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03 Juin 2026 à 05:43:11
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Peines jetables

Auteur Sujet: Peines jetables  (Lu 1413 fois)

Hors ligne trotter

  • Plumelette
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Peines jetables
« le: 26 Juillet 2018 à 17:46:28 »
I.
Un sixième sens réveilla Richard avant que sa femme n'écrase par erreur la Sonde qu'il avait négligemment laissé tomber par terre hier soir.

"Attention à la Sonde !", lui cria-t-il.
-Tu n'as pas dormi avec, hier soir ?", répondit-elle vaguement inquiète. "Tu as réussi à dormir quand même ?"

Un peu déboussolé, il ne prit pas la peine de répondre tout de suite. Son premier geste fut d'allumer puis de brancher la Sonde sur son bras droit. Elle émit un petit ronronnement rassurant.

"J'étais trop crevé.", lui dit-il avec un regard amoureux. L'écran, à son bras, brillait : rose.

Puis rose-rouge. Il se leva, vaguement énervé, et se commença à s'habiller. Sa femme était à la cuisine, juste en face, en train de faire chauffer de l'eau.

"Tu as une réunion ce matin c'est ça chéri ?, lui lança-t-elle.
-Oui, je prendrais le café au boulot. Ne t'embête pas."

Si tôt le matin, le train n'était pas complètement plein et Richard put ainsi se trouver une place à côté d'un gros type chauve en costume. Bizarrement, son aspect bonhomme, inoffensif, presque maternel le rassura. Il réussit à dormir un peu sur le trajet.

A son arrivée, le soleil était levé. Les rues luisaient de la pluie nocturne. En passant devant le bâtiment, il vit par la fenêtre que l'accueil était déjà pris d'assaut et remercia le ciel de ne pas être aux guichets cette semaine. Il passa par la porte de derrière.

Etant arrivé plus tôt que d'habitude, le quart d'heure d'attente réglementaire dans le sas se fit avec des collègues qu'il ne connaissait pas. Sa sonde était bleue au moins depuis qu'il avait quitté la gare. Autour de lui, quelques autres bleus, beaucoup de verts, au moins autant de violets. Forcé de patienter, Richard en profita pour prendre un café.

On le laissa enfin passer. Au fil de la matinée, alors que la réunion approchait, sa Sonde passa elle aussi au violet. Il avait besoin de détermination pour mener la séance. Il allait devoir se montrer ferme sur certaines demandes de l'équipe d'approvisionnement. Et il était indispensable d'obtenir une réponse de l'intégration ! Après tout, le lancement était pour demain !

Son chef passa la tête dans son bureau pour lui dire bonjour.
"Jolie couleur, Richard !"

Le violet était pétant.

II.
En fin d'après midi, Richard était à genoux la tête à quelques centimètres de la faïence blanche des toilettes du centre, essayant de faire tomber les longs fils gluants et acides coincés dans sa gorge. Approcher la cuvette froide et un peu jaunâtre l'avait révulsée au début, mais maintenant il avait la tête et les coudes posés dessus. Il resta dans cette position inconfortables quelques minutes, jusqu'à ce que son corps se plaigne de ses articulations douloureuses, du carrelage dur, de l'odeur diffuse d'urine, du goût âcre dans sa bouche et sa gorge évoquant une pile électrique fondue.

Face au miroir, il se rassura. Rien ne se remarquait sur son visage. Il avait réussi son pilotage opérationnel. Des ordres avaient été donnés, des avertissements passés. Il se sentait important. La Sonde était toujours violette, mais tendait un peu vers le marron. Il ne la lâcha pas des yeux. Plus il la regardait, plus elle devenait marron, plus il se sentait malade, plus il la regardait, plus il se sentait malade... Il détacha le câble, tirant l'aiguille hors de son bras. Bravo. Elle se mit à siffler, très fort et très aigu tout d'abord, puis de plus en plus grave et étouffé, comme une baudruche qui se dégonfle. Il se sentit mieux. Même en sachant c'était certainement purement psychologique. Il sortit, marcha en s'appuyant de temps à autre sur les murs comme une personne ivre, déambulant au hasard dans le bâtiment, sans risque de se perdre car les couloirs faisaient un cercle complet. Il ne croisa personne. La plupart des bureaux étaient fermés, mais il pouvait voir du monde derrière certaines portes entrouvertes. Il arriva finalement au bureau de son chef, renversé dans son fauteuil, un sourire béat aux lèvres. Sur son bras, du jaune. Du jaune vif.
Richard se tenait à moitié caché dans l'encadrure de la porte, posé contre le mur du couloir, de telle sorte que son chef ne puisse pas voir sa propre Sonde éteinte.

