C’était un après-midi de deuil. Un après-midi de fin d’hiver… ou de début de printemps… Enfin, bref ! C’était peu de temps après que mon lapin roux ne soit mort.
Il avait décidé de mourir comme ça, dans sa prime jeunesse ; comme on décide d’aller pisser dans la litière du chat.
Et moi, en bonne elfe (ou plutôt : demi-elfe) hypersensible et au cœur glutineux, je pleurais… presque sans arrêt. Bon, d’accord : je m’arrêtais un peu pour respirer, histoire de ne pas mourir de chagrin.
Il me restait bien deux chats
à fouetter, mais bon, pour une elfe aux lapins roux, un lapin roux, c’est sacré. Feu mon lapin roux ; la roue tourne, mon lapin de feu.
Honnêtement, j’oscillais entre l’organisation de funérailles nationales ou la composition d’un Requiem. Il fallait au moins ça.
J’étais donc là, en fontaine vivante dans mon apothicairerie : « pourquoi t’es mort Lapin ? Qu’est-ce qui t’a pris mon Pipinou ? Qu’est-ce que je vais faire sans toi Pinpin ?
[insérez ici moult questions débiles contenant au moins un surnom tout aussi débile se référant à un lapin domestique] ? Clochette avait bien raison… »
L’avantage (ou pas) de l’antenne de demi-elfe, c’est que quoi que vous pensiez ou disiez, « on » vous entend… et vice et versa.
Clochette m’apparut tout de go :
« Ben alors Léil
(depuis quand était-elle devenue si familière ?!), qu’est-ce qu’il se passe ? Tu nous floodes tellement d’inepties sur les ondes qu’on ne s’entend même plus penser ! Beh t’inquiètes pas, va, t’en auras d’autres des lapins ! »
Elle se décomposa devant le concerto pour mouchoirs en « snif » majeur provoqué par sa tirade.
« Mais enfin, arrête ! Tu crois que ça lui ferait plaisir à Pipinou Chouchounet de te voir dans un état pareil ? C’est plus possible, faut qu’on te change les idées ! »
Un éclair de génie traversa son regard :
« Mais oui ! J’y suis ! Wënwën ?
(je n’étais pas tout à fait sûre d’apprécier toutes ces familiarités) Ça fait combien de temps que tu n’as plus mis les pieds dans la forêt ?
– Je ne sais plus… reniflai-je. J’évite la forêt depuis quelques mois… c’était l’hiver, le vent transportait les sanglots d’une amazone et le ruisseau accompagnait de ses sacs et ressacs. J’attendais l’accalmie… répondis-je, penaude.
– Mouuuaiiis… Ça fait vraiment des lustres alors parce que ton amazone là, elle a fini par se calmer : finis les cris du vent et les débordements du ruisseau !
– Ah bon ? répondis-je, ragaillardie. On va la voir alors ?
– Sérieux ? Wën ? Je suis pas sûre que ce soit l’idée du siècle… C’t’amazone-là, faut s’la farcir quand même. NON ! faut que j’te présente quelqu’un de plus fun… Tu connais Merlin ?
– Merlin… ? Merlin l’enchanteur ?
– Non ! Merlin Pinpin… »
Un éclair de frayeur traversa son regard – décidément, c’était la tempête dans son regard…
« Oups… J’ai rien dit ! lança-t-elle avec son plus beau sourire. Ben oui, Merlin l’enchanteur, qui d’autre ? C’est le vieux schnoque le plus déjanté que je connaisse, avec ses gnutins, bien sûr !
– Pardon ? C’est quoi des gnutins ?
– Bon, attends, je nous téléporte parce que sinon on va mettre trois plombes et il faut agir vite ! J’en ai ras les bouclettes de la friture mélancolique sur les ondes ! »
En trois claquements de doigts, la question était réglée : nous étions dans la forêt.
***
Et vous n’allez pas me croire, mais je vous jure que c’est vrai, je me suis retrouvée nez à nez avec les sosies du Père Fouras, de Passe-Partout, de Passe-Temps – et d’un autre, que je ne connaissais pas.
Copier-coller. les mêmes qu’à la télé (enfin, je crois), mais en vrai (enfin, je crois).
