Il y a des moments où je ne suis plus. Je suis sur un balcon surplombant une colline, sur un plongeoir prête à sauter. Je regarde une jeune fille, une étudiante sûrement, je ne sais pas dire son âge. La vue depuis la fenêtre du tramway semble absorbante, comme un plaisir essentiel à sa survie, une corde à laquelle elle se rattache. Ses yeux défilent. Une femme lit, des enfants rient, la peinture écaillée d’une façade décrépie forme une mappemonde où elle voyage. Le frottement régulier et métallique du wagon contre les rails berce ses passagers. Les yeux de la jeune fille se ferment, puis se réouvrent tout à coup dès qu’une voix robotique annonce son arrêt. Frustrée, elle sort rapidement abandonnant là ses pensées, sa divagation, et laissant place au rationnel.
Le vent dégagé par le départ du tramway me fait reprendre mes esprits. Il fait frais. Je ne sais plus trop où j’étais, où je suis allée. Je me souviens seulement du soleil caressant mon visage et du défilement des paysages. Bâtiments délabrés, une ombre langoureuse, l’observation de nuages comme quand j’étais enfant. Sortie de ma torpeur enveloppante, je prends alors le chemin de mon appartement. Je me pose, alors, encore cette fameuse question. Est-ce normal de ne plus se souvenir ? De tout ressentir ? D’observer le monde depuis son échafaudage, puis de revenir à une certaine banalité des sensations ? Celles où je dois trouver un sens à mes actions, celles où j’ai le besoin de tout expliquer, le besoin de tout comprendre, tout maîtriser… Le temps devient, alors, angoissant. J’ai besoin de me trouver une organisation. Pourquoi ais-je l’impression d’être une autre personne dès que mon corps rencontre un événement inspirant. La légèreté devient le maître-mot, le temps n’est plus compté. J’admire, je me fascine, je m’émerveille devant les moindres petites choses, pouvant paraître des plus banales.
Arrivant à mon appartement, mes réflexions se freinent, pour ne pas dire s’arrêtent. Elles ne me laissent jamais tranquilles. Loin de me déranger, elles me permettent de me survoler. Tout me parait alors enivrant : le bruit, la lumière, un oiseau sur sa branche, un homme préoccupé. Tout devient inspiration.
Je continue à me frayer un chemin dans cette rue bondée, pleine de pensées. Une collision. Je tombe nez à nez avec elle. Je deviens, alors, un amas de questions sans réponses, d’anticipations irrationnelles. Le vélo descend la pente à toute allure, je ne trouve pas les freins. Je n’ai plus pied. La peur s’empare de moi, retour brutal à ce qui me semble être la réalité. J’arrive à me défaire lentement de son étreinte. Mes épaules sont lourdes. Atlas doit bien rire. Je m’extirpe de cette cohue, je remonte à la surface et freine enfin ce vélo irrépressible.
Je respire…
Où est, alors, la réelle réalité, celle que tout le monde vit sûrement. Tout compte fait, existe-t-il réellement une réalité générale. Je ne sais pas dire quand je suis dans une rue relativement calme et banale. Il n’y a pas d’entre deux entre la cohue et la plénitude. Je dois partir à la recherche de cette rue, à mi-chemin entre mes univers.
Je ne trouve plus mes clés. Je fouille dans mon sac. Je regarde l’heure. Il ne s’est passé que 10 minutes depuis ma descente du wagon, et pourtant, ça fait des heures que je ne suis pas retournée à la surface. J’entre enfin dans mon appartement.