"Je m'en vais", lui lança-t-il simplement. Son interlocuteur releva la tête, ses yeux essayèrent quelques instants de trouver le bras droit de Richard avant d'abandonner : peu importe sa couleur, après tout, Richard allait partir.
"Bon boulot Richard, je suis passé tout à l'heure et c'était du bon boulot ! Continue comme ça et c'est la promotion Richard !"

Il répondit d'un petit sourire et s'en alla.

Ce ne fut qu'une fois arrivé à la gare qu'il se rendit compte qu'il n'avait pas rebranché sa Sonde. Avec un écran noir, il n'avait absolument aucune chance d'entrer... Dès que l'aiguille fut réinsérée dans sa peau se matérialisa une couleur bleu marron qu'il tenta d'ignorer. Peu importait. Et la couleur le rendait malade. Autant regarder une autre couleur. Il trouva son bonheur dans la foule, une jolie fille arborant une belle couleur rose, et adapta sa marche pour la suivre à courte distance. Ca le requinqua. Malheureusement, elle ne prenait pas le même train.

Cette fois-ci, il ne put pas s'asseoir jusqu'à chez lui.
Dans son petit appartement, le gaz ne fonctionnait pas. Il n'avait rien à préparer au micro-onde et se maudit lui-même car il était justement passé au magasin avant de rentrer et aurait pu ramener quelque chose à manger. Sous la lumière du soir qui filtrait par la petite fenêtre de la cuisine, de la poussière en suspension rendait l'air poisseux et lui donnait l'impression d'étouffer. Par dénuement, il décida de faire tremper des pâtes dans de l'eau froide.
En attendant qu'elles ramollissent, il se traina jusqu'à son canapé pour s'y coucher et se tortilla pour sortir de son pantalon trop serré une petite boite dans un emballage plastique. Il en retira une capsule qu'il inséra dans sa Sonde. Une capsule rose.

Sa femme rentra, les bras chargés de courses. Il resta couché sur le canapé. Elle le déchaussa, le déshabilla. Il se laissa faire comme un bébé. Il eut même droit à un massage avant le repas. Quelle extase ! C'était de bonnes pâtes à l'eau froide.

III.
Quand Richard se réveilla le lendemain, il remarqua que la Sonde s'était débranchée pendant la nuit, ce qui l'inquiéta vaguement car c'était la deuxième fois de suite. Au moins, cette fois, sa femme n'était pas là.
Parce qu'elle n'avait pas pu le réveiller, il était très en retard. Il la rebrancha sans réfléchir, pris le train et arriva dans le sas du centre. Aujourd'hui non plus, n'étant pas dans ses horaires habituels, il ne reconnaissait personne. Une femme lui fit une réflexion désagréable, qui lui passa par dessus la tête. Elle insista un peu et alerta la sécurité.

C'était une première, pour lui. Jusque là, il n'avait jamais été retenu dans le sas. Deux agents le poussèrent dans un réseau de couloir qui était une copie conforme de son étage à la différence près que les murs et le sol étaient en béton, sans revêtement. Il connaissait un peu l'un des deux type, le plus âgé. Un gars assez sympa. Très pragmatique. Parfois, ils prenaient un café ensemble. Richard était à la fois soulagé de tomber sur lui et honteux car il savait qu'il risquait de le recroiser au café plus tard.

Le trajet jusqu'à leur bureau paru interminable. Les deux gars soutenaient Richard par les bras et lui imposaient une allure soutenue. Il imagina se coller contre les cloisons, se faire râper par les vigiles contre les murs de pierre, laissant derrière lui des lambeaux de peaux rose pour retrouver son chemin s'il devait s'échapper. Sans intérêt. Il l'emmenèrent dans un petit bureau.

"Pourquoi t'étais rose comme ça Richard ?, lui demanda l'agent qu'il connaissait vaguement en s'asseyant face à lui.
-Les restes de la veille. J'ai capsulé hier soir et elle s'est débranchée pendant la nuit."

