Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Un ange passe

Auteur Sujet: Un ange passe  (Lu 2192 fois)

Hors ligne Juliao

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Un ange passe
« le: 20 Janvier 2019 à 14:36:07 »
Il y a de ses moments qui sont extraordinaires. Au sens propre du terme. Des moments qui sortent de l’ordinaire. Des moments qui nous dérobent à l’ennui. Ces moments qui font que la vie prend tout son sens. Pour certains d’entre nous, la routine peut être déprimante. Elle les tue à petit feu … l’ennui, les habitudes, les mêmes personnes, les mêmes gestes, les mêmes trajets, les mêmes mouvements. Bien que la routine vous apporte une certaine sécurité, elle porte également son lot d’idées noires. Les ressentiments que vous gardez envers vos proches dus à la promiscuité de notre mode de vie. Les horaires de huit heures par jour à rester assis dans un bureau. Cette obligation de se côtoyer jour après jour dans un environnement restreint. Soit. Vous comprenez ce dont je parle, la routine, la vie qui suit son cours emportant son fatras d’ennui mortel et de tout ce qu’elle peut avoir de prévisible.

   Il m’est arrivé, comme par enchantement, de faire une rencontre hors du commun. C’est une chose qui m’arrive assez rarement, mais je dois avouer que lorsqu’il m’arrive d’avoir le plaisir d’être l’objet de telle rencontre, c’est toujours lorsque mon enthousiasme est au plus bas. Comme si un être omniscient existait réellement au-dessus de nous et qu’il s‘était donné pour mission de me redonner le moral.

     C’était le lendemain de la Saint-Sylvestre. J’avais passé une soirée exécrable la veille. Là où tout le monde est joyeux d’avoir fêté le dernier jour de l’an en compagnie de ses proches, je m’étais encore une fois embourbé dans de fausses relations que je n’appréciais pas réellement. Je pensai à mes dépens qu’être entouré aurait été mieux que de finir seul. Tout s’était déroulé comme je l’avais prédit. On ressortit les vieilles remarques vexantes pour vous plomber la soirée, les mêmes situations qui rappellent les parties les plus sombres de votre personnalité. Pour me faire du tort, pour se mettre en valeur, pour flatter son égo en rabaissant, l’autre. À croire que le monde le faisait exprès, où peut-être était-ce tout ce qu’il connaissait de vous ? Après tout, j’en perds parfois mon latin, de qui je suis, de qui je voudrais être, d’où je viens, de qui je suis devenu, de qui j’étais et d’où je vais.

   Cette soirée passée chez des amis mise de côté. Je pris le train le lendemain soir. Nous étions le premier jour de l’an. Je marchais dans l’allée du train me cherchant une place où m’asseoir. Le train était bondé et il m’était impossible de me trouver une place assise. Comme c’est bien souvent le cas, politesse oblige, tout un tas de personnes avait placé leur sac à dos sur le siège contigu au leur, alors que le train était bondé. À bien y réfléchir, peut-être que j’aurais fait de même, c’est à celui qui demande de déplacer le sac qui a perdu ! Qui a envie d’être assis aux côtés d’un inconnu ? 
Je remarquai une place libre, je voulus m’asseoir … « Cette place est prise, mon mari est parti aux toilettes … » Je regardai, loin devant depuis l’allée, loin derrière, aucune place de libre à l’horizon. Et puis soudain, à ma gauche, sortie de nulle part, une voix m’invita à m’asseoir. Elle me tendit son sac que je plaçai dans le porte-bagage au-dessus de nous et je m’installai à ses côtés en la remerciant. Je pensais que cette preuve de bonté et de gentillesse allait s’arrêter là. Mais il n’en fut rien. Elle me posa des questions, sur qui j’étais et d’où je venais. Je lui répondis assez sèchement lui disant que j’habitais dans le coin, que je venais d’ici.

