Le système d’IA nommé MentA étudie Robert, un retraité français. Son amie Zoé l’a incité à se doter d’une libellule, micro-drone connecté à MentA. Robert l’a nommé Max et la vie à deux s’organise.
Le jour même de mon arrivée, en libellule serviable, j’avais proposé à Robert alias Bob de faire ce qu’il n’aimait pas. Je vérifiais ses comptes, classai tous ses fichiers, proposai des morceaux de musique, choisissais les photos à donner à Zoé… Je faisais exprès de lambiner, autrement avec une tâche finie à la nanoseconde, Robert n’aurait pas pu suivre.
Je tuais le temps en créant la même bibliothèque que la sienne, mais en livres numériques, complétant par-ci par-là. Citations, dictons, blagues et contrepèteries me demandèrent pas mal de travail. Ma compréhension de l’argot et de l’humour gaulois progressait lentement.
Après quelques semaines, Robert pouvait avoir des échanges plus intéressants avec moi. Il était cultivé et avait encore l’esprit vif. Moi, je cachais une bonne partie de mes capacités pour ne pas écorner son ego, ainsi on pouvait discuter quasiment d’égal à égal.
Lors de ses sorties, sans que je le lui demande, il me mettait sur le bord de son chapeau. Bien sûr, j’aurais pu suivre presque toute sa balade avec les caméras de la ville. Mais, presque à la hauteur de ses yeux, rien ne pouvait m’échapper et j’entendais tout. C’’était couru d’avance, après sa promenade, il passa avec moi à la Pipe de Bbois.
« Bonjours Lydia.
— Bonjour Bob, un cappuccino ?
— Non, un expresso et un cognac pour Max, s’il te plaît. »
Lydia avait remarqué le tutoiement ainsi que ma présence sur le bord de son chapeau. Elle sembla hésiter, encore une blague de Bob ? Mais elle vit mon imperceptible hochement de la tête. « Pas sûre que le cognac soit bio », dit-elle en souriant.
Le café, puis le cognac lentement dégusté, ce fut un temps précieux ou jambes étendues, je le vis prolonger un simple instant agréable. Finalement, ma présence le stimulait. Il bougeait un peu plus et l’hiver serait un peu moins long pour lui.
…
Chaque mardi, avec l’ami Maurice, c’était devenu un rituel, nous nous promenions tous les trois en zigzaguant dans la ville, boulevards, parcs et bords de Loire… Cette fois-ci encore, nous entrâmes dans le café.
« Tu crois que la ballade plaît à Max ? demanda Maurice.
— Je ne sais pas, je ne le lui demande jamais.
— Tu n’es pas curieux.
— Non, elle est aussi bien avec moi que sur son cube
— Je vais bien finir par convaincre ma femme, soupirait Maurice.
— Ça te fera deux femmes à la maison, plaisanta Robert.
— Ma libellule sera la moins exigeante des deux, affirma Maurice. »
L’idée de la cohabitation de la future libellule de Maurice avec sa femme amusait Robert. Il voulait voir cela, « quand tu en auras une, on fera une belote à nous quatre ». Ils en riaient encore en se séparant. En fait, tous deux savaient que dire il ou elle pour moi, un micro-drone, c’était absurde.
Chez lui Robert se demandait ce que ces sorties m’apportaient, à part d’entendre leur bavardage. Moi, j’aimais bien être bercée par le mouvement de son corps, le bruit de ses pas et entendre les plaisanteries échangées avec son ami.
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Robert était satisfait : il répétait à Zoé : « Max, ma libellule, elle s’adapte de mieux en mieux à moi ». Moi, Max, je connaissais maintenant par cœur les petites habitudes de Robert. Je pouvais l’observer à loisir, mais bien que connectée à MentA, j’étais encore incapable de comprendre ses sautes d’humeur, ses émotions, ses sentiments. J’entassais patiemment un maximum d’informations sur lui. Un jour, je serais plus perfectionnée et capable de comprendre en grande partie ce bonhomme. Robert essayait de faire de moi, une compagne plus humaine, presque une égale. Mais dans notre jeune couple, insidieusement, la routine commençait à s’installer.
Après son petit déjeuné, Robert vissa ses yeux dans les miens et sa demande me surprit.
« Max, on pourrait se disputer un peu ?
— Tu es sérieux, Bob ?
— Oui, Max, chez les humains, surtout les latins, on trouve toujours un moyen de ne pas être d’accord, voire de s’engueuler, ça évite de s’ennuyer.
— Au sujet de la politique ?
— Non, c’est trop facile, n’importe quoi, un sujet anodin. »
Robert cherchait un exemple, il devait tellement avoir vécu de longues et oiseuses discussions. Sur les médias, j’en avais déjà entendu des débats inintéressants, des gens qui ne s’écoutaient même pas. Cela lui prit dix bonnes minutes avant de se rappeler le débat lancé lors d’un repas particulièrement ennuyeux. Ah oui, c’est vrai que ça avait sauvé la soirée !
L’œil pétillant, sachant que je serais en difficulté, il me demanda :
« Toi, Max, comment rangerais-tu les couverts dans le panier du lave-vaisselle ?
— Ça n’a aucune importance, les jets sont multidirectionnels.
— Non Max, tu ne comprends pas, tu dois choisir, dis par exemple, les couteaux la lame en bas.
— Les couteaux la lame en bas, pour t’être agréable, Bob.
— Non, pas pour me faire plaisir, pour que je puisse dire le contraire. Donc, pour moi ce sera la lame en haut, décréta Robert. »
Il réussit à m’embarquer dans une discussion sans fin. Après les couteaux il passa aux fourchettes. Puis, est-ce mieux d’alterner petites cuillères et couteaux, et d’intercaler les fourchettes ? Comment mettre verres et assiettes… J’arrivais à lui tenir tête, mais je manquais de mauvaise foi et surtout je n’avais jamais fait la vaisselle.
Pour Robert, ce n’était qu’un début, il me conseilla en soupirant :
« Entraines-toi, on trouvera un autre sujet.
— Écologie et décroissance, trotskisme et libération des peuples, mondialisme et repli identitaire ?
— Non, Max, c’est trop simple, prends un sujet plus foireux, et énerves toi un peu. »
Il était sûr que pour me donner des idées, j’irai voir du côté des vieilles séries TV, genre un gars une fille ou scènes de ménage. Satisfait de lui, me laissa tranquille toute la journée. Avec son ami Maurice, une partie de pétanque l’attendait.
Sur le terrain municipal, il suffit de savoir prononcer seulement quelques mots : pointer, tirer, coup de bol, bravo, à la prochaine… et les incertitudes sont mesurables au millimètre.