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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Une guerre sans fin

Auteur Sujet: Une guerre sans fin  (Lu 1002 fois)

Hors ligne letooouriste

  • Tabellion
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Une guerre sans fin
« le: 08 Mai 2018 à 11:59:30 »
Bonjour à tous !

Avant toute chose, je tiens à glisser un petit avertissement. La vision développée par mon personnage dans ce texte est assez pessimiste. Même si elle est en réalité plutôt éloignée de ma conception des choses, les thèmes abordés sont assez sérieux. Du coup, n'hésitez pas à me partager votre interprétation et à en discuter si cette lecture vous impacte négativement. Le but de ce texte est simplement d'ouvrir des pistes de réflexion, je ne souhaite pas provoquer des crises existentielles.

J'en profite aussi pour vous signaler la présence de quelques grossièretés dans ce texte.  :noange:
 
Ceci étant dit, je vous souhaite une bonne lecture :)

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Cela fait des années que je bosse pour ça, des années que je me suis lancé à la poursuite de cette gloire. Et ça y est, cette gloire s’offre enfin à moi. Enfin non, pas encore… mais bientôt. Dans quelques minutes, je monterai sur scène pour venir récupérer ce qui m’appartient. Ce trophée, la plus belle des récompenses, symbole de ma réussite, emblème de toute ma carrière. Ce n’est pas encore officiel, mais les organisateurs me l’ont déjà annoncé dans les loges. Cette fois-ci c’est certain, j’ai gagné.

Dans quelques instants, mon nom sera prononcé par la présentatrice de la soirée. Une première fois pour m’annoncer parmi la liste des nominés, et puis une seconde fois pour me confirmer ce que je sais déjà. Je serai appelé à venir sur scène, sous un tonnerre d'applaudissement du public. Le sourire aux lèvres, je m'avancerai alors vers les marches pour venir récupérer mon trophée. Quelques embrassades avec les invités d’honneur, un regard en coin vers mon réalisateur, et je perdrai instantanément toute notion du temps en faisant face à ce public prestigieux. Mais si je perds mes moyens, ce ne sera pas bien grave. J’ai pris le soin d’écrire sur un petit papier les mots que je devrai prononcer une fois sur la scène. Mon discours est fin prêt, il ne me reste plus qu’à suivre les traces de mes pensées retranscrites.

Ca y est, je crois que le moment est venu. La présentatrice vient d’annoncer les nominés. Encore quelques secondes à tenir et… c’est bon, j’ai gagné. C’était trop facile, trop convenu, mais bon peu importe. Je dois me lever maintenant. Pas trop vite non plus, il faut jouer la surprise pour tromper les apparences. Je ne suis pas sensé être au courant. C’est probablement le rôle le plus facile à jouer de ma carrière. Un rôle à la saveur toute particulière, car c'est celui de la consécration. Un rôle facile et pourtant, je tremble encore légèrement en me dirigeant vers la scène.

Tout se passe exactement comme je l’avais imaginé. Comme prévu, je crois que je viens de perdre toute notion du temps. Comme convenu, j’ai peur de perdre mes moyens en me retournant vers le public. Toutes ces personnes assises confortablement me regardent désormais et attendent le début de mon discours. La présentatrice s’adresse ouvertement à moi et me félicite pour ma victoire. Mon sourire de façade se déploie automatiquement, je regarde la foule et feint d’avoir pleinement conscience de ce qui est en train de m'arriver. La présentatrice m’ouvre la voie et m’incite à déballer mon discours, comme précédemment convenu pendant les répétitions. Il est temps pour moi de sortir ma petite note griffonnée sur le papier et de l’accompagner d’un rire forcé et légèrement gêné.

Non, non, ça ne va pas du tout. Qu’est-ce que je fais ici ? Qui sont tous ces gens ? Pourquoi me regardent-ils tous avec un grand sourire ? Ce que je redoutais est en train d'arriver. Je crois que la lucidité me revient. Ce n'est pas bon du tout. Les questions commencent à se bousculer dans ma tête, et je crois que les réponses se confondent aussi.

J’ai du mal à comprendre pourquoi j’ai fait tout ça. Depuis tant d’années, je travaille d’arrache pied pour atteindre mon objectif ultime. Et maintenant que je l'ai atteint, j'ai du mal à percevoir ce qui a changé. Est-ce que ma situation a vraiment changé ? Est-ce que je suis vraiment plus heureux ? Oh merde, je crois que je n'aurais pas dû me poser cette question. Je viens de réveiller quelque chose en moi. Je crois que je viens de me réveiller. Oh putain ça faisait longtemps.