C’est seulement que je remarquai la gentillesse de son approche et de mes réponses désintéressées. Je me repris. Une jeune femme m’avait invité à m’asseoir à ses côtés. Elle avait ce côté paisible des personnalités beatniks des années soixante-huit. Des cheveux blonds, des yeux bruns et un visage empreint d’une sérénité contagieuse. Un chignon tenait ses cheveux attachés. Un visage, des traits, fins, des taches de rousseurs parcouraient sa figure juvénile. Elle portait de grandes lunettes posées sur le nez et elle semblait enchantée. Enchantée dans le sens d’une personnalité fantasmagorique, de ses personnes qui sortent d’un autre monde, une personne magique, enchanteresse, pleine d’imagination et d’histoires rocambolesques. Une personne hors norme dans le bon sens du terme, une personne paisible qui n’aurait plus besoin du regard des autres tout en étant parvenue à se mêler à la foule et à en être acceptée. Des gestes lents, comme si le temps lui appartenait. Elle souriait et autour d’elle, le monde poursuivait sa course folle.
   
   Après m’être installé, je lui demandai d’où elle venait, pensant que sa question renvoyait au fait qu’elle n’était pas du coin. Elle me répondit qu’elle venait de l’Australie. Elle habitait à deux heures de route de la ville de Sidney. « J’habite dans une maison au bord de la plage », ajouta-t-elle dans son français empreint d’un accent anglais. Elle lança la conversation et je pris l’initiative de poursuivre la discussion.

–   Vous êtes loin de l’Australie …   

–   Je suis ici dans le cadre de mon travail.

–   Et, vous aimez l’Europe ?

–   Oui, beaucoup. J’aime voyager, voir d’autres paysages.

Elle prenait le temps de répondre en réfléchissant paisiblement aux mots qu’elle s’apprêtait à utiliser. Elle n’avait pas peur des silences qu’elle plaçait entre chacune de ses phrases, peut-être était-ce parce qu’elle cherchait ses mots en français. Elle gardait constamment un sourire coincé au coin des lèvres comme une personne trop paisible ou sujette aux effets d’une drogue euphorisante. Elle portait ses yeux vers le ciel lorsqu’elle réfléchissait pour ensuite fixer votre regard avec l’intention de vérifier si vous étiez réellement attentif à sa réponse. Mais le plus étrange était cette confiance qu’elle avait en elle, pourtant toujours empreinte d’une déférence timide. Elle semblait être une personne très respectueuse d’autrui et qui mettait un point d’honneur à ne pas froisser son auditeur.

–   Si ce n’est pas indiscret, qu’est-ce que vous faites dans la vie ? 

–   Disons que mon travail … c’est mon imagination. J’écris des histoires.

–   Ce doit être intéressant …

–   Ça l’est … mais ce n’est pas aussi simple que ça en a l’air. À chaque fois que je prends mon stylo, j’ai très peur. J’ai peur de ne plus rien savoir écrire. Je crains de n’avoir rien à écrire où que l’envie ne soit plus là. C’est un travail qui peut s’avérer extrêmement frustrant.

–   Vraiment ?

–   Au début, c’était très excitant. Mais au fur et à mesure, cela devient très angoissant. Il m’arrive parfois d’être prise de crises d’angoisses. Je suis terrorisée à l’idée de ne plus savoir rêver, voyez-vous.

Elle porta ses deux mains sur sa poitrine et sembla extrêmement triste rien qu’à l’évocation de ses idées noires. Elle s’exprimait avec la sincérité des personnes émotionnellement généreuse. Elle vous emportait dans la confidence et vous n’aviez qu’une seule envie, celle de vous confier également.

–   Je ne savais pas que ce métier pouvait être si pénible …

–   Je ne dis pas que c’est le cas de tous les écrivains, mais c’est le cas pour moi. C’est une des raisons qui me pousse à voyager. Cela me permet de m’émerveiller, à rencontrer d’autres personnes. Cette recherche continue de nouvelles expériences me force à croire qu’une part de merveilleux se cache derrière l’horizon. Il se dérobe seulement à mon regard.
Sur cette dernière phrase, elle retrouva son sourire et cette pointe de malice pleine d’optimisme qui vous laissaient penser qu’une grande énergie se cachait derrière ses traits fins et sa stature longiligne.

