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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Planche dorsale

Auteur Sujet: Planche dorsale  (Lu 1837 fois)

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Planche dorsale
« le: 20 Novembre 2018 à 00:27:10 »
On va te sortir de là. Je comprends que ce n'est pas évident,
mais on ne peut pas prendre de chance avec ta colonne après une chute comme celle-là.
On doit utiliser la planche dorsale.

Planche dorsale

Merde, merde, merde !
Du calme. Allons, du calme.
Facile à dire lorsque mes membres sont ligotés serrés et que j'ai la tête entravée sur une planche si dure. C'est à peine si je peux bouger les doigts. Est-ce que je sens encore mes doigts ? Je ne les sens plus. Du calme, respire lentement. Ils ne sont peut-être qu'engourdis par le froid. Merde, je n’arrive pas à respirer avec ce bandage sur la bouche.

« D'accord. Alors tout le monde est prêt ? Il est bien fixé à la planche ?
– Oui !
– Ok, I’m good..
– Tout est OK, c'est du solide.
– C'est bon, mais laissez-moi assurer ma prise.
– Ça va pour moi aussi, mais comme Ripou, il faut que je m'ajoute un mousqueton.
– D'accord. Prenez votre temps, il n'est pas question de l'échapper. »

M'échapper ! Bande de… Allons, du calme. Du calme. C'est quoi ce bruit. Je n'y vois rien. Mais qu'est-ce qu'ils font ?

« – Michel, je crois qu'il essaie de nous dire quelque chose.
– Ça va aller, mon gars. On va te sortir de là. Je comprends que ce n'est pas évident, mais on ne peut pas prendre de chance avec ta colonne après une chute comme celle-là. On doit utiliser la planche dorsale. Pascal, vérifie son pouls, je crois qu'il est en train de tomber en état de choc.
– Dacodac, Michel. Non, son cœur semble régulier. Courage, mon gars, il n'y en a plus pour longtemps. On va pouvoir te hisser un peu plus haut et l'hélicoptère va pouvoir te prendre. Eh, Gusto, cet hélicoptère, il vient ?
– Ormai è fatta, Pascal, c’est dans la poche. Question de minutes avant qu'il revienne.
– Ben faudrait pas qui niaise, je commence à être à bout de force de le tenir, moé.
– Eh Ti-Paul, lâche cette corde et vient ici soulager un peu Ripou.
– Ah, ah, Ripou, qui se plaint encore. Tu fais la chochotte ? T’inquiètes, je viens te sauver, mon pote. »

Mais c'est quoi tout ça ? À quoi ils jouent cette bande de…

« – Attention, les gars. Notre ami là, il a les yeux tout grands avec un regard de panique. Attention à ce que vous dites.
– Du calme, mon gars, je suis avec toi. Tout va bien. Tout est en contrôle. Ils se chamaillent un peu nos amis, mais crois-moi, ce sont des pros.
– Écoute Pascal, n’écoute pas les autres, mon gars. Concentre-toi sur sa voix. Regarde son visage. Pascal, je ne veux pas que tu quittes son champ de vision. Tu le suis scotché comme si tu étais son frère siamois. Et rassure-le, il est en train de paniquer. Eh ! Les gars, on se calme, on a un gars en panique ici à cause de vos petites folies. Soyons sérieux. Ce n’est pas un exercice, c'est pour de vrai et on a un gars à secourir.
– T'as raison, Michel. Pardon, mon gars. Ripou, tu me le laisses, prends un peu de repos et vas assurer sur la longe de sécurité.
– Merci, Ti-Paul.
– Eh ! Gusto ? Où est-il ce sacré d'hélicoptère ? »

Du calme. C'est bon d'avoir quelqu'un en face. Maudite planche qui m'empêche de… Du calme. Concentre-toi sur sa voix et sur son visage.

« – Pascal, vérifie son bandage à la mâchoire, il me semble qu'il glisse.
– Dacodac, je vérifie. »

Aïe ! Doucement, imbécile !