Comment ais-je fait pour arriver jusqu'ici ? Bordel, on dirait que j'ai réussi ma vie. Je fais face à tous ces gens qui n’ont d’autre choix que de vivre leur plaisir par procuration. Ce public avide d’une reconnaissance susceptible de venir combler son existence bien trop vide de sens me dégoûte. Oh ils doivent m’imaginer tellement heureux. Oh, comme ils doivent avoir envie de me rejoindre pour partager mon moment de gloire. Oh, si seulement ils savaient ce que je ressens.

Et non, mesdames et messieurs, la réalité n’est pas à la hauteur du rêve, j’en ai bien peur. Une fois qu’on a atteint le sommet de la montagne, on n’a plus qu’à se laisser tomber de l’autre côté. Certains s’accrochent désespérément et tentent de remonter avec la force de désespoir. D’autres savent pertinemment qu'il est impossible de lutter contre le temps. Moi, je n’ai même pas envie de vivre cette descente, ce retour à la réalité d’une vie moyenne. Je veux laisser mon empreinte au sommet et rester sur cette montagne pour toujours. Je veux laisser un message à destination de tous ces connards qui n’arriveront jamais à monter jusqu’ici.   

La présentatrice renouvelle sa demande, et ma voix se fait toujours attendre. Non, je n’ai pas envie de lire ce que j’ai sous les yeux. Le texte de mon discours est puéril, convenu, écœurant, à vomir… je me demande bien qui a pu écrire une chose pareille. Moi ? Putain ce que j’étais con... Remercier l’équipe technique, saluer ma famille, rendre hommage à cet ami d’enfance parti trop tôt… putain mais il aurait gerbé en voyant ce texte. Il m’aurait dit de regarder toutes ces personnes droit dans les yeux et de les insulter ouvertement, juste pour observer leurs réactions.

Je place mes lèvres face au micro. Mes mains tremblent d’excitation, mon cerveau est en ébullition. La cérémonie est diffusée en direct à la télévision. Il est temps de m’ouvrir au monde. Il est temps de m’approcher de la lumière et du soleil. Il est temps de me brûler les ailes.

- “Hey ! Regardez-moi ! Je suis meilleur que vous tous ! Je suis ce que vous avez toujours rêvé d’être ! Et ouais, je suis heureux ! C’est ça que vous voulez être hein ? On veut tous être heureux. On est tous à la recherche de ce putain de bonheur qui change de cachette à chaque fois qu’on le trouve. Devinez quoi, il s'est encore barré quand je suis arrivé. En même temps j’aurais dû m’en douter, il cherche juste à se moquer de nous cet enfoiré !”

La salle reste silencieuse. Le scénario ne se déroule pas comme convenu. Il semblerait que le comédien soit parti en totale improvisation. La présentatrice affiche un léger sourire gêné. Je n’ose même pas imaginer ce qui doit se passer dans sa tête. Si seulement elle savait ce qui se passait dans la mienne à cet instant. Oh, si seulement elle savait ce qui l’attendait.

- “Mais regardez-moi tous ces regards étonnés et marqués d’incompréhension ! Mais pourquoi essayez-vous de comprendre ce qu’il se passe dans ma tête ? Pourquoi essayez-vous de vous mettre à ma place ? Cela fait plus de 20 ans que je fais ce métier et c’est ce soir que je décide de péter les plombs ? Mais quelle mouche a bien pu me piquer ? Personne ne m’avait vu venir hein ?”

Oh merde, je crois qu’ils ne s’attendaient pas à ça. Quel jeu d’acteur, se diront certains en tentant de se rassurer. La scène paraît tellement surréaliste. J’imagine les millions de téléspectateurs désormais suspendus devant leurs écrans de télévision. Je crois que je viens de créer une situation unique. Oui, je suis exceptionnel. Je suis le centre de toutes les attentions… Hum… C’est curieux, la sécurité n’est toujours pas intervenue pour arrêter ce massacre des conventions sociales. Les vigiles doivent probablement être dans le même état que le public.

