Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Requiem

Auteur Sujet: Requiem  (Lu 968 fois)

Hors ligne Orphée_Lapin

  • Plumelette
  • Messages: 6
Requiem
« le: 16 Février 2019 à 11:50:23 »
    « C'est étrange, le ciel est noir. On dirait que la nuit a mis sa robe d'enterrement. ». Allongée sur le ventre, les pieds levés et la tête dans les mains, elle profite du spectacle de la ville endormie. La fenêtre surplombe les rues, mais on ne voit pas grand chose : à peine quelques feux tricolores qui donnent le rythme à d’hypothétiques voitures, et des étudiants rentrant d'une fête. Mais que cette mélodie est douce ! Les voitures, les piétons, le silence... Tout monte l'accompagner.
    A côté d'elle, elle entend comme un réveil sonner doucement « bip... bip... bip... ». C'est le chef d'orchestre qui agite sa baguette. Il décide de tout : de la danse et des instruments, du jour ou de la nuit, des spectateurs...

    La musique est si émouvante que les nuages commencent à pleurer. Elle savoure tranquillement ce délicieux requiem, oubliant presque son insomnie. Voilà maintenant un an qu'on lui a annoncé ce moment, mais personne n'en avait précisé l'harmonie.
    Petit à petit, des images se mettent à danser devant ses yeux. Il y a là, en dessous des nuages, son papa et sa maman, main dans la main, tendant leur bras libre pour l'embrasser. Il y a l'aube légère passée à la terrasse à regarder naître les fleurs, ces doux matins d'été où la rosée venait lui chatouiller les pieds, les mercredis sans devoir où elle vivait pleinement ses quinze ans. Et il y a la soirée de décembre où elle est entrée dans cette chambre.
    Depuis, elle ne l'a plus quittée. Elle passe son temps à esquisser le portrait de son amoureux ou écrire des chansons pour ses copines. Elle a quelque chose que l'on ne retrouve que dans les livres, là où la légèreté des voyelles accompagne la rigueur de la langue.
    On venait souvent la voir, elle se rappelle de toutes les têtes ! Et, des fois, on lui apportait même des cadeaux. Ses copines ne sont jamais venues, donc elle leur envoyait des lettres où elle promettait de venir chanter à la fête du collège. La dernière, avant qu'elles n'entrent au lycée.

    Que la nuit peut être rassurante... Elle a passé ses meilleurs souvenirs à explorer les étoiles, à parler à la Lune. Quand elle était petite, son papa lui a appris à repérer les constellations, sa préférée reste la petite ours. C'est la constellation qui se cache, mais guide quand même.
    Au mariage de sa cousine, elle avait rencontré ce garçon. Ils ont parlé pendant toute la cérémonie (se faisant gronder par la même occasion), et le soir, au moment de partir, ils se sont embrassés. C'était son premier baiser. Elle avait les yeux pleins d'étoiles, et la tête dans les nuages. Mais lui non plus n'est pas venu la voir depuis. Enfin, il avait quand même réussi à lui offrir un violon, en le transmettant à sa cousine.
    Elle aime beaucoup jouer du violon. Elle sait faire des valses, du classique, de l'opéra... D'ailleurs, elle aimerait pouvoir jouer ce soir, mais les autres doivent dormir à cette heure... Toutes les nuits, une dame vient regarder si elle dort bien. Elle lui demandera tout à l'heure si elle peut jouer un peu.

