Je chevauchais Thaumas, mon ami centaure.
Je vous arrête tout de suite, ce n’est pas ce que vous pensez – bande de pervers ! Quand on a un ami centaure, ce serait quand même bien dommage de se priver de la balade sylvestre à cheval, cheveux au vent, arômes humiques aux narines.
J’étais donc à califourchon sur mon cher ami palefroi, quand celui-ci pila tout net en pleine clairière, le nez aux aguets :
« Voici donc un fumet qui ne me dit rien qui vaille...
– Que sens-tu, Thaumas ?
– Il s’agit d’un « qui » plutôt que d’un « quoi ». Pff, c’est une mégère…qQui me prit pour monture avant de m’abandonner aussi sec. Une guerrière assermentée à la haine. Crotte de jument, elle se rapproche. Viens ! On s’en va !
– Non, attends, je veux savoir ! De qui parles-tu ?
– Fais comme tu veux, mais moi, je me taille. Je t’envoie d'autres centaures en renfort, cette drôlesse-là, ce n’est plus de mon ressort ! »
L’instant d’après, il détalait en me beuglant un dernier : « En attendant, crie si ça dérape, quelqu'un rappliquera sûremeeeeeeeeeent ! ».
J’avoue, à ce moment-là, seule, dans la forêt, à attendre un potentiel danger non identifié, je n’en menais pas large. Tout au moins, je n’étais VRAIMENT pas rassurée.
Peu après, la menace pointa le bout de ses sabots (enfin, ceux de son destrier) à l’orée de la forêt.
Je la reconnus sans jamais l’avoir rencontrée : ses ondes avaient déjà croisé mon chemin. Xanthippe, fière, droite, sa crinière brune et hautaine ruisselant par torrents sur sa peau d’ivoire, s’avançait vers moi sur un alezan impétueux. Elle me fixait de son regard martial et ténébreux, un arc à la main, flèche encochée.
Quand elle s’arrêta enfin, à trois pas de moi, mon corps n’était plus qu’un seul muscle sous tension, prêt à déguerpir.
« Léilwën, n’est-ce pas ? commença-t-elle d’une voix puissante.
– Xanthippe, c’est toi ? répondis-je, mal à l’aise.
– Comment oses-tu me tutoyer ? Bien sûr que c’est moi ! Ne suis-je pas la seule amazone à arpenter ces bois ?
– C’est-à-dire que tout le monde se tutoie ici – à part les anges, bien sûr – j’ai pris de mauvaises habitudes ces derniers temps... Pourriez-vous baisser votre arc s’il vous plaît ? Que je me remette à respirer ?
– Oh. Oui, cela doit être possible, tu ne représentes pas une sérieuse menace pour moi. Voilà. Tu es satisfaite maintenant ? dit-elle en rangeant son arc.
– Oui, bizarrement, je vais mieux d’un seul coup ! répondis-je niaisement. Pardon, mais, l’autre nuit, c’était vous ?
– Le n’haïku
* ? Bien sûr que c’était moi ! Qui d’autre aurait assez de courage pour mutiler ses attributs ? Ne me reproche pas de te l’avoir soufflé, tu n’as qu’à arrêter de dormir avec ton antenne ouverte !
– Mon antenne ? répondis-je, confuse. Je ne comprends pas.
– Pauvre petite demi-elfe, es-tu vraiment aussi sotte ? Ignores-tu l’existence même de ton antenne ?
– Pardonnez-moi encore, mais, de quoi parlez-vous ? Et pourquoi m’appelez-vous « demi-elfe » ? »
Son rire sarcastique et tonitruant me gifla. Une flèche invisible me transperça le cœur. J’étais démunie face à tant d’arrogance.
« N’as-tu donc pas été humaine naguère ? Il n’y a que les humains « fraîchement promus » pour n’avoir qu’une seule antenne, et que des humains mièvres dans ton genre pour ne pas apprendre à user de leurs nouveaux acquêts ! »
Effectivement, j’étais sûrement mièvre, puisque la brutalité de ces propos m’arracha quelques larmes. Je n’ai jamais su m’armer contre la violence.
Contre toute attente, mes sanglots la décontenancèrent.
« Mais enfin, tu es une femme ! Bâts-toi ! N’abandonne pas le combat ! s'enfuria-t-elle.
– Je ne sais pas me battre.
– Il suffirait déjà de me répondre ! Croise au moins le fer verbalement avec moi ! me répondit-elle, consternée.
– Pourriez-vous descendre de cheval ?
– Si tu veux, me répondit-elle en levant les yeux au ciel. Voilà, je suis pied à terre. Autre chose ?
– Pourquoi m’avez-vous parlé en songe ?
– Raaaah, mais c’est évident ! Il n’y a que toi qui écoute à dix kilomètres à la ronde. Je voulais être entendue, c’est tout.
– Êtes-vous satisfaite d’avoir été entendue ?
– Bien évidemment ! Qui ne serait pas satisfait d’avoir atteint son but ?
– Alors pourquoi me tourmenter ? »
À la lueur troublée qui passa dans ses yeux, je sentis que je gagnais du terrain. La partie allait être ardue, cette créature ne dialoguerait pas facilement. J’étais sur la corde raide.
Je retins un souffle, incertaine de la tournure qu'allaient prendre les événements.
« Qu’as-tu compris de ces dix-sept mots ? me demanda Xanthippe
– Que vous souffriez. »
Ce fut elle, que mes mots giflèrent à cet instant. Je me raidis, me préparant à l’ouragan qui déferlerait sûrement sur moi.
« C’est faux, me répondit-elle dans un haussement d’épaules.
– Alors pourquoi m’avoir lancinée de ces mots toute une nuit durant ? Pourquoi vous être mutilée ?
– Tu poses trop de questions. C’est facile pour toi n’est-ce pas ? Tu passes ton temps à nous questionner, nous autres Invisibles, à éviter de parler de toi. C’est facile pour toi de cacher ta souffrance derrière ton intérêt démesuré pour nos histoires. Mais sache que tu ne trompes personne ici, dans ces bois. Nous avons un avantage sur toi : nous avons deux antennes là où tu n’en as qu’une. Même si tu ne dis rien, ta souffrance, nous la voyons, nous la percevons. Tu ne dis rien Léilwën, mais ne te méprends pas, celle qui souffre le plus ici-bas, c’est toi, pas moi.
– Peut-être, répondis-je, songeuse. Vous avez peut-être raison. Disons cela, disons que je suis celle qui souffre le plus, si cela vous rassure. Le problème reste le même : ce n’est pas moi qui exprime cette souffrance. Je ne demande à personne de m’entendre.
– Raaah, tu ne comprends rien ! Tu crois que dix-sept mots peuvent rendre compte de toute la peine de mon être ? Tu ne sais rien de tout cela.
– Sauf votre respect, Xanthippe, c’est vous qui venez de me dire que je souffrais le plus. Pