bactérie favorisée par nos rejets d’ordinaire inoffensifs !

Un vieux conseillé prend la parole à ma gauche, je déteste ce crouton :

-En sommes, jeune homme… Vous n’en savez rien… Vous amenez un problème sans y connaître de solution…

MAIS COMME SI C’ÉTAIT DE MA FAUTE ! Je bouillonne intérieurement. Je prends bien cinq secondes pour me calmer…

- Peut être avez vous une solution, vous ?

Un silence s’installe. Mon ton sarcastique et irrité n’a échappé à personne. Le vieux se tourne vers la droite et regarde le président du conseil. Puis pivote doucement vers moi.

-Retourner à la surface. Voilà ce que je propose.

La salle de conseil devient soudainement bruyante, les gens marmonnent, discutent entre eux. Des têtes indignées, peureuses mais aussi des visages à l’esprit alléché… Le vieux reprend d’une voix sournoise, il est debout et toise l’assemblée :

-Il est temps ! Nos capteurs envoyés à la surface nous signale que l’atmosphère est redevenue stable ! Les aléas naturels semblent s’être calmés et les radiations ont pour la plupart disparu ! De plus, certain matériaux viennent à nous manquer et un beau jour, la station ne pourra plus accueillir tout le monde… Pourquoi ne pas remontez à la surface et recommencez une colonie ?

Je suis stupéfait. Je me sens incapable de bouger. Je sens mes pupilles déconner, mes paupières bug le temps de quelques secondes, tout devient noir. Un mal de tête aussi soudain que douloureux s’empare de mon crâne. Le vieux continue, cette fois la en s’adressant directement à moi :

- Pourquoi se contenter de vivre ici ? Pourquoi se contenter de cela si l’on peut avoir plus ? C’est une question de croissance jeune homme, une question de croissance. Nous AVONS besoin de remonter à la surface, ceci est une question vitale… Et si ce n’est pas aujourd’hui, cela sera demain… Soyez raisonnable… Jeune homme.

C’en est trop. Je me lève brusquement, renversant ma chaise en arrière. L’oeil furibond et les mains tremblantes de rage je m'exclame :

- Recommencez nos erreurs passées vous voulez dire ? Aller polluer un autre endroit puisque celui ci ne sera bientôt plus bon qu’à jeter, c’est ça ? Au lieu de chercher à faire différemment, sans même prendre le temps d’essayer ? Et laisser la fosse avec cette saloperie dont on ne connait même pas le nom ? LA FOSSE NOUS A ACCUEILLI, NOUS A NOURRI, NOUS A PROTÉGÉ !

Je reprends mon souffle. J’ai hurlé, littéralement. Je sens la veine que j’ai sur le front battre à la vitesse de mon coeur. J’enchaîne, d’une voix plus calme:

-Est ce cela ce que nous sommes, comme nos aïeux ? N’avons nous rien appris ?


7.

La station tremble. Une voix robotique résonne dans les hauts parleurs. Je regarde Mary assise à côté de moi, elle dort. J’attache ma ceinture de sécurité et saisi un plaid afin de couvrir Mary. La station tremble, mon esprit aussi. La décision a été prise à la majorité au conseil. Je suspecte le président et 6 membres d’être de mèche dans ce choix. Avidité.

Nous serons à la surface dans approximativement 6 heures. Huit aquaonefs trainent la station vers le haut, nous tirant de la beauté des fonds et de ce calme que j’aimais tant. Le déplacement de la station provoque des tumultes de vase, tourbillons noir dans le bleu de l’océan. Je regarde par la fenêtre, juste sur ma gauche. Je crois déceler des ombres mouvantes dans la sombre opacité de l’eau… Des raies mantas ? Les formes disparaissent, semblant fuir le vacarme provoquer par la station. Nous fuyons aussi… Et j’en suis désolé.

Je fais mes adieux silencieux à cette havre sans pareil, qui un jour, nous a sauvé.