–   Oh. Je vois … l’imagination, je présume que cela ne se commande pas.

–   Hmm … oui et non. Disons que cela se cultive et s’entretient. Il s’agit de faire de l’exercice. Tout comme les  ténors qui exercent leurs voix avant leur prestation. Je dois travailler ma créativité. Je pense sans arrêt. Mais parfois, à force de retourner mes histoires dans tous les sens, il arrive que je sois épuisée. Je réfléchis trop, à d’innombrables possibilités pour le déroulement de mes récits. C’est de cette manière que je garde ma créativité en éveil. C’est un stress positif, si vous voulez. Mais il arrive que mes créations prennent le pas sur ma vie réelle … Alors, c’est émotionnellement exténuant. Ma vie prend une tournure très étrange et comme dans mes histoires, j’envisage les pires des scénarios.

–   Et, quelles histoires écrivez-vous ? Vous écrivez des romans ?

–   J’écris pour le cinéma. Parfois, je gribouille des nouvelles.

Elle parlait tout en gesticulant les mains mimant l’écriture ou des scribouillages sur une feuille de papier.

–   Eh bien ! Et, comment faites-vous pour parvenir à accrocher votre public ?

–   Toute la difficulté, c’est de trouver l’équilibre parfait, entre ce que les gens veulent, et ce que vous, vous voulez exprimer. Car sans la volonté d’exprimer votre point de vue, vous exprimez, vous, personnellement, cela devient trop pénible, sans intérêt. Au début, c’est facile, on parle des soucis quotidiens, nous sommes tous semblables. Mais à la longue, on creuse et l’on se pose trop de questions. C’est là que c'est le plus délicat. Nous sommes victimes de notre talent, ou de notre succès. On nous accorde la liberté de penser. Peu de gens ont le temps, le loisir ou l’envie de se retourner des idées dans tous les sens …

–   J’ai des difficultés à vous suivre …

–   N’avez-vous jamais remarqué à quel point nos pensées sont préconçues, prémâchées, prédéterminées ? Que savons-nous de nos opinions, mis à part le fait que nous les avons entendues quelque part et que nous savons les déblatérer bêtement … à un souper de famille, à une réunion d’amis, pour faire semblant d’avoir une opinion. Ce que nous avons lu, ce que nous avons vu à la télévision, ce que nous avons entendu dire d’une tierce personne …

–   C’est obligatoire. Comment nous viendraient nos opinions autrement ? Il faut bien qu’elles viennent de quelque part. De notre éducation, des gens que nous côtoyons … Si l’on n’a aucune opinion, on doute de tout, sans cesse.

–   C’est effrayant, n’est-ce pas ?

Nous étions tous les deux partis dans une discussion philosophique, nos yeux grands ouverts plongés dans nos pensées … Un silence nous unissait et le monde qui nous entourait nous importait peu. Nous semblions être seuls dans ce wagon de train bondé, refaisant le monde à nous deux, deux inconnus.

–   C’est déstabilisant … Pourtant, vous semblez paisible.

–   Oui. Je me dis que … Enfin, c’est mon point de vue, pour ma part, tout cela n’a que peu d’importance. Voyez-vous, nous n’avons que peu d’emprise sur ce qui se déroule autour de nous. On peut avoir une certaine emprise, sur certaines choses, mais pour une période très courte dans le temps …

–   Hmmm. Vous commencez à m’angoisser …

–   Ah ! Je vous avais prévenu. Vous étiez sceptique. Questionner notre présent, notre époque et notre société. Ce sont les atouts d’un bon écrivain. Ensuite, il y a la nécessité d’une belle l’écriture. Cela ne se fait pas sur commande non plus, et pourtant, on me demande de le faire. De produire de l’art, de donner de ma personne, comme si j’étais une machine qui devait produire, un vulgaire objet …

Elle s’énervait gentiment, emportée par ses pensées.

