Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

14 Mai 2026 à 17:34:00
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Lard.

Auteur Sujet: Lard.  (Lu 2049 fois)

Hors ligne avistodenas

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Lard.
« le: 30 Mars 2018 à 12:20:38 »
                                                                (En parallèle au texte de Colombo, qui m'a fort touché)
Lard.



J'aime le lard rance. Voilà, c'est dit.  Ne vous sauvez pas si vite, je ne vais pas vous faire manger du lard ranci. Mais quand je dis rance, ce n'est pas simple licence poétique. C'est rance. Dans mon entourage, peu de personnes partagent ce goût, ce qui fait que je n'ai pas à disputer mon lard à quiconque. Je me le laisse bien volontiers. Mais je suis sûr que, de par le monde, des tas de gens aiment le lard rance.


J'ai reconstitué l'historique de ce goût bizarre qui m'est venu, on verra dans quelles circonstances, car je sais où il a pris naissance, dans mon imaginaire. On mange autant en esprit que par la bouche. Un joli plat, bien présenté, bien cuisiné, c'est déjà tout un poème, avant même d'être dégusté. Mais ne me prenez pas pour un philistin de la bouffe. J'ai goûté pas mal de trois-étoilés au cours de mes pérégrinations. Je puis même vous dire qu'à mon avis, la cuisine japonaise – pas la chinoise, ni la viet-namienne, ni une autre – la japonaise, est la meilleure du monde. Après la française, cela ne se discute même pas.
Mais il est question ici de lard rance. Celui dont on ne voudrait pas même frotter son pain, à peine cirer ses bottes.


A la maison, on tuait le cochon. Nourrir une famille de six gosses, juste avec un jardin et une basse-cour, c'était tout à fait dans les cordes de mon grand-père. On ne manquait de rien. De rien du nécessaire. Bien sûr le quatre heures se composait le plus souvent, pour aller vite, d'une tranche de pain accompagné d'un rectangle de sucre car il était urgent d'aller jouer. Le temps nous manquait pour jouer. Mais parfois, on l'avait, le temps. Pas de copain à l'horizon. Alors je m'asseyais – je consentais à demeurer assis – près de mon grand-père qui lui, au lieu du sucre, prenait une tranche de lard. Avec son pain et son canif. Un rasoir, son canif. Je m'émerveillais d'avance de le voir trancher comme dans du beurre sa prochaine bouchée. Toujours un gros morceau de pain, et un tout petit bout de lard. J'imaginais, dans ces proportions, le peu de goût que cela devait avoir, et pour faire bonne mesure, alors qu'il avait presque terminé sa bouchée, mon grand-père la complétait à nouveau d'un autre morceau de pain, tout seul, comme pour diluer encore les dernières molécules de lard qu'il mâchait avec entrain. Il mangeait comme un pauvre. A grands coups de mâchelières bien carrées. Mangeait comme un pauvre. C'est ce qui faisait sa grandeur. La preuve, il m'en imposait beaucoup.


Et bien sûr, un cochon, ça peut durer longtemps ainsi. Surtout lorsque l'on garde pour soi ce qui serait bon à jeter, bien que dans le cochon, rien ne se perde. Et il en venait à manger les dernières tranches du cochon, rancies. Le cochon se terminait, en attendant le prochain. Qui était déjà à l'engraissage.


Moi, il m'épatait, mon grand-père. Secrètement. Sa gestuelle, qui n'était qu'à lui. Puissante, et aimante à la fois. Son lard rance, dans mon esprit, devenait un privilège à lui seul réservé. Personne d'autre que lui ne mangeait de lard rance. Il était beau, le seul être à ma connaissance à manger du lard rance. Comme si seul son cochon, à lui, était capable de donner du lard rance. Et jamais les autres. On peut être fier, tout de même. Et le temps n'a pas le moins du monde émoussé ma fierté. Si quelqu'un peut venir me dire que son grand-père, à lui, mangeait du lard rance, alors peut-être qu'il sera mon égal. Mon pair en rancitude. Ca vaut tous les blasons.