    Tout à coup, elle se met à penser au silence : cette langue que l'on ne parle pas assez. Ou du moins, que l'on parle mal. Le silence hurle les larmes quand la voix n'en a plus la force ; il cache la douleur en ne parlant qu'à l'âme, affublée d'une seule oreille. Au fond, sa vie n'aura été qu'une pause, un soupir. Mais un soupir parfait. Elle a toujours su que la perfection n'est pas l'absence de défaut : c'est le mariage des défauts et des génies. Les feuilles de l'arbre ne servent qu'à créer de l'ombre ; et si l'hiver s'embellit de blanc, il n'en garde pas moins son morbide.
    D'ailleurs, les saisons l'ont toujours fascinée. Elle est née un matin d'avril, dans ce même bâtiment. On lui a un jour raconté que, dans la chambre d'en face, est né un garçon qui la complétait. Il pleurait elle s'émerveillait, elle pleurait il dormait. Peut-être est-il aussi là aujourd'hui, à danser quand elle chante, à dormir quand elle pense. On ne lui a jamais dit son nom, mais elle aurait juré le connaître. C'est plus fort qu'elle, comme s'ils étaient liés. Comme les lettres d'un même mot, ils forment un couple indissociable. Quand on lui a appris ça, elle a tout de suite pensé que ce garçon n'en est pas un. Elle vit dans un monde de symboles, où les notions se fondent en images. Aussi, ce garçon est sûrement plus que ça. Il a les yeux du Vert. Partout sur son chemin, il lui a apporté ce qu'il lui manquait. Elle le sait.
    Elle sent une présence, c'est lui ? Elle aimerait bien crier qu'elle l'attend depuis quatre saisons, lui demander où il était le jour de l'accident, et même le jour du crabe. Mais elle se contente de sourire, car elle sait pourquoi il est là. Elle regarde dans le vent, et frissonne légèrement en recevant l'onde qu'il lui transmet. C'est donc ça ? Cette sensation qui terrorise tout le monde. Les yeux pleins de tendresse, elle murmure au vide : « Merci de m'avoir aidée à continuer, mon ami... »

    Un bruit la coupe dans ses pensées : c'est les pas de la dame qui monte les escaliers. Déjà ? Après tout, ce n'est pas important. Elle va peut-être pouvoir jouer ! Mais elle doit attendre que la dame soit passée dans toutes les chambres, la sienne étant la dernière du couloir... En attendant, elle replonge dans la musique. Ces notes ont un goût de miel et un parfum de bleu. Un bleu sombre, mélancolique.
    « Tu ne dors pas ? La chambre d'à côté est vide, si tu veux tu peux jouer. Mais pianissimo, ajoute la dame dans un clin d’œil. ». Pianissimo ? Ce n'est pas son habitude, mais elle va tenter de s'adapter. Elle a toujours trouvé étrange que l'on cherche à codifier l'art. Depuis les premières étincelles, la régularité a toujours été maîtresse. Il est vrai que cela rajoute un certain charme aux œuvres, et qu'elle n'imagine pas les mélodies de son enfance désorientées. Mais le hasard est son organisation. C'est lui qui régule ses croches et fait vibrer ses rondes. Ce soir, elle décide de composer elle-même, en laissant son esprit vagabonder et en oubliant toutes les règles qui l'emprisonnent !
    Elle saisit son violon, le caresse doucement, et laisse l'archer glisser au gré des cordes. Aléatoirement mais précisément, ses accords accompagnent la silence. Dans cette intimité, elle a découvert un mélange délicat de souvenirs et de sons. Son histoire se résume en cette symphonie. Si le début était lent et nostalgique, le deuxième mouvement se dérobe à la bienséance. Dehors, au biseau des nues, un rayon de lune l'encourage timidement.
    Elle offre son âme à l'instrument, qui en retour peint son œuvre dans le ciel. Elle voit les couleurs quitter la chambre, se confondre, et éclairer la nuit. Que représentera cette toile ? Elle ne peut pas dormir sans le savoir ! Deux étoiles pourpres illuminent un croissant de lune couché, blotti dans les bras d'une mer calme. Une pluie lumineuse vient caresser le relief des lunes. Et, au dessus de cette fresque céleste, une aurore s'enroule comme la signature de l'artiste. C'est son portrait : le visage de l'infini. Elle a finalement atteint son rêve, elle survole l'absolu. En dessous de ce tableau, les étoiles se rangent pour lui rendre hommage. Elles inscrivent en lettres étincelantes un prénom.