–   C’est effrayant.

–   Oui. Et le plus effrayant, c’est de faire de ses opinions une simple valeur marchande avec pour objectif de se distancier des autres …

–   Que voulez-vous dire ?

–   L’écriture, raconter des histoires, communiquez … C’est établir un lien, avec les autres, ou avec soi-même, se reconnecter à soi, d’une certaine façon. Et, voyez-vous, mon art m’isole du reste du monde. Au plus je pense au plus j’invente d’histoires au plus je me sens multiple, aux vies multiples. Mais dans le même temps, tout se passe dans ma tête et je me distancie du monde. J’en viendrais à perdre la raison. L’objectif n’est plus de se connecter aux autres, mais d’utiliser la matière à penser pour s’en distancier un maximum. La finalité de mon écriture est devenue pécuniaire. C’est là le paradoxe, se servir du seul lien qui nous unit, notre vécu, nos expériences … pour se distancier des autres. Pourquoi écrivez-vous ? Pourquoi s’exprimer ? Pourquoi réaliser des œuvres d’art ?

Elle commençait à interpréter ses dernières tirades comme une actrice de théâtre afin de mettre l’accent sur ses réflexions. Elle était raide sur son siège, prête à se lever à incarner son rôle, emportée par ses pensées.

–   À vrai dire. Je ne me suis jamais sérieusement posé la question.

Elle venait de porter sa main à sa tête tel le penseur de Rodin.
 
–   Tout art est un moyen d’expression. Les histoires parlent de l’humain et de nos difficultés à faire sens du monde qui nous entoure.

Elle semblait se perdre. Je me permis de faire un résumé.

–   Vous êtes frustrée que l’écriture ne crée pas des ponts entre les gens. Comme vous l’avez mentionné, c’est un moyen d’expression, ni plus ni moins. Les gens expriment leur point de vue, qui est celui d’être des êtres individualistes. Pour cela, ils utilisent tous les moyens, quitte à se servir des pensées et du vécu de leurs semblables.

Elle semblait à moitié satisfaite de ma conclusion.

–   Susciter des émotions … Sans pour autant en attendre de réactions en retour. Pourquoi susciter des émotions chez les gens si vous n’avez pas de but …

–   Les gens veulent rêver, se sortir de leurs vies monotones, vivre des aventures par procuration. Et celui qui le fait le mieux reçoit les acclamations du public. C’est un art et cela mérite rétribution.

Elle restait sceptique, me fixant du regard, ses deux sourcils levés en point d’interrogation.

–   Je pense que l’on s’égare, mais vous avez peut-être raison. Ce sont des choses qui nous dépassent. Vous voyez comme il est facile de se perdre dans l’écriture … Revenons à nos moutons. Vous vouliez connaitre les bases de l’écriture et savoir comment accrocher votre public … Alors, toutes les histoires comportent au moins un personnage, et ce personnage doit avoir un désir. Des contraintes viendront émailler le parcours de votre personnage pour l’empêcher d’accomplir son désir, d’atteindre son but.

–   Un personnage doit avoir un désir, un objectif à accomplir. Un objectif qu’il devra réaliser. Pour atteindre son objectif, satisfaire son désir, il devra passer par une multitude d’obstacles …

Elle gesticulait les doigts, résumant nos réflexions au bout de ceux-ci. Elle était très active et pleine d’attention pour notre conversation. Toutes ses paroles étaient calculées et rien ne semblait être laissé au hasard.