- Tu me donnes un peu de lard ?
Là encore, à mon grand ravissement, le gros morceau de pain, et la petite tranche de lard. J'enfournais l'ensemble avec peine. Hééé, mais c'est qu'il voulait se le garder pour lui tout seul, son lard ! Il fallait que je lui en redemande chaque fois, sinon il ne m'en redonnait pas !
Je sais bien, aujourd'hui, que s'il ne me donnait pas volontiers de son lard rance, c'est qu'il était gêné, de me donner du lard rance. Il aurait préféré me donner du bon jambon. Mais y en avait plus. J'avais eu mon sucre. Et le sucre, ça s'achète. Un rectangle pour chacun, pas un de plus. Bien entendu, on parvenait de temps en temps à en voler un, en plus de la ration. Sinon, à table, on avait de quoi, ne vous en faites pas.


C'est ainsi que je me pris de goût pour le lard rance de mon grand-père, luxe suprême, et manière de mettre mes pas dans les siens. Solides comme ceux d'un mangeur de lard.
La vie est complètement bizarre. Alors que je pourrais me payer des tonnes de lard – que j'évite, au cas où... il me viendrait un peu de cholestérol – et de lard frais bien sûr, dont je ne raffole pas particulièrement, je me fais ramener de temps en temps de la ventrèche, car on ne trouve plus guère de lard dans le commerce, et encore moins de lard rance. Je m'en fais griller une tranche, pour justifier mon caprice de lard, et le reste, je le laisse rancir. Oublié quelques mois au fond du frigo.
Ce n'est que récemment, après plus de trente ans d'épousailles, que j'ai osé avouer à mon épouse mon penchant pour le lard rance. Avec ma tranche de pain. Et mon canif. Un rasoir, mon canif.

 

L'humour est la respiration du sérieux,

il signe notre supériorité sur la pesanteur du réel.
(Trouvé dans le caniveau).

http://avistodenas.over-blog.com/   
« Modifié: 30 Mars 2018 à 12:33:51 par avistodenas »

Léilwën

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Re : Lard.
« Réponse #1 le: 30 Mars 2018 à 22:26:18 »
Coucou Avisto !

J'avais relevé les phrases que j'aimais bien... et il s'avère que ce sont les mêmes que Champdefaye ; du coup, je vais dire : tout pareil  ;D
J'aime bien l'ambiance et les émotions du texte, qui sont vraiment chouettes :)

A très vite !

Hors ligne Sundaysuki

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Re : Lard.
« Réponse #2 le: 31 Mars 2018 à 08:41:24 »
Coucou :)

Citer
philistin de la bouffe
J'ai bien aimé le contraste de ces deux mots ^^

Citer
Il mangeait comme un pauvre. A grands coups de mâchelières bien carrées. Mangeait comme un pauvre. C'est ce qui faisait sa grandeur. La preuve, il m'en imposait beaucoup.
:coeur:

Citer
Et bien sûr, un cochon, ça peut durer longtemps ainsi. Surtout lorsque l'on garde pour soi ce qui serait bon à jeter, bien que dans le cochon, rien ne se perde.
Tout est bon dans le cochon comme on dit

Citer
C'est ainsi que je me pris de goût pour le lard rance de mon grand-père, luxe suprême, et manière de mettre mes pas dans les siens. Solides comme ceux d'un mangeur de lard.
:coeur:

C'est un très joli texte que tu nous offres là :) Tout en nostalgie, c'est une belle déclaration. Je ne saurais pas en dire plus parce que ce texte est touchant et qu'il n'a pas besoin qu'on en dise plus, il se suffit à lui-même.


Hors ligne txuku

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Re : Lard.
« Réponse #3 le: 31 Mars 2018 à 11:45:46 »
Bonjour

Un texte qui m a bien remue.........