« Désolé, mon gars, il fallait que je vérifie. Non, c'est OK, le bandage tient bien. Je vais ajouter une autre compresse.
– Gusto ? L'hélicoptère ?
– Santa Maria !
– Gusto, cesse de prier, que se passe-t-il ? Parle-moi.
– Ben, il vient l'hélicoptère, mais à cause de cette merda de vent, il dit qu'il ne peut pas venir nous chercher ici avec le treuil. Il doit atterrir. Il faut monter sur le plateau, plus haut.
– Maudite marde !
– Shut up, Ripou.
– Du calme, les gars. On l'a déjà fait, on est encore capable de le faire.
– Oui, Michel, mais pas dans ces conditions pourries.
– Tu la fermes, Ti-Paul. Et notre gars, sur la planche ici. Qu'est-ce que tu crois qu'il en pense lui, hein ?
– Eh, mon gars, du calme. Regarde-moi. Écoute-moi. Tout va bien. Comme Michel dit, on a fait ça bien des fois. On est des pros. Tout va bien aller.
– OK, excusez-moi, les gars.
– Guys, guys, come on ! We can do it ! On peut le faire !
– Jack a raison. On l’a déjà fait, les gars.
– Bon, ben qu'on cesse de se pogner l'cul pis qu'on l'monte là-bas, tabarnac !
– Eh, là je retrouve mon p'tit québécois, Canadien français sauvage.
– So, Michel, how do we do it ? Comment on fait ?
– Jack, Ti-Paul, Pascal, on va déposer la planche et on va l'assurer à ces trois pitons et mousquetons. On va installer des cordes en haut, là, là et là-bas pour le soulever. C'est bon ?
– Dacodac, Michel.
– Ouais.
– Andiamo !
– C'est comme si c'était fait.
– Lets do it !
– Gusto, tu restes ici et tu te scotches à cette radio. Tu me ramènes cet hélico ici presto. Le temps se gâte vraiment. Ti-Paul, premier de cordé, suivi de Ripou et Jack. Je ferme la marche. Pascal, tu t’occupes de notre gars, d’accord ?
– Dacodac. Du clame, mon gars, on va te déposer tout doucement ici. Tu vois, tu es solidement attaché. Il n'y a aucun danger que tu glisses dans le vide. Tu vois ? Non, regarde-moi, ne regarde pas vers le bas. OK, eh, les gars, ne pourrait-on pas le mettre un peu plus de côté ? Je voudrais éviter qu'il voie le vide, là.
– Bonne idée, Pascal. Ti-Paul, tire un peu sur ta corde. C'est bon. OK, allons, il faut grimper pour ancrer ces cordes. Go, go, go ! »

J'ai l'impression que ça glisse. Ça glisse. Sacrées entraves de merde ! Pascal, retiens-moi, je glisse. Merde, il n'entend pas et je ne peux pas crier avec ce bandage sur la bouche. J’étouffe ! Je glisse !

« – Oh ! Hé ! Qu'est-ce qui ne va pas, mon gars ? Tout est OK. Calme-toi. Prends de grandes respirations. Relaxe, je suis là, je reste avec toi. Tu sens ça ? C’est du solide. Ce sont les cordes qui te retiennent. Il n'y a aucun risque que tu tombes. »

Oui, oui, c'est bon. Du calme. De grandes respirations. C'est vrai, les cordes sont en tension, je les sens vibrer dans la planche. C'est bon, ce n'est qu'un peu de vertige. Tout va bien. C'est quoi, toute cette neige qui tombe ? Un début d'avalanche ?