–   Hmm … Vous apprenez vite. Vous êtes perspicace. Mais l’écriture, c’est plus que cela. Je vous ai donné les bases. Vous devez y ajouter une thématique. Votre histoire devra faire référence à une grande question de société, faire référence à une idéologie ou une thématique globale sans pour autant que ce soit donneur de leçon. De plus, il y a encore tout l’aspect du contexte, vous devrez placer votre histoire dans un lieu précis et identifiable pour le spectateur. À quelle époque se déroule votre histoire ? Vous devrez faire vivre vos personnages en éveillant les cinq sens chez votre lecteur. Faites sentir, faites voir, servez-vous de l’ouïe, de l’odorat et du toucher afin de rendre votre histoire vraisemblable. Et le plus important, votre personnage devra posséder une qualité hors du commun.

–   Tout se complique avec vous …

Elle me fixait droit dans les yeux, à moitié assise sur mon siège. Elle avait toute mon attention et j’étais absorbé par son récit.

–   J’ai confiance en vous. Restez concentré. Un exemple sera peut-être plus parlant. Vous êtes monté dans ce train à 17h30 à la gare de Namur. Il fait déjà noir en cette époque de l’année. Seul un lampadaire vous éclaire sur le quai de la gare. Vous êtes seul. La lune est absente, recouverte par les nuages en ce début de soirée hivernale. Sur le quai, il fait froid, jusque dans cette odeur de gel qui tapisse le quai de la gare. Le froid s’est emparé de tout ce qui vous entoure. Lorsqu’il fait froid et sec, vos narines vous glacent les poumons rien qu’à respirer et tout votre corps est en alerte, à la recherche d’un espace chaud et accueillant. Dans votre esprit, vous visionnez le salon au coin du feu, accompagné d’un chocolat chaud. Mais non, vous êtes dehors et il fait froid. Je vous ai observé de l’intérieur du train, vous étiez serré dans votre veste et vous grelotiez. J’ai vu un nuage d’air frais sortir de votre bouche. J’en étais frigorifiée. Ensuite, vous aviez ce regard d’une personne triste, comme si vous portiez un poids sur le cœur. Et pourtant, nous sommes le premier jour de l’an. La plupart des personnes de ce train portent un air guilleret dû aux fêtes de fin d’années. Ils ont passé un bon moment en famille, ou avec des amis, mais pour vous, c’est différent. Vous écoutiez de la musique sur le quai et vous remuiez la tête lentement. À votre démarche nonchalante et votre mine empreinte de blues, ce devait être un air de jazz ou de soul. Vous avez retiré vos écouteurs lorsque le train s’est arrêté sur le quai. Vous avez regardé à droite et à gauche afin de trouver la porte où le moins de monde sortait du train. Les bruits des voyageurs qui descendaient des wagons vous ont égayé. Vous étiez content d’être parmi cette foule après avoir passé un long moment seul sur le quai. Vous étiez également heureux de pouvoir embarquer dans le train et de poursuivre votre périple.  Vous êtes monté à bord du train. Je viens de dresser le portrait de mon personnage et de le placer dans son contexte.

J’étais étonné de la précision avec laquelle elle avait dressé mon portrait, flatter également d’avoir été le centre d’attention d’une personne si charmante.

–   OK. Et, pouvez-vous me dire quel est l’objectif de ce personnage, quels sont ses enjeux et ses pérégrinations à venir pour l’obtention de son désir, les grandes thématiques … Que va-t-il lui arriver ?

Ses yeux d’un bleu profonds rayonnaient derrière ses larges lunettes. Son visage était mis en valeur par son  sourire, deux pommettes rendaient inacceptable son charme d’une sobriété désarmante. Elle venait simplement de dévoiler ses talents et d’en être appréciée, sa figure brillait d’un contentement partagé.