La sonde de son interlocuteur était verte très foncée. Difficile à lire. Celle de son jeune collègue, debout contre la porte, était violette. Très sérieux, très impliqué. Il ne perdait pas une miette de l'interrogatoire, lui.

"C'est la première fois non ?
-Oui."

L'homme vérifia dans ses fichiers, ce qui rassura curieusement Richard. Ainsi, il verrait que c'est la vérité. Il ferma le dossier et lui posa une colle :
"Tu es quoi, là ? Sans regarder.
-Orange ?
-Pas loin. Tu as changé 3 ou 4 fois depuis que tu es arrivé ici.
-C'est la première fois que ça m'arrive... Je sais pas quoi penser.
-Tu clignotes comme une boîte de nuit. Franchement j'ai jamais vu ça. Tu penses que tu peux nous donner un beau vert ou un beau violet ?"

Richard hésita.

"Je ne te force pas. Personne n'a le droit de te forcer. Mais ici on attend du vert, du bleu, et on fait du violet voire du jaune. Certainement pas du rose.
-Je sais.
-Alors ?
-Je suis pas sûr."

Ils restèrent quelques minutes à se regarder.
"Tu veux rentrer chez toi ?
-J'ai un lancement aujourd'hui.
-C'est important ça un lancement ?" Il n'attendit pas de réponse, se pencha vers Richard. "Tu es presque rouge. Rentre chez toi, ça ira mieux demain. Ne m'oblige pas à te mettre dehors."

IV.
Rouge. Ce n'était pas une très bonne couleur à arborer en pleine rue. Richard ne comprenait même pas pourquoi il était rouge. Il se dirigeait vers la gare par habitude mais savait que c'était impossible de prendre le train avec cette couleur. Impossible d'entrer nulle part.
Il longea la voie ferrée, puis monta sur un pont piéton et resta quelques instant à regarder les voies. Il avait une vague envie de sauter à pieds joints sur un train pour l'écraser. Ridicule. Il descendit.
Un peu plus loin, la vieille rotonde désaffectée où étaient auparavant stockées les locomotives. Le portail complètement rouillé, prêt à tomber. Tout à coup, il donna un coup de pied furieux dans le métal, laissant ainsi exploser une rage qu'il ne savait même pas qu'il avait en lui.

Surpris, il jeta un œil à sa Sonde : rouge vive. Il eu presque honte. C'était une couleur d'adolescent. Autant l'enlever, pensa-t-il. C'est un coup à se faire arrêter. Il porta sa main à son bras quand une pensée lui vint. Il avait toujours les capsules roses d'hier dans sa poche. Et une journée de libre, maintenant. Pourquoi pas les prendre ?
Mais où ?
Juste devant, le portail désormais entrouvert semblait l'inviter dans la rotonde. Les fleurs jaunes lui faisaient signe d'entrer en se balançant doucement. Là dedans, il serait tranquille.

Le cœur battant, Richard se glissa entre le portail et les mauvaises herbes. Il s'approcha du bâtiment et essaya une première porte, fermée. Fit demi-tour, pour passer par l'ancienne voie ferrée presque invisible sous la végétation. Une porte était ouverte donnant sur des ateliers oubliés. A l'intérieur, des débris divers, du papier toilette usagé, des vieux cartons, des bouteilles abandonnées... Evidemment, ça avait servi de squat. Il avança à l'intérieur avec prudence, dans un silence qui n'était troublé que par le craquement du verre sous ses pieds. Finalement, il tomba sur une pièce en meilleur état que les autres. On avait repeint la porte. Décoré les murs. Amené des chaises, disposées autour d'une vieille bobine en bois qui servait de table.

Il hésita à rentrer. La salle avait un certain côté sacré, comparée aux autres. La laissant derrière lui, il reprit son exploration. Rien de notable au delà. Il revint en arrière. Cette fois-ci, la pièce lui était devenue familière, même si ce n'était que la deuxième fois qu'il la voyait. Richard ferma la porte, pris une des chaises et la plaça contre un mur d'où il pourrait surveiller à la fois l'entrée et la fenêtre extérieure. Il ouvrit sa Sonde, éjecta la capsule usagée, qui roula dans la poussière. Pour la première fois, il remarqua les restes d'autres capsules près de la bobine. Il s'injecta une rose, pensant qu'il n'était pas le seul à venir capsuler ici.
Et justement, il entendit aussitôt quelqu'un qui approchait. Peu lui importait d'être seul ici maintenant, au contraire. Il serait heureux de le rencontrer. Pourquoi pas se poser sur la table avec lui. Boire un coup, manger un morceau, à la bonne franquette, comme dans son enfance.

