Texte pour lequel j'ai un peu d'affection, mais qui n'est pas dans mes priorités de travail. Je prends quand même les commentaires, ça servira pour ce texte ou pour un autre, mais les corrections fortes (hors orthographe/grammaire/etc.) ne seront pas pour tout de suite.
« Une délirium.
– En pinte ? »
Yann hocha la tête ; discrètement, mais assez pour que le barman le voie. Ce dernier empoigna le bras rutilant de la tireuse et la bière commença à couler, légèrement mousseuse. Yann ne put s’empêcher de jeter un regard derrière son épaule.
« Et voilà. Six euros s’il te plait. »
Carte bancaire sortie. Sans contact, oui, quelques bips, un ticket arraché et posé dans une flaque de bière.
« Bonne dégustation. »
Les deux mots s’échappaient par habitude : le barman était déjà auprès d’un autre client.
Le téléphone de Yann, sur la table, vibra alors qu’il trempait ses lèvres dans la bière. Il regarda l’écran : Florian était là. Yann se retourna complètement et chercha son ami dans la salle. Il était dans l’entrée et faisait la même inspection. Yann leva la main et Florian fut là. Salut, embrassade. Le même jeu qui se reproduisit avec le barman, les pintes qui s’entrechoquèrent, une gorgée, un silence.
« Elle est là, dit doucement Yann.
– Hein ? Qui ?
– La fille dont je te parlais !
– Ah ! Elle est où ? »
Florian pivota sur sa chaise pour examiner toutes les filles de la salle. Le nez dans son verre, Yann soupira.
« À ta gauche. La blonde avec un piercing au nez et un verre de vin. Tu pourrais être plus discret.
– Bah… Florian se réinstalla au comptoir. Elle est jolie.
– Ouais. Elle m’a reconnu, quand je suis arrivé.
– C’est bien, non ? »
Yann haussa les épaules et but une nouvelle gorgée de bière.
« Elles partent, viens ! »
Yann se laissa embarquer par Florian à la suite des trois filles. Ils sortirent dans la nuit qui se rafraichissait. Elles étaient quelques mètres devant eux, que Florian ne tarda pas à franchir.
« Bonsoir mesdames, excusez-moi de vous déranger, mais est-ce que vous auriez du feu ? »
On lui tendit un briquet et Yann s’approcha alors que la cigarette commençait à rougeoyer. Florian en proposa à la ronde ; seule une petite brune aux cheveux coupés très courts — celle qui lui avait tendu le briquet — accepta.
« Au fait, euh,
haaaave you met Yann ? »
Tout en parlant, Florian avait ramené Yann devant lui. Se sentant rougir, celui-ci remercia la nuit qui devait en cacher l’essentiel. Les filles pouffèrent et les langues se délièrent.
Elle s’appelait Isabell et ses yeux bleus brillaient dans la nuit. Elle était étudiante, expliqua-t-elle avec son joli accent qui fit se serrer un peu plus les entrailles de Yann. Il se sentait coupé du monde avec elle, un peu perdu mais complètement charmé.
Les cigarettes finirent par être consumées et lâchées au sol ; il fallut partir. Le petit groupe continua un moment, mais la silhouette de la station de tramway se profilait à l’avant et les filles allaient dans l’autre sens.
« Ça te dirait de se revoir ? »
Yann ne savait pas où il avait trouvé la force de poser la question.
« Oui, OK. »
Il déglutit.
« Je te passe mon numéro ?
– Oh, oui ! Elle rit. Désolée, je… hum, eu un bug ? »
On entendait le tram approcher. En détachant bien les mots afin qu’Isabell ne se trompe pas, Yann égrena les chiffres. Ils se regardèrent un moment, puis Isabell rit nerveusement et Florian tira Yann dans la rame prête à partir.
« Mec, je suis amoureux.
– Ouais. Tu dis ça à chaque fois. »
Florian était venu le chercher après les cours. Ils avaient bu une bouteille de vin pour se donner du courage et parce que Florian voulait quelques infos avant qu’ils retrouvent les filles au bar.
« Elle t’a rien écrit d’autre ?
– Nan, même pas un smiley.
– T’es sûr qu’elle voulait pas te voir seul ?
– Non non, je suis sûr. Y aura ses copines.
– On aurait dû inviter Rémi, ça va faire bizarre à cinq.
– Ou Marie. T’as déjà fait ton choix ?
– Marie ? T’es sûr de toi, là ? Elle serait capable d’emballer les trois. Y a déjà la moitié de la fac qui est sur elle. »
Ils avaient souri et étaient sortis.
Dans le bar, les pintes de bière avaient remplacé les verres de vin alors qu’ils attendaient leurs invitées, affalés dans des canapés. Yann avait du mal à se détendre malgré l’alcool et ne cessait de jeter des regards vers l’entrée.
« Je croyais que les Allemands étaient toujours à l’heure. »
Sa voix tremblait un peu.