–   Bon, voyez-vous, notre personnage, comme dans la vie réelle, il va devoir se transformer. À la fin de l’histoire, il devra être différent de celui qu’il était au début du récit. Dans un premier temps, j’ai décrit un personnage plutôt triste et seul. Disons que notre grande thématique va être … le bonheur. Simplement. Notre héros triste et seul, il va se confronter à un mur de la part des passagers du train, personne pour lui remonter le moral, vous voyez. Il va se morfondre dans sa solitude et rester seul. Il envisage son voyage seul. Et il va rentrer seul chez lui, pour rester seul. C’est un cercle vicieux, si vous voulez. Au plus vous êtes seul, au plus vous attirez la solitude. Mais dans notre histoire, un adjuvant va venir à la rescousse de notre héros. Un adjuvant qui va lui montrer que tout n’est pas morose dans cette vie.

Nous étions maintenant tous les deux accrochés à un sourire commun, comme sur la même longueur d’onde, comme de vieux amis qui se connaissent depuis des lustres à qui les moindres remarques éveillent des souvenirs communs.

–   Et c’est vous cet adjuvant.

–   Exactement. Je suis votre ange gardien.

–   OK. Et comment allez-vous me remonter le moral ?

–   En vous faisant rêver, en vous racontant des histoires banales tout en vous rappelant leur aspect extraordinaire.

Je soufflai de satisfaction de m’être laissé emporter par son récit.

–   OK. Mademoiselle. Vous m’avez eu. Vous êtes perspicace. Mais seulement, j’ai une remarque. Tout cela est très prévisible. Je ne parviens pas à saisir la nature merveilleuse, la part de rêve que vous placez dans vos récits. Votre histoire semble froide et téléphonée. Tout le monde aurait pu écrire cette histoire.

–   Oui et non. Détrompez-vous, car si vous aviez conté cette histoire, elle aurait été différente. Si cet homme que vous voyez là-bas en train de manger son sandwich avait raconté cette histoire, elle aurait également été différente. Tenez ces prescriptions telle une structure de travail, le squelette de votre récit. Elle sera toujours identique, à l'image des notes maitresses d’une composition de jazz, mais chaque prestation sera différente. Jamais, vous ne retrouverez la même interprétation. Vous et moi, nous nous sommes rencontrés aujourd’hui … j’aurais pu, ou vous auriez pu, rencontrer quelqu’un d’autre. Alors, cette histoire aurait été entièrement différente, voyez-vous …

–   Je comprends.

La voix de l’accompagnateur de train résonna dans les haut-parleurs annonçant la prochaine station. Nous arrivions à la capitale.

–   Oh, Monsieur, c’est mon arrêt. Je dois vous laisser …

–   Attendez, vous ne m’avez pas mentionné la qualité hors du commun de mon personnage principal ?

–   Parce que vous vous trouvez banal ?

–   …

C’était pour elle une évidence, mais j’en restai bouche bée, cherchant un sens caché. Je n’avais pourtant rien d’exceptionnel ou peut-être … « Nous sommes tous exceptionnels ». Elle me laissa sur cette leçon de méditation, tels les maitres zen abandonnant leurs appentis à leurs réflexions. Elle me confia quelques phrases tout en rassemblant ses affaires qu’elle avait éparpillées autour d’elle …

–   Faites de votre vie une œuvre d’art. Ne vous faites pas embrigader dans les pensées d’autrui. Vous pouvez devenir ce que vous désirez. Votre image, votre personnalité n’est jamais définie. Chaque seconde est un nouveau départ. Faites de votre vie une œuvre d’art. Faites en sorte que vous soyez le seul dépositaire de votre récit de vie.

–   Je tâcherai d’y réfléchir.

Elle se leva pour s’arrêter dans sa course.

–   Une dernière chose … puis-je vous embrasser ?

Elle ne me laissa pas le temps de lui répondre. Elle me posa un baiser sur les lèvres avant de se lever. Elle déposa sa main délicate sur mon épaule. Elle prit son sac posé au-dessus de nous. Elle m’offrit un dernier sourire bienveillant avant de se retourner et d’avancer dans l’allée. Elle quitta le train. Je restai bouche bée et autour de moi, le monde s’était arrêté, ou peut-être était-ce moi qui m’était arrêté … et comme elle l’avait prédit, ma vie avait changé. Je n’étais plus cet homme triste et seul. J’étais simplement heureux d’être là et d’avoir rencontré un être des plus banal qui m’avait accordé un de ses moments extraordinaires. 