8.
Ffop, Ffop, Ffop.

Je me suis porté volontaire avec une équipe de 3 soldats et un autre scientifique pour explorer la terre la plus proche. Quitte à foutre en l’air un nouveau monde, autant que je limite les dégâts. Une bulle d’air structurée par des micro-fibres de médusia nous permets de glisser sur l’eau sans rencontrer aucune résistance. D’ailleurs, il s’agit plus d’un carré d’air. Seul un bruit régulier, celui de l’eau sur notre embarcadère, vient perturber notre silence.

Ffop, Ffop, Fop.

La terre approche à grande vitesse et l’angoisse que j’ai dans le ventre également…
La terre est elle toujours habitable ? Et surtout… la terre est elle toujours habitée ? Les réponses approchent à mesure que notre présence brise l’air matinale.
Quelle plaisir… Quelle plaisir de goûter à cet air dont on ne m’a que parlé. Dont l'existence était, uniquement grâce à des mots dans un livre.

9.

La terre était donc toujours habitée. Il était assis sous un arbre. Un olivier, je l’apprendrai plus tard. La barbe longue et la tête anguleuse. Je pense que nous avons été tous les deux aussi surpris l’un que l’autre. J’ai passé plusieurs semaines avec lui, à me familiariser avec son langage. Et au fil du temps, nous avons réussi à discuter. Je lui ai tout d’abord demandé son histoire, d’où il venait, qui étaient ses ancêtres. Il s’avéra qu’il n’avait pas la moindre idée de ce qu’il s’était déroulé ici, sur cette terre, des années auparavant. Avec le temps, la planète avait engloutit ce qu’il restait de nos ancêtres... Et c’était mieux ainsi. J’ai donc pris la décision de ne pas lui parler du passé qui resta passé. Ne pas plus attiser l’avidité de l’homme, voilà ce qui me préoccupait. Il m’a semblé humble, et intelligent. Je n’ai lu aucune horreur propre à notre espèce dans ses yeux. Alors, je lui ai parlé de notre société, de nos avancées technologiques, des mystères qu’il nous restait à résoudre. Et faisant les cent pas, il m’écoutait, prenait des notes sur de vieux morceaux de fibres de plantes séchées assemblées ensemble. Et tandis que mon discours se prolongeait, je me rendit à une évidence : il ne fallait absolument pas interférer dans le développement de ce peuple, de cette nouvelle civilisation. La meilleure des solutions fut de retourner dans la fosse, par respect pour cette humanité naissante. Les rejoindre n’aurait que créé guerre, souffrance, jalousie et rivalité, pour notre peuple comme pour le leur. Alors, avec la complicité du second scientifique, nous retournâmes à la station, prétextant un fort niveau de radiation, nous obligeant à redescendre dans les profondeurs des océans. Avant de partir, je demanda le nom de l’homme aux cent pas. Dans un souffle presque imperceptible, tant son esprit était embrumé par la somme d’informations déversées, il me le dit : Platon.

Et la station redescendit dans la fosse. Atlantis redescendit dans les profondeurs.

Nathalie Marie

  • Invité
Re : Bloup
« Réponse #1 le: 29 Mai 2019 à 20:46:01 »
J'ai passé un moment de lecture très agréable.
Ton texte est intéressant, et tu m'as totalement embarquée dans ta bulle   ;D 8).
Je ne te parlerai ni d'orthographe (j'ai vu quelques fautes si, si  :P) ni ne formulerai de critiques pour lesquelles je ne suis pas la mieux placée
(comprendre aussi que je manipule encore l'outil avec difficultés)

Merci pour cette immersion au fond de l'océan et de l'avoir partagée 

Hors ligne Logan Elzo

  • Plumelette
  • Messages: 9
Re : Bloup
« Réponse #2 le: 30 Mai 2019 à 19:17:32 »
Hello Nathalie,

Merci pour ton message, il me touche beaucoup
Ravi d'avoir partagé avec toi un bout de l'océan

(tu as raison, je suis nul en faute... mea culpa)

 


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