- “Qui oserait partir en improvisation en plein discours devant des millions de personnes ? Qui oserait griller son image une fois arrivé au sommet de sa gloire ? Qui oserait bouleverser les codes pour proposer quelque chose de nouveau dans un monde où seule la créativité restreinte est acceptée ? Qui oserait se pointer à une cérémonie avec un putain de flingue ? Qui oserait pointer ce flingue sur sa propre tempe avec le sourire aux lèvres ? Hein ? QUI D'AUTRE QUE MOI OSERAIT FAIRE CA ICI ?”

La foule est en panique. Je me dresse devant des millions de personnes, affichant ouvertement mes nouvelles tendances suicidaires. L'arme pointée tout droit vers ma cervelle ne m'effraie pas plus que ça. Je garde le contrôle sur la situation. Le monde est en mouvement autour de moi, mais honnêtement, je n’en ai plus rien à foutre. Je viens de réaliser que la vie n’est qu’une guerre sans fin. Et dans cette guerre de positions, je crois bien que c’est le bonheur qui me fait face. Je ne suis accompagné que par mes doutes et mes peurs, qui font tout pour me retenir et m’empêchent de sortir de ma tranchée.

- "Ah ? Voilà enfin quelque chose de nouveau ! 0n se faisait tellement chier depuis 3 heures, à écouter tous ces lauréats déblatérer leurs discours prémâchés ! Moi je vous offre du vrai divertissement, une performance unique en son genre !"   

A chaque fois que je m’arme de mon courage et que je m’avance vers lui, le bonheur me fait face avec le sourire aux lèvres. A chaque fois que je crois avoir gagné, il recule inexorablement pour me laisser gagner du terrain. A chaque fois que j’avance, rien ne change et le bonheur garde ses distances. Non, cette guerre ne sera jamais terminée.

- “Oh oui, allez-y, criez ! C’est tout ce que vous pouvez faire maintenant. Vous êtes complètement impuissants face à cette situation ! Haha, c’est marrant quand-on y pense, on n’a même pas été contrôlés à l’entrée. Bah non voyons, les acteurs savent se tenir ! Ce ne sont pas des criminels ou des dangereux psychopathes. Ce sont des modèles, des exemples à suivre ! Alors dans ce cas, suivez-moi les amis !”

Du coin de l’œil, j’aperçois deux membres de la sécurité qui se rapprochent de la scène. L’un d’entre eux est au téléphone avec les forces de l’ordre. Enfin probablement… à vrai dire, qui d'autre pourrait-il bien appeler en cet instant ? “Oui, bonsoir maman, c’était juste pour te dire que je ne pourrai pas venir ce week-end. Un mec va s’exploser la cervelle devant moi et je vais devoir entrer en cellule psychologique pour m’en remettre, ça va prendre un peu de temps.”

C’est marrant, maintenant que j’y pense, juste avant de mourir, mon ami d’enfance m’avait dit quelque chose d’assez intéressant : “La vie, ce n'est pas une course ou une compétition. Si tu vas plus vite que les autres, tu crèveras avant les autres, c’est tout.”

Sur le coup, je ne l’avais pas pris au sérieux. Il faut dire qu’il avait souvent tendance à sortir des conneries pour me faire sourire. “Arrête de bosser mec, profite de la vie !”, “Abandonne tout et retourne t’isoler dans un monde virtuel, c’est ce que t’as toujours voulu faire, non ?” Enfin bon, cela fait des années que je ne l’écoute plus. Des années que je ne l’entends plus. Pourtant je suis sûr qu’il est toujours là, quelque part, et qu’il m’observe dans un coin de la pièce. Il n’a qu’une seule hâte, c’est de pouvoir me dire “Je te l’avais dit”.

Non, cette fois-ci je ne lui en laisserai pas le temps. C'est le moment d’appuyer sur la détente, enfin. Les membres de la sécurité approchent à grands pas, ils ne me laissent pas le choix. Il est temps pour moi de partir de manière définitive. Je pose mon doigt sur la détente. Une détonation soudaine, assourdissante. Je crois que mon tympan vient d’exploser. J’ai l’impression que ma tête s'apprête à faire la même chose. C’est une sensation étrange, indescriptible. La douleur fait soudainement son apparition. Elle est brûlante, et terriblement intense. Ma vision se trouble, tout est en train de disparaitre. Un flash, une lumière vive, intense. Et puis, plus rien. Le silence.

“Je te l’avais dit.”