Hors ligne kokox

  • Calame Supersonique
  • Messages: 1 518
Re : Un ange passe
« Réponse #1 le: 20 Janvier 2019 à 15:18:06 »
Salut Juliao,

Un train, un homme, une femme, deux inconnus, une aventure immobile fendant l'espace et le temps, un éveil des sens, de la pensée, tout en douceur. Bref de l'évasion, de pudiques sentiments, de la pondération, de la tempérance, pour ne pas dire du coeur, tout cela distillé savamment dans un bain tiède de retenue et de justesse. J'ai été très touché par ton texte. Quel plaisir de lire une narration aussi bien construite, et aussi légère que le voyage d'une plume d'aiglon chutant des hauteurs. Du reste, la chute est simple et belle ! Quoi de plus ? Rien ! Tout y est !

Félicitations, Juliao !

Bien à toi !


PS : Cependant, si tu le souhaites, si tu en as l'envie et le courage, tu peux ciseler encore, biffer de-ci de-là une formule approximative, un mot superfétatoire. Il y a toujours à ciseler pour un écrivain. L'écriture est son labeur, la correction est son luxe. Tant que la toile n'est pas encadrée et posée au mur, elle t'appartient toujours.
« Modifié: 20 Janvier 2019 à 15:49:51 par kokox »

Hors ligne igoir

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Re : Un ange passe
« Réponse #2 le: 20 Janvier 2019 à 17:17:09 »
Ton récit fait appel à des souvenirs... Wagon bondé, surchauffé, une nuit qui tombe sur un paysage défilant et chargé de neige. Dans la vitre, un reflet, un beau visage, des regards, justes osés, puis appuyés... Ils ne seront que cela sur la longue distance et pourtant ils feront du long voyage un trop court instant. Merci pour ton beau texte.
L'escargot, même affamé, n'attaque jamais l'homme!

Hors ligne Alan Tréard

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    • Alan Tréard, c'est moi !
Re : Un ange passe
« Réponse #3 le: 20 Janvier 2019 à 19:14:35 »
Bonjour Juliao,

Je me suis laissé entraîner dans ton texte suite à un conseil amical, et me voici à commenter.

Je dois dire que le sujet est posé et travaillé, j'ai du mal à croire que l'unique objectif de cette séduction soit un simple baiser, or j'imagine qu'il y avait entre les lignes un malin secret qui m'aurait échappé.

Une petite remarque sur le personnage féminin, je le trouve poussé, vivant, profond, dynamique ; il m'aurait peut-être manqué par la même occasion de trouver le fil de ses secrets (comme s'il y avait derrière ce portrait esquissé tout une nuance de révélations que je n'aurais su deviner moi-même), tu as donc su trouver le fil qui stimule ma propre curiosité.

Alors, à bientôt, inconnu.e dont on ne connaît pas encore le secret !

Hors ligne Juliao

  • Scribe
  • Messages: 97
Re : Un ange passe
« Réponse #4 le: 23 Janvier 2019 à 20:01:01 »
Bonjour kokox,

Merci pour ce beau retour. J'ai trouvé ton commentaire plus travaillé que mon texte :) .

Je retournerai certainement à mon texte un peu plus tard afin de le retravaillé.

Bonjour Igoir,

Merci pour ton commentaire. Je suis content que le texte t'ai touché.

Bonjour Alan Tréard,

Peut-être que le narrateur lui aussi cherche à percer ce secret ... Il en aurait écrit une histoire pour tenter de le comprendre ... en vain, et puis chacun en fait sa propre interprétation et elle devient multiple, quelqu'un d'autre, une personne que l'on rencontre par hasard ...
 


 


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