Chers Camarades, chers Compatriotes,
Merci de m'accueillir dans vos rangs. Il m'est demandé ici d'esquisser une brève présentation de mon être physique et moral, mais qu'est-ce que l'Identité ? Un peu de fumée, qui vous coule entre les doigts quand on essaye de la retenir.
Que dire, que dire, que dire ? Pourchassant la Muse de mes assiduités depuis un temps certain, je me propose aujourd'hui de lancer une nouvelle revue littéraire intitulée Les Caprices de la femme en rouge. Ces quelques informations suffisent-elles à ma définir ?
Je ne sais pas si je le souhaite. En vérité, je ne saurais mieux me présenter qu'en vous offrant ces quelques vers de ma composition :
Cela fait aujourd’hui plus d’une centaine d’années
Que je suis établi au Royaume des gorilles
De mauvaises gens disent même que je suis né
Dans ce pays par la fantaisie d’une mère-fille.
Depuis plus de deux siècles, en tout cas, c’est certain
Je rêve de m’en aller habiter sur la lune
Pour échapper à mon simiesque destin
Mais ça m’est impossible, à moins que la Fortune
Me permette quelque jour d’obtenir le Soutien
Des hommes en hauts-de-formes au rigide maintien
Lesquels, snobs et hautains, inaccessibles et raides,
M’accordent leur mépris et me refusent leur aide !
Ils s’envolent, fièrement, vers mon astre lunaire
En traversant le ciel qu’allument des étoiles
Moi je reste ici-bas, comme une mouche dans la toile
Qu’une araignée tricote, à me ronger les nerfs.
Quand la ville des singes et des idiots s’endort
Je ne peux pas trouver une parcelle de sommeil
En songeant que là-haut, dans la lune, des merveilles
Se vivent et s’accomplissent, que des fiancées d’or
Aux chevelures d’argent et aux visages blêmes
Bercent les hommes en noir coiffés de sots gibus
Et les caressent tandis qu’ils ronronnent des « je t’aime »,
Un sourire sur leurs faces de professeurs Nimbus !