« Eh ! Attention les gars ! Vous faites tomber plein de neige sur nous. Attends, mon gars, je vais t'enlever la neige du visage. Voilà. Et je vais me placer ici, comme ça je vais l’empêcher de te tomber dans le visage. On a des pros, mon gars. Ça ne fait même pas deux minutes qu'ils ont commencé à grimper et ils sont déjà presque là-haut. Ti-Paul, c’est une araignée humaine. Il n’est pas gros, ça force est dans les nerfs et les tendons. Il arrive même à grimper la tête en bas selon Ripou. Et Ripou, ce n’est pas un mauvais gars. C’est un géant au cœur d’or. Il est un peu rustre, mais il ne faut pas s’attendre à de la délicatesse venant d’un québécois qui vit dans les bois. Jack, c’est notre américain.
– Pas l’américain, l’américano.
– T’as raison, Gusto, l’américano. Jack ne parle pas beaucoup, je crois qu’il est gêné par son accent. Et lorsqu’il parle avec sa voix grave, tout le monde l’écoute. Mais le meilleur d’entre nous, c’est Michel. Il en a vécu des expéditions en montagnes. Il en mange. Et peu importe la situation, il sait toujours quoi faire, même quand c’est du nouveau. Eh, Gusto ? Est-ce que tu peux baisser le volume de la radio ? Notre gars n’a pas besoin d'entendre toutes ces conneries à propos de la circulation aérienne.
– T'as raison, Pascal. Je vais mettre mon écouteur. Tu veux un coup de main pour enlever la neige ?
– C'est pas de refus. »

C'est calme. C'est un peu mieux. La radio était vraiment stressante avec ses sons stridents. Ils semblent former une bonne équipe. C’est rassurant. La douleur semble moins forte. C'est peut-être le froid qui m'engourdit. Merde, mais qu'est-ce qui se passe ?

– Santa Maria !
– Putain, Gusto ! Fais gaffe !
– Désolé, Pascal, je voulais simplement m'approcher par là et j'ai lâché prise.
– OK, OK. On se calme. Tout est OK, mon gars. Gusto, vérifie la prise, là. C'est OK ?
– Si, si, c'est du roc.
– Ce n'est pas facile comme endroit, mon gars, mais tu vois, tout est OK. Gusto, ici, c’est un Italien de la vallée de Piedmont. C’est le seul Italien que je connaisse qui n’aime pas les pâtes.
– C’est les belle ragazze francesi que j’aime. Les belles filles françaises, pas les pâtes. Ah, ha !
– Et moi, je suis infirmier de formation. J’en avais marre des hôpitaux. Je préfère le grand air. Tout va bien se terminer, crois-moi. Ah ! Voilà les longes. Comme je t'avais dit, mon gars, tout va bien.
– Alors, Pascal, comment s'y prend-on, c'est particulier comme situation.
– Ben, on va attacher les longes ici, ici et là. Ah, je vois Michel qui descend en rappel, il va nous dire ce qu'il en pense. OK, mon gars, ne t'inquiète pas, je reviens, il faut simplement que je fixe les longes à la planche. »

Faites des nœuds solides, les gars. Je ne veux pas tomber encore plus bas. Merde. Il ne m'en restait pas beaucoup à grimper et j'ai pris un risque inutile. Merde. Et puis là, j'ai peut-être la colonne brisée, paraplégique. Merde de merde. Je ne sens plus mes jambes ni mes doigts. Merde, merde, merde !

« – Hé, du calme, mon gars. Regarde-moi. Regarde-moi ! Tout va bien.
– OK, Pascal, Gusto, c'est du solide les longes ?
– Comme du roc.
– Tout est OK.
– Alors, on va doucement passer des fixations aux longes, je vais faire signe à Jack, Ripou et Ti-Paul pour tirer les longes. Et nous, nous allons relâcher les fixations, c'est bon ?
– OK, pour moi.
– Dacodac, je suis prêt.
– Go ! Doucement, ça va bien. Attention, mon gars, ça va donner un petit coup. OK, on lâche les fixations. »

Bon sang de merde ! OK, du calme. Ça tient. J'ai le cœur qui bat dans la tête, mais c'est bon, du calme.

« – OK, mon gars, ça monte. Tu vas peut-être avoir quelques étourdissements, mais ça va être OK.
– Pascal, suis-le pendant la montée. Gusto, va l'assurer et je vais assurer la planche par le bas contre le souffle du vent.
– C'est bon. Tu vois, mon gars, tout va bien, je monte avec toi. »

Je ne vois que devant moi, que le ciel blanc et les sommets des autres montagnes. Ça souffle fort, je me sens ballotté. Bon sang que c'est haut. Mais qu'est-ce que je fais ici ? Faut être fou ! Et ces gars qui risquent leur vie pour me venir en aide. Quel boulet que je fais. Merde de merde. Qu'est-ce que c'est ça ?