C’est Clochette qui rompit le silence :
« Salut Merlin ! Dis, si t’as cinq minutes tu pourrais pas raconter tes aventures à Dame Léilwën ici présente ?
– Oh, Dame Léilwën, saperlipopette ! C’est bien vous que les affres du tourment poussent à saturer nos ondes de mélopées funèbres ? Oh… excusez-moi ! L’âge, les changements d’époque, tout ça… Je m’égare : c’est toi qui braille sur nos ondes ? Clochette, c’est bien comme ça que vous dites, vous, les jeunes d’asteur ?
– Oui, Merlin, t’inquiètes, ça le fait ! En plus, Léil, elle est un peu vieille dans sa tête, du coup si tu lui parles comme au Moyen-Âge, ça lui fera sûrement plaisir ! Bon, et ben je sens que vous allez bien vous entendre tous les deux ! J’vous laisse, je retourne voir les Garçons Perdus et mon Crochet ! »
J’étais restée yeux écarquillés et bouche bée tout ce temps. Je me souvins tout à coup
primo qu'il ne fallait pas oublier de respirer et
deuzio que Merlin m’avait posé une question.
« Bonjour Merlin, heureuse de vous rencontrer enfin… et… oui, c’est moi que vous entendez pleurer un peu trop souvent ces derniers temps. J’en suis navrée.
– Par la corne de ma licorne ! C’est bien vrai que tu ne parles pas comme les djeuns… Te serais-tu trompée d’époque ?
– C’est possible ça ?
– Ah oui, c’est vrai, tu es encore trop humaine pour ça. Tu n’as pas pu choisir… Toutes mes condoléances… À juste titre !
– Pardon Merlin, mais il faut que je vous pose une question saugrenue : savez-vous que vous avez l’apparence et la voix d’un personnage de télévision ? »
Merlin et ses trois acolytes éclatèrent de rire.
« Oui, oui, chère enfant, c’est tout à fait normal. Enfin, c’est l’une de mes nombreuses histoires abracadabrantes – l’immortalité n’aide pas… Oh, pardonne-moi, j’ai oublié de te présenter mes trois compères gnutins ici présents : Passe-Partout et son jumeau Passe-Par-Trou, et Passe-Temps. »
Les 3 gnutins me tirèrent une révérence avec un sourire espiègle.
Trop de questions se bousculaient dans ma tête. J’en oubliais mon chagrin !
« Merlin, je ne sais plus par où commencer ! Quelle est l’origine de votre ressemblance avec le père Fouras ? Que sont des « gnutins » ? Que faites-vous ici, dans cette forêt ? Avez-vous vraiment connu Arthur ? Et Morgane ? Et...
– On se calme petite elfe ! On se calme, me coupa Merlin. Tu m’as l’air très sympathique, je vais donc prendre le temps d’élucider quelques-uns de mes mystères. Mais auparavant, tâche de me tutoyer ! L’époque n’est plus aux ronds de jambe stériles et austères ! Faut évoluer ! Vivre avec son temps !
– D’accord, si vous… euh… tu veux !
– Ça roule ma poule ! Héhé ! L’histoire de Fort Boyard est très simple : les créateurs du jeu, ces enfoirés de mes deux, m’avaient recruté, en 1990 ; ben oui quoi, en tant qu’Immortel, je m’adapte ! Je ne vais pas passer l’éternité reclus dans la forêt à manger des racines et à boire au ruisseau ! De la modernité, bordel ! Pardon, je digresse… Je disais donc que, soucieux de mon intégration temporelle à cette époque formidable, j’avais choisi de passer par le monde du travail. Je confirme : il faut mentir sur son CV. Ces trois andouilles de producteurs m’avaient donc recruté, et je leur avais présenté mes amis les gnutins. Ils semblaient grave emballés, même s’ils avaient exclu Passe-Par-Trou pour des raisons qui m’échappent encore. Toujours est-il que mon immortalité, sur laquelle j’avais été très franc, leur posait souci : on allait voir que je ne vieillissais pas, ça allait faire polémique, les humains n'étaient pas prêts, etc. Je te le dis moi, c’étaient des arguments en carton ! Bien sûr que les humains sont trop bêtes pour remarquer qu'un vieillard ne vieillit plus !