Une main timide poussa la porte. Elle tenait justement une bouteille de vin. La personne portait également un sac d'où dépassait une baguette de pain.

"Richard ? Tu es là ?", demanda-t-elle en souriant doucement.

Quel plaisir. C'était sa femme.






Voilà voilà c'est tout c'est fini.
 Ca a été inspiré par un thème d'écriture + du Philip K.Dick + une copine qui a eu l'idée des sondes.
Ya un twist final mais ça ne me dérange pas si on ne le voit pas.

Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.


Pas de poésie. J'essaie d'écrire de façon claire. Il y a juste un tout petit effet d'écriture à un moment où j'enchaine les négations pour montrer qu'il galère.

Beaucoup de choses personnelles dans ce texte, j'ai chialé en mettant le point final :mrgreen:
« Modifié: 26 Juillet 2018 à 19:07:12 par trotter »

Hors ligne Miromensil

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Re : Peines jetables
« Réponse #1 le: 26 Juillet 2018 à 18:14:28 »
Yo,
On est pas très double-posts. Si tu veux rajouter un truc à ton post, tu cliques sur "modifier" en haut à gauche de l'encadré. Je fusionne tes posts. Merci d'y veiller à l'avenir ;)

Hors ligne trotter

  • Plumelette
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Re : Peines jetables
« Réponse #2 le: 26 Juillet 2018 à 18:43:59 »
Ah, j'ai cherché dans le règlement et j'ai pas vu.
Comme le bouton "nouveau"  se désactive après 2 propositions par semaines, je me suis dit que, après tout, le bouton "répondre" serait lui aussi désactivé si ça posait problème de double poster.

Ca marche merci.

(Bon apparemment je suis aveugle, Miromensil vient de m'indiquer en MP là où c'est marqué lol.)
« Modifié: 26 Juillet 2018 à 18:50:29 par trotter »

Hors ligne trotter

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Re : Peines jetables
« Réponse #3 le: 27 Juillet 2018 à 00:16:54 »
Salut, merci d'avoir lu le début.
J'ai pas trop compris, est-ce que tu conseilles de ne jamais mettre des guillemets ? Tu pourrais me donner un exemple ?
« Modifié: 27 Juillet 2018 à 00:33:11 par trotter »

Hors ligne Chouc

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Re : Peines jetables
« Réponse #4 le: 27 Juillet 2018 à 08:56:17 »
Bonjour,

Désolée, je vais faire un truc qui se fait pas. J'ai pas lu le texte encore, mais j'ai lu les commentaires, et je suis pas tout à fait d'accord avec ce que tu proposes Lila, désolée  :-[.

Citer
- Attention à la sonde ! crie-t-il.
- Tu n'as pas dormi avec hier soir ? demande t-elle, as-tu réussi à dormir quand même ? s'inquiète-t-elle
Oui pour la suppression des guillemets, mais non pour l'utilisation de 2 verbes de dialogue en incise pour la même ligne. Et au passage, puisque je viens faire mon enquiquineuse, les tirets à employer ne sont pas des moins, le tiret du 6 n'a pas cette fonction. Pour les dialogues, il faut utiliser le cadratin ou le semi-cadratin.

Donc, pour reprendre le même extrait de dialogue, voici ma suggestion :

Citer
— Attention à la sonde ! lui cria-t-il.
— Tu n’as pas dormi avec hier soir ? Tu as réussi à dormir quand même ? répondit-elle, vaguement inquiète.

Et du coup, je remplacerais le second "dormir" par "trouver le sommeil" pour éviter une vilaine répétition.  ;)

Voilà, encore mes excuses pour cette intrusion...

A bientôt
Tel esprit qui croyait se pendre.

Hors ligne trotter

  • Plumelette
  • Messages: 9
Re : Peines jetables
« Réponse #5 le: 27 Juillet 2018 à 10:54:32 »
Ca marche, merci à vous deux.

 


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