« Bon sang, c'est l'hélico ! Eh, Gusto ! Dis-leur de s'éloigner un peu, il risque de faire tomber toute cette calotte sur nous !
– C'est bon, Pascal. Gusto les guide par radio. Notre gars, ça va ?
– C'est un peu la panique, avec raison avec cet hélico qui nous saute dessus. Mais ça va. Tout va bien, mon gars. Tu vois, il est arrivé notre hélico. Bon, il nous a un peu surpris en passant derrière la corniche, on ne l'a pas entendu venir, mais c'est une très bonne nouvelle. C'est notre billet de retour !
– Eh, Pascal, tu ne pourrais pas pousser un peu la planche ? Ça coince et on n'arrive pas à la tirer.
– Dacodac, Ti-Paul. »

Doucement. Bon sang, je penche vers le bas. Merde, ça secoue. Michel et Gusto sont si loin en bas.

« – OK, c'est bon. On le monte sec maintenant.
– Eh, doucement les gars, notre gars est tout blême. Du calme, ça va, il ne reste que quelques mètres. »

Ça secoue raide. Merde, j'espère que ça va tenir. Merde, je ne peux pas bouger. Merde, que c'est haut. Merde de merde. Enfin, à l'horizontale. C'est quoi ce bruit infernal et toute cette neige ?

« – T'as réussi mon gars, on est arrivé ! Bravo Ti-Paul, Jack et Ripou.
– Et voilà l'hélico qui vient.
– C'est bon. On attend le retour de Michel, Gusto doit assurer sa montée en ce moment. Attention, l'hélico ! Ripou, protège le visage de notre gars.
– Faut qu'il fasse gaffe à nous cet hélico. On n'est pas à un rodéo.
– Pas de problème, tout est OK. Allons, détachons les longes. Ah, Michel, te voilà.
– Oui. Ti-Paul, va assurer Gusto. Pascal, Ripou et Jack avec moi, on soulève notre gars et on le monte dans l'hélico. Pascal à la tête, tu ne le quittes pas des yeux. Avec lui, Ripou. Jack et moi on prend les pieds. À trois. Un, deux, trois. Go, go, go ! »

Tempête de neige, des cris, je ne sens plus rien. La neige dans mes yeux, le froid glacial sur mon visage, les entraves de la planche. Je me sens glisser. Un choc, je vois des hommes aux visages souriants, j'entends un vacarme et je me sens soulevé. Je ferme les yeux, c'est enfin terminé. C’est le début du retour. Merci, les gars.

Vilmon
« Modifié: 23 Novembre 2018 à 00:55:12 par Vilmon »

Hors ligne txuku

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Re : Planche dorsale
« Réponse #1 le: 20 Novembre 2018 à 20:13:54 »
Bonjour

C est angoissant comme il faut !  :)


J ai suivi jusqu au bout - bien accroche....


J aime bien ! ;D


Je ne crains pas d etre paranoiaque

"Le traducteur kleptomane : bijoux, candelabres et objets de valeur disparaissaient du texte qu il traduisait. " Jean Baudrillard

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Re : Planche dorsale
« Réponse #2 le: 21 Novembre 2018 à 00:54:56 »
Merci, txuku !  :)

Hors ligne Vilmon

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Re : Planche dorsale
« Réponse #3 le: 23 Novembre 2018 à 00:54:11 »
Aha !  Merci Champdefaye !  Je corrige subito.  ;)

Heureux que tu ais apprécié.  ;D

Hors ligne Claudius

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Re : Planche dorsale
« Réponse #4 le: 23 Novembre 2018 à 12:09:26 »


Quel suspens ! J'ai bien aimé aussi, on s'accroche tout le long à l'infime équilibre de ce sauvetage in-extremis.

 ;) ;)
Usage de la fenêtre : inviter la beauté à entrer et laisser l'inspiration sortir. Sylvain Tesson

Ma page perso si vous êtes curieux

Hors ligne Vilmon

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Re : Planche dorsale
« Réponse #5 le: 24 Novembre 2018 à 00:49:28 »
Bonjour Claudius !  Merci d'être passé me lire !  :) :)

 


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