Car mon grand pere - Grand Papa - etait aussi une figure !  :)


Il ne mangeait pas de lard rance mais plutot des oreilles des queux de cochon que je n apprecie toujours pas !!!  ;D


La torture c etait sa salade a terminer absolument ( il n en mangeait pas ! ) assaisonee d huile de vinaigre puis de gros sel et de tonnes de moutarde forte ( ajoutes sur la fin ! )

son but essentiel etait de recuperer le verre de moutarde avec ses reperes - trefle carreau coeur pique _ qui lui servait a assurer sa dose de whisky .
 
Je ne crains pas d etre paranoiaque

"Le traducteur kleptomane : bijoux, candelabres et objets de valeur disparaissaient du texte qu il traduisait. " Jean Baudrillard

Hors ligne avistodenas

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Re : Lard.
« Réponse #4 le: 31 Mars 2018 à 13:31:33 »
Alors là... je me dois de répondre à tous parce que tous, vous me remuez à votre tour... :'(

CHAMPDEFAYE :
Je comprends très bien, et au-delà, tout ce que tu me dis.  Alors voilà : je ne veux absolument pas "FAIRE" écrivain pour la simple raison que des bons écrivains, j'en ai lu pas mal, et qu'après eux, je serais juste une sous-merde.
Lorsque j'écris "on", c'est seulement pour éviter la multiplication des "je".
Et pour la musique, je préfère la casser de temps en temps pour ne pas être "trop" musical.
D'autre part, j'écris d'un seul jet, sans calculer. Sauf si la relecture m'insatisfait de trop.
Il est pourtant un passage qui justement m'insatisfait : celui où j'explique que je ne suis pas un "philistin de la bouffe" et que j'ai fréquenté les belles tables : c'est de trop. Mais en même temps, je comprends bien que je cède là au désir de faire savoir que je ne suis pas resté juste un bouffeur de lard.  Que j'ai aussi évolué. Enfin voila, c'est jeté c'est jeté, inutile de tricher.

LéILWËN : Hé bien toi, ce qui me touche, c'est que tu es cash, sans artifice (rassure-moi : il t'arrive de te maquiller, quand même!), et que tu ne caches ni ne retiens tes émois.

Sundaysuki :  ce texte est touchant et qu'il n'a pas besoin qu'on en dise plus
Hé ben voila : c'est tout le paradoxe de ce type d'exercice (et même de forum) où l'on veut dire du bien mais c'est de trop ! J'ai pas raison ???

TXUKU :  Mi-basque mi Normand, j'eusse été étonné que tu n'aies pas le respect des anciens. (je sais, c'est mal conjugué, oh les rhéteurs, on peut bien alléger, non ?)

La torture c etait sa salade a terminer absolument ( il n en mangeait pas ! ) Ben c'est normal, ton grand-père n'est pas une poule. Visiblement la modernité a eu raison des traditions chez toi aussi. Pourtant je te conseille d'essayer les tripes, les pieds de porc, le ris de veau, les escargots, la cervelle, les abats, tout ce qui fait le sel de la vie quoi. Pour moi c'est au moins une fois par an (avec le lard rance). Et je ne grossis pas !!! Enfin... 10 kg en 40 ans, ça va... :D

Hors ligne Claudius

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Re : Lard.
« Réponse #5 le: 31 Mars 2018 à 15:25:32 »
Je me suis retrouvée pleinement dans ton texte ! Ah ! Le lard rance, l'onture qu'on dit chez nous.

Mon grand-père en était aussi très friand, et ma mère mettait, en fin de cuisson des cagouilles à la bordelaise, un peu de lard rance pour rehausser le goût !

J'ai beaucoup aimé ton texte, comme toujours il est vivant, une tranche de vie aussi relevée que la lard en question.