Ca y est, je crois que je l’entends de nouveau. Oui, c’est bien lui. C’est bien toi. Je pensais retrouver la mort comme une vieille amie, mais c’est bien toi qui est venu m’accompagner dans mes derniers instants.

“J’avais raison, tu aurais dû m’écouter, prendre le temps de vivre.”

Oui, J’aurais dû prendre le temps de t’écouter, toi, ma raison de vivre. Tu étais la seule chose qui me maintenait à l’écart de la réalité. Mais tu m’as laissé seul face à elle. Pourquoi es-tu parti si longtemps ? J’ai tout fait pour essayer de gagner cette guerre, mais sans toi, ça n’a pas suffit.

“Tu ne m’as pas laissé le choix, j’étais obligé de partir.”

Bordel, j’ai du mal à t’entendre, il y a du monde autour de moi. Je sens qu’on me transporte quelque part… à l'hôpital peut-être ? Merde, ça craint, je crois que je me suis raté. Comment c’est possible de rater une cible aussi grosse d’aussi près ? Pourquoi la vie s’acharne-t-elle à vouloir me garder auprès d’elle ?... Mec, tu es toujours là ? Je sais que tu es là. S’il te plaît, reste avec moi. Par pitié, ne m’ignore pas. Ne me laisse pas seul face à cette existence pathétique.

“Na na na na na na…”

Il ne m’entend pas. Je crois qu’il est en train de chanter. L’air me semble familier. La douce mélodie me rappelle mon enfance, ma naïveté. Les sombres paroles me rappellent ma souffrance, ma réalité. Sa voix se fait de plus en plus lointaine. Il n’y a pas de doute, je suis toujours dans les rangs. La vie n’en a pas encore fini avec moi. Je serai bientôt de retour sur le front.

“...And I don’t know much, but I do know this, with a golden heart comes a rebel fist, and every single soldier wasn’t fired, some have quit...”

Oh, comme j’aurais aimé partir avec toi. Mon combat contre la réalité devait prendre fin aujourd’hui. J’avais finalement compris que je ne pouvais pas gagner. Je ne voulais plus me battre éternellement contre mes insatisfactions.

“And when you wake up, everything is gonna be fine”

Oh, s’il vous plaît, n'essayez pas de me sauver. Laissez-moi partir ! Vous pourrez cracher sur ma tombe et me traiter de déserteur. Je ne veux pas rester coincé ici avec vous. Je ne veux pas être condamné à espérer qu’un jour, tout ira pour le mieux.

“I guarantee that you’ll wake up in a better place, in a better time”

Oh, j’étais si proche du bonheur, si proche d'annihiler ma frustration. Mais il faut croire que nous étions trop différents pour suivre le même chemin en fin de compte. Tu as su partir quand il le fallait, et tu m’as abandonné à mon triste sort sans même te retourner.

“So you’re tired of living, and you feel like you might give in ? Well don’t”

Oh, si tu pouvais au moins arrêter de te foutre de ma gueule…

“It’s not your time.”
« Modifié: 08 Mai 2018 à 12:03:11 par letooouriste »

O.deJavel

  • Invité
Re : Une guerre sans fin
« Réponse #1 le: 09 Mai 2018 à 05:10:12 »
Ah ! J’ai bien aimé!

Spécialement avec la partie musicale à la fin. Tout en fait, parce que quand il disjoncte à propos du bonheur qui se retire chaque fois qu’on le saisie, là ça surprend, et pas à peu près !

Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.


Un bon texte ! Que je n’ai pas trouvé difficile à lire, pas de lourdeur, du rythme, ça rebondit, on voyage dans le temps à la fin... c’est presque marrant qu’il se soit manqué... désolé je crois que je dois avoir un humour naturellement noir !

Si je résumais ? Ben il boude ! Parce que le bonheur est toujours provisoire, parce qu’il ne dure pas... et qu’il n’accepte pas ce fait, cette caractéristique inhérente à la vie. Alors, lui l’acteur il s’offre en spectacle, comme il aime le faire, et il passe à l’acte en public pour ne pas mourrir seul ! Il le fait dans le plus haut moment de bonheur pour ne pas avoir à redescendre. 

Ça se tient ! C’est très  bien ! Sauf que dans la réalité est-ce que ça se produit ainsi ? Pour ces raisons ? Pas certain ! Mais ça n’enlève pas de valeur à ton exercice cependant. :)
« Modifié: 09 Mai 2018 à 05:32:01 par O.deJavel »

 


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