Je ne suis qu'un piètre poète mais chemin faisant, il m'arrive de frémir, devant un cygne, dedans la foule, dehors la pluie. Un soir que je relis Cendrars, je ne peux pas résister et je cède. C'est niais comme tout, ça ne vaut pas un clou, ça n'est pas beaucoup, ça n'aura que l'existence brève d'une lecture au coin d'un soir. Mais ça, c'est tant mieux.
Tu dors, tu ne connais pas le temps.
Le monde et toi vous êtes là, dans mon cou.
Contre mon épaule mais tu respires à peine.
Je te vole les heures qui vieillissent, pardonne-moi.
Tu n'as pas à finir, tu n'as pas à clore, à rendre les armes.
Je te vole, pardonne-moi.
Les secondes et les années transforment mes mains.
Dans tes cheveux d'or ce sont d'affreuses araignées.
Pourtant tu les aimes bien.
Dans tes yeux l'univers brille et me tombe dessus.
Je ploie mais tu ne vois pas.
Quand tu ris le sablier éclate, je fais le pitre.
Regarde, nous sommes en Belgique.
Le tramway est derrière nous, il peut s'en aller.
J'ai donné tes rides à la mer, ne m'en veux pas.
J'ai donné ta lumière à la plage, ne m'en veux pas.
C'est-à-dire que je n'avais pas de cadeau.
Regarde ce caillou comme il est rond.
Regarde cet air comme il est bon.
Le monde et toi vous êtes là, dans mes bras.
Ton parfum emmené par le vent.
L'odeur de ta vie, je m'enivre, excuse-moi.
Regarde comme la pluie tombe sans nous toucher.
Regarde comme les vagues roulent sans nous mouiller.
Les paysages que l'on retient, laissons-les partir.
Mais toi, reste encore un peu.
Tu es fragile, c'est ma faute, je sais, c'est égoïste.
Mais quand tu dors je ne peux pas m'empêcher.
Quand tes paupières s'ouvrent tu fais tourner la Terre.
Quand tu ris tu éclabousses mon cœur.
Il faut bien que je t'arrête. Il faut bien que je te retienne.
Le jour s'en va, tu le laisses filer, tu as vu mille pays.
Tu as vu dans la nuit toutes les étoiles qui existent.
Mon cerf-volant étourdi, je t'ai retenu ta vie.
Maintenant, tu t'endors.
Contre mon épaule, tout doucement.
Le sommeil vient comme la marée.
Te recouvrir, insensiblement.
Tu dors, tu ne connais pas le temps.