Merci pour ce moment nostalgique, tendresse et souvenir

 :) :)

« Modifié: 03 Avril 2018 à 16:18:30 par Claudius »
Usage de la fenêtre : inviter la beauté à entrer et laisser l'inspiration sortir. Sylvain Tesson

Ma page perso si vous êtes curieux

Hors ligne Sundaysuki

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Re : Lard.
« Réponse #6 le: 31 Mars 2018 à 15:38:30 »
Je vais tenter de développer un peu plus mon propos (on est là pour s'entrainer à écrire, que ce soit des textes ou des commentaires, alors allons y)

Je n'ai pas connu mes grands-pères, il sont décédés avant ma naissance. De ce fait j'ai une sorte de nostalgie qui fait que j'aurais aimé les connaitre, ne serait-ce qu'un peu pour avoir mon image d'eux. Une image qui serait la mienne et pas celle que les autres veulent bien me raconter.
Ici je vois un enfant qui a une image de force quand il pense à son grand-père, une image tendre, une image puissante.
La relation qu'il tisse avec son grand-père, même s'ils ne parlent pas beaucoup, laissent deviner un lien très fort entre eux. Cette histoire de lard rance n'est, je pense, qu'anecdotique dans l'histoire. C'est la façon dont il décrit son grand-père, presque comme le héro de la famille, qui font toute la beauté de ce texte.

Je n'ai pas eu de grand-père mais j'ai trouvé ce texte très juste et très touchant.

J'espère avoir réussis à t'exprimer le fond de ma pensée vis à vis de ton texte Avistodenas.

mercurielle

  • Invité
Re : Lard.
« Réponse #7 le: 01 Avril 2018 à 09:54:04 »
Bonjour Avisto,

J'apprécie le souvenir de nos anciens. Une manière de les respecter. De rendre hommage à ces hommes et ces femmes dont nous sommes issus et qui vivent à travers nous. Pour toi, c'est le lard rance et le couteau personnel (très important, ce couteau). Peuple de paysans, vignerons et autres fermiers... qui continuent à vivre grâce à nous et à jamais sur internet.

Donc, merci. 

O.deJavel

  • Invité
Re : Lard.
« Réponse #8 le: 27 Avril 2018 à 01:25:16 »
Un texte magnifique ! Que j’ai savouré ! (Presque sans jeu de mot) :)
Tellement agréable à lire.

Avisto, ta créativité est sans limite ! C’est toujours un plaisir de te lire !
« Modifié: 27 Avril 2018 à 04:47:31 par O.deJavel »

Hors ligne Vilmon

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Re : Lard.
« Réponse #9 le: 27 Avril 2018 à 05:13:27 »
Salut Avistodenas,

Un beau récit, un témoignage d'une des personnes qui a forgé ton caractère étant jeune : "manière de mettre mes pas dans les siens" comme tu l'écris.  J'en suis presque jaloux de pas avoir vécu la même chose...  :(  Mais ça me rappelle d'autres souvenirs que j'ai de mon grand-père : il faisait, à mon regard d'enfant, les plus beaux murs en pierre.  Mais j'avais remarqué qu'il ne prenait pas n'importe quelle pierre.  Il les choisissait pour la forme et la solidité de son mur.  Et tout ça en sifflotant un air que mon frère et moi n'avons jamais réussi à trouvé l'origine.  Et j'ai fait à mon tour un petit mur en pierre pour protéger un arbre, avec la même application.  Que de fierté quand il a acquiescé qu'il s'agissait d'un bon mur en pierre !  :)
J'aime bien vers la fin lorsque tu nous explique que tu as compris qu'il était gêné plutôt que "chiche".
J'ai imaginé une fin un peu cocasse pour ton récit :
"Et à ma plus grande surprise, elle m'a répondu qu'elle aussi aime le lard rance.  Je suis retombé en amour avec elle..."  ;)

Salutations !

Vilmon

Hors ligne avistodenas

  • Prophète
  • Messages: 696
Re : Lard.
« Réponse #10 le: 29 Avril 2018 à 09:59:14 »
Mon cher Vilmont, tu es bien chanceux si tu as un grand-père bâtisseur de murs.

Des grands-pères pareils, ça t'équilibre pour la vie.

Songe qu'avec les conneries de PMA, il n'y aura bientôt même plus de pères. Peut-être n'est-ce pas plus mal, vu l'inconséquence de certains. Et puis un jour, il n'y aura même plus de mères. Peut-être ne sera-ce pas plus mal, vu l'inconséquence de certaines... :mrgreen:

 


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