On m'appelle D. mais je porte tous les prénoms de la terre, j'ai toutes les vies que la planète peut porter, mais ils sont peu à le savoir. Ce n'est ni un secret que tout le monde garde, ni une vérité révélée. Je réinvente ma vie au-delà des frontières, telle dans un pays, une autre ailleurs. On croit me connaître mais très peu le savent. J'ai épousé plusieurs destins, formé plusieurs desseins, je vis ma vie comme je l'entends, libre mais prisonnier quand même, dans un sanctuaire inaccessible. Je ne veux, ou ne peux m'en extraire, j'ai trouvé un confort malléable et je ne cherche rien d'autre que d'habiter un corps plein d'éclats de pierre, plein de couches de verre. Je m'y sens bien depuis longtemps, j'ai certes évolué mais finalement je reste le même. Et puis je suis prisonnier car je ne connais d'autre lieux à vivre que celui que j' intègre depuis des années durant, mais je suis libre car dans ma prison j'ai toute lattitude pour agir,je suis l'auteur de mes mouvements les plus amples, les plus démesurés.
Je communique par les expressions du corps et le peu de conscience qui emplit mon esprit. D'où la difficulté à me saisir dans mon identité, à la modifier avec le temps dans son existence même. Elle peut s'avérer insaisissable, intouchable. Ma pensée ne doit en aucun cas être divulguée au point de susciter le dénigrement social qui ne manquerait de s'abattre sur ma personne, tel un faucon s'abat sur sa proie. Fatalement, celui qu'on appelera D. veut éviter cet état là et a tendance à vivre replié sur lui même. Ma froideur affective peut être mal perçue par la société, ainsi je suis condamné à fuir toujours devant lui, évitant les malentendus et les humiliations. Les malentendus sont la base de mon mal être et les humiliations en sont les conséquences. Personne n'a à me toucher, rien ne doit me dégrader.
Chacun interprète comme il l'entend ce que le monde dit de lui tout autour de sa personne. Ce sont des propos quelque fois neutres, quelquefois la source de dénigrations volontaires, parfois des compliments hasardeux. D. a toujours demeuré insensible et trop sensible à la fois à ce fait là. De là le morcellement de mon identité avec le temps. Les structures étaient construites sur de mauvais fondements, les bases étaient corrompues dès le départ, les chemins allaient s'avérer difficiles à gravir toujours plus hauts, les chances mal partagées feront de D. le symbole personnel de l'arbitraire. La société se montre douce à l'égard de certains, elle exploite indifféremment ses citoyens rétifs, qui n'entrent pas dans le moule. Il faut savoir courber l'échine et encaisser dans un univers pluri-dimensionné, où chaque dimension correspond à un stade atteint, il en existe un nombre indéfinissable, où on avance ou on recule, selon le mécanisme de l'horloge qui gère le temps qui nous sépare de la naissance à la mort.
On me croyait seul mais je suis plusieurs, je suis de telle ou telle villes indéfinies dans lesquelles je porte mon message de celui qui veut jouir de la vie, jouir à chaque instant des moments impossibles, je veux vivre des vies inexistantes. Et tous ceux qui m'entourent comme des sangsues aspirent le sang qui circule dans mes veines. Ils veulent m' empêcher de construire des châteaux forts, y vivre la partie d'un moment et le reste du temps habiter une superbe demeure du coté d'Almeiria. Ces parasites ne veulent pas que je travaille, il profite de mon silence, de mes fantasmes, de mon ennui. Je voudrais m'enfuir même au prix de la solitude mais toujours ils me rejoignent et siègent au milieu de ma conscience, laquelle se délétère, se défriche, se détruit elle même sous le joug de ces tortionnaires.
Je m'inscris malgré tout dans la connaissance de moi même, malgré ce cheval de Troie qui envahit mon esprit bien malgré moi. Malgré moi. ? Jusqu'où suis je responsable de cet état là. Y ais-je ma part de responsabilité, mon libre arbitre est il seul dépositaire de ma liberté ou bien suis-je l'objet de mon imagination, la victime expiatoire de ma course effrénée derrière la folie. Qui détermine mon salut ? N'y a-t'il pas un certain plaisir à souffrir lorsque cette souffrance génère de l'art, de la poésie, de la beauté ? N'ont rien à dire les infirmes des sentiments.
Mes sentiments ont longtemps été enfouis sous des couches de sédiments, les scories qui les empêchaient de s'exprimer ont longtemps bridé ma sensibilité. Celle-çi était en veille, comme un moteur éteint et ne demandait qu'à s'allumer après toute une existence de silence, de frustrations, de rancoeur. Cette vie est passée au gré des saisons, des années, assez tranquillement dans des souffrances inhumaines, sans jamais me projeter dans un avenir évidemment invivable. Je me levais le matin sans avoir conscience du moment, en acceptant sagement de vivre l'indicible. Je m'endormais le soir sans aucun rêve en moi, qui aurait pu justifier ma présence terrestre. Au jour d'aujourd'hui, les années m'ont conduit sur des routes jusque là inconnues. Je les ai abordées difficilement, par crainte, par peur de mal vivre, de n'être pas à la hauteur. Le regard qu'aujourd'hui je porte sur moi est celui que les autres me renvoient. C'est un regard respectueux, presque fraternel, en tout cas qui donne envie d'aller de l'avant, de franchir des caps, de ne pas en rester là. Je suis le locataire et l'habitant. Nous aurons passé toute ma vie ensemble, moi à apprendre à me connaître, lui à m'étouffer. Comme me l'a dit un jour une ombre, c'est mon destin. C'est en acceptant les limites de son environnement qu'on contribue à l'agrandir, à passer outre des écueils, et ainsi, tous les matins, serrer la main de mes fantômes et celle, incontournable, de mon légendaire habitant.