« Quoi qu’il en soit, ils m’ont dit : « On te rappelle ! Non, non, pas besoin de te donner nos numéros, on t’appelle bientôt ! » J’aurais dû flairer l’entourloupe à ce moment-là. J’te jure… Y’a bien que les humains pour s’avérer être de si fieffés bonimenteurs… Oh, pardon ! je m’égare : de si illustres connards ! Au lieu de cela, ils ont choisi de faire porter un masque – très ressemblant, je dois dire – à un péquenot interchangeable et de recruter deux nains usurpant l’identité de mes fidèles compagnons. Ils ne se sont pas encombrés de masques pour eux, tous les nains se ressemblent, c’est bien connu !
« Voilà la véritable histoire de "Fort Boyard" ! »
– Mais c’est honteux, m’emportais-je ! Tu n’as pas porté plainte ?
– Dans quel but ? J’ai l’éternité devant moi : il y aura bien une époque où les Invisibles et les Immortels ne feront plus peur aux Hommes. Je n’ai qu’à attendre !
– Soit… Mais au fait, que sont des gnutins ? Pourquoi n’en ai-je jamais entendu parler ?
– Ah, mes p’tits gnutins… Tu n’en as jamais ouï dire parce qu’il n’y en a que 3 dans toutes les dimensions existantes et qu'ils se trouvent devant tes yeux. Ils sont une anomalie issue du croisement entre un lutin et une gnome : ces deux "espèces" sont normalement incompatibles, mais va savoir pourquoi, avec ce couple-là, la mayonnaise a pris, si tu me permets l’expression ! Et puis devant la myriade d’Invisibles existant, qui prendrait le temps de mentionner une "espèce" éphémère qui s’éteindra en même temps que ses trois représentants ? On en a vu d’autres…
– Mais, quels sont leurs attributs ? Leurs fonctions ? Ont-ils des pouvoirs ?
– Ah… là se situe le drame : mes gnutins ne servent à rien ! Pas qu’ils ne sachent rien faire : Passe-Partout passe son temps à fureter partout, Passe-Par-Trou passe son temps à explorer les trous et Passe-Temps passe son temps à perdre son temps… mais c’est tout ! Ils ne sont même pas doués de parole ! Tu te rends compte ?
– D’accord… répondis-je, curieuse. Et Arthur ? Et Morgane ?
– Oh là ! Doucement, j’ai dit que je lèverai le voile sur QUELQUES-UNS de mes mystères... Pour le reste, il faudra repasser ! Et puis, tu n’avais pas un lapin à pleurer, toi ? »
Je fus saisie. Je ne comprenais pourquoi il me ramenait si brutalement à ma peine.
« Mais pourquoi es-tu aussi méchant ? balbutiai-je, les larmes aux yeux.
– Je serais bien tenté de te répondre « PARCE QUE » en référence à une publicité de ton enfance – t’as vu, papi Merlin s’adapte merveilleusement bien à toutes les époques… JE ME KIFFE ! mais la vérité est plus douce : retourne-toi, je pense qu’un lapin a décidé de devenir ton animal-totem, me répondit-il dans un sourire bienveillant.
« Oh, j’en oublie mes civilités : ce fut un plaisir gente Damoiselle, et j’aspire à de futures retrouvailles… Roh, zut, je me suis encore décalé : salut ! c’était cool ! On se capte bientôt ? finit-il en secouant l’auriculaire et le pouce de sa main droite. »
Il se volatilisa quasi-instantanément avec ses gnutins, me laissant seule dans la forêt.
Je me retournai alors, l’appréhension au ventre : avais-je bien compris son histoire d’animal-totem ?
Ce sont d’autres larmes qui humectèrent mes yeux : des larmes de joie. Effectivement, mon lapinou était là. Enfin... là… En regardant dans les 3 premières dimensions, il n’y avait rien. Mais en regardant au-delà, je voyais mon petit lapin (qui avait tout de même pris une sacrée envergure en accédant au rang de totem !) s’approcher de moi, avant de frotter son museau contre ma joue – comme à son habitude.
Il est des jours comme ceux-là où l’inattendu renverse nos peines et nous baigne de douceur.