    La dame revient discrètement la voir. Sous ses allures d'infirmière, on ne la remarque pas. Alors, puisque c'est son rôle, le chef d'orchestre ordonne une musique plus lente. Elle voit ses copines derrière la fenêtre, ferme les yeux, et commence à chanter. Dehors, les feux sont rouges, les voitures arrêtées et les étudiants se tiennent la main. Les nuages arrêtent leur course, et elle ressent la fierté de ses parents du fond des étoiles. Même la petite ours sort de la brume et montre le chemin à son amoureux. C'est la première fois qu'il la voit aussi belle, qu'elle le voit sans les yeux.
Elle entend le violon, l'orgue et la lyre. Un silence, court, puis ils reprennent. Elle ouvre les yeux et n'en doute plus : c'est le moment. Ses copines l'admirent. Elle participe à la fête depuis sa chambre, honorant malgré tout sa promesse. Ça y est, son solo va commencer. Elle connaît son texte, même si elle ne l'a jamais appris. Ses copines sont au collège, son amoureux à des centaines de kilomètres et ses parents parlent aux anges, mais tous sont là pour l'écouter.

    Pourtant, elle sait bien que cette symphonie a une fin. Les médicaments commencent à ne plus faire effet, et ses cellules partent crescendo. Le public arrive précipitamment, tente de remettre de l'ordre dans cette anarchie. Mais nul ne peut imposer à l'art d'être esthétique, ni même juste. La lyre attaque, piano, mezzo, fortissimo ! Lui offre une improvisation tyrannique ! Pendant ce temps, elle chante. Forte, mezzo, pianissimo... morendo.
    Dehors, le Soleil se lève et applaudit.

Hors ligne jfmah

  • Calligraphe
  • Messages: 101
Re : Requiem
« Réponse #1 le: 17 Février 2019 à 14:37:54 »
Hello!
Je viens de lire ton texte. Ce n'est pas trop mon style, mais peut-être je peux te faire une suggestion malgré tout? :D
Je trouve toujours difficile d'entrer dans une histoire s'il n'y a pas une sorte "d'accroche" au départ. Un mystère, ou une tension, l'annonce de quelque chose à venir, etc. Et c'est aussi souvent difficile de s'intéresser aux pensées d'une personne (d'un personnage) si on ne connait rien d'elle.
Peut-être pourrais-tu trouver une manière d'insérer au tout début quelque chose qui puisse nous rendre curieux de la situation et des pensées de ton personnage?
L'écriture se destine comme d'elle-même
à l'anamnèse (J. Derrida)

Hors ligne BettYY

  • Scribe
  • Messages: 74
Re : Requiem
« Réponse #2 le: 25 Mars 2019 à 22:36:30 »
Coucou !

Je ne sais pas trop quoi te dire, si ce n'est que j'ai beaucoup aimé la musicalité qui enchante l'existence de ton héroïne tout le long de ton texte, qui la fait vivre et mourir. Je pense que ce sont justement ces allusions musicales qui ont capté mon attention.

Il y a certaines choses que je n'ai pas saisies, comme 'Il a les yeux du Vert." et "le jour du crabe". (si c'est voulu, ça a son charme : j'ai l'impression d'avoir eu accès à un instant dérobé.)

Citer
Ces notes ont un goût de miel et un parfum de bleu.
Ça donne du vert du coup ? (je cherche...)

Citer
blotti dans les bras d'une mer calme.
J'aime beaucoup quand on joue sur l'homophonie des termes.

Citer
Le public arrive précipitamment
Ces spectateurs impuissants de sa déchéance...

Citer
Dehors, le Soleil se lève et applaudit.
Simple et efficace, la liberté et la reconnaissance.

En bref, j'ai beaucoup aimé ton texte et la rêverie qu'il propose, parce que malgré tout, je trouve qu'il finit bien, la jeune fille devient ce à quoi elle aspirait : une étoile. Plus que le style, ce sont les images que tu as mises en mots qui m'ont plu, c'était beau.

Au plaisir de te lire !
"Sans conducteur, au milieu des ténèbres, en bête aveugle et sourde qu’on aurait lâchée parmi la mort, elle roulait, elle roulait, chargée de cette chair à canon, de ces soldats, déjà hébétés de fatigue, et ivres, qui chantaient."

 


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