« Elle non, visiblement. Pis bon, oublie pas qu’elle vient avec deux Françaises. »
Florian regarda son ami dans les yeux.
« Bois un coup et respire mec, il se passera rien si tu stresses comme ça. »
Yann s’enfonça un peu plus dans le canapé.
Les cinquante centilitres de bière étaient entamés quand Isabell et ses amies arrivèrent. On hésita des deux côtés — bise ou non ? — et les deux Françaises prirent l’initiative. Claquements de joues, de nouvelles commandes et finalement la soirée put commencer. Isabell s’était installée à côté de Yann, bien droite, concentrée pour suivre les conversations qui se chevauchaient. Yann essayait aussi, malgré la conscience qu’il avait de la cuisse de la jeune femme, toute proche de la sienne.
Florian, comme toujours, attirait tous les regards. Jamais aussi à l’aise qu’au centre d’un groupe, il pouvait passer d’une histoire à l’autre en l’espace d’une gorgée de bière. Peu lui importait en de pareils cas qu’il connût son auditoire depuis trois ans ou depuis trois heures.
« Et là, la prof me regarde, je la regarde en essayant de pas éclater de rire, parce que je sais que si je rigole, chuis mort, mais c’est super chaud… »
Yann sourit. Il avait déjà entendu cette histoire des dizaines de fois ; il l’avait même vécue en direct. Son sourire croisa le regard bleu d’Isabell et ils pouffèrent tous les deux, sans trop savoir pourquoi.
« Il a vraiment écrit une histoire euh…
pornografischer pour l’école ?
– Ouais. Elle était plutôt pas mal en plus, j’ai trouvé. Pis il a été viré une semaine et a pris une raclée par ses parents. »
Florian en arrivait justement à ce moment.
« Et quand ils ont raccroché, je me suis fait engueuler. La trouille de ma vie. J’ai pas pu sortir pendant un mois. »
Pendant qu’il détaillait ses punitions devant un auditoire conquis, Yann leva son verre à l’adresse d’Isabell en lui indiquant la sortie. Elle hocha la tête et ils se levèrent.
« Ramène-moi une Chouffe quand tu r’viens mec. »
Ils se tenaient côte à côte sur la terrasse vide du bar, buvaient leur bière en silence, fixant un point vague quelque part devant eux. Yann cherchait quelque chose d’intelligent à dire, mais toutes ses tentatives restaient bloquées dans sa gorge. Il avait très peur de tout faire foirer, alors il ne disait rien.
« Il est toujours comme ça ? » demanda soudain Isabell. Elle s’était retournée et regardait le reste du groupe à travers la vitre. Florian, debout, faisait de grands gestes, manquant une fois ou deux de renverser un verre.
« Ouais, la plupart du temps. »
Isabell sourit comme pour elle-même, puis plus franchement à Yann. Ils finirent de boire.
« On y retourne ? »
‘Y a une soirée demain chez une nana de ma promo, ça te dit de venir ?’
‘C’est à quelle heure ? J’ai escrime jusqu’à 20h.’
‘RDV à la Rep à 21h ?’
‘OK.’
« Mec, de toutes les meufs de la ville, l’a fallu que tu tombes sur une Allemande qui se bat à l’épée.
– Qu’est-ce que je pouvais en savoir, aussi ?
– C’est pas ça qui va te retenir, hein ?
– Non.
– Bah bouge-toi alors, sinon elle va désespérer la pauvre.
– Et toi alors, tu avances ? »
Tout sourire, Florian porta son verre à ses lèvres. Le bar était quasiment vide ; seuls quelques étudiants désœuvrés et touristes fatigués s’y étaient arrêtés en ce milieu d’après-midi.
« J’avance, Florian dit finalement.
– Mais avec qui ?
– Les deux.
– Tu me fatigues mon pote. »
Ils levèrent leurs verres.
‘Pas trop mal aux cheveux ?’
‘???’
‘Ça veut dire « pas trop mal à la tête ? »’
‘Ah ! Non, juste un peu fatiguée.’
‘Et toi ?’
‘Ça va.’
‘Il fait beau, ça te dirait d’aller te promener ?’
Leurs pas et la chaleur de l’après-midi les menèrent naturellement au bar où Isabell entraina Yann dans une alcôve à l’écart des fenêtres et de leur table habituelle. Elle parlait doucement, de choses et d’autres, sans quitter Yann des yeux. Celui-ci, perdu dans le regard bleu de la jeune femme et tout occupé par son cœur qui battait la chamade, comprenait à peine ce qu’elle disait, seulement bercé par les intonations parfois surprenantes de son accent.
Ses oreilles se débouchèrent quand elle lui prit la main.
« Ça va ? » elle demanda, sourcils froncés.
Sourire.
« Oui. »
Il serra la main ; elle ne se dégagea pas, sourit aussi.
« Et toi ?
– Oui ! »
Elle se rapprocha un peu plus de lui et son cœur battait de plus en plus fort.
‘Elle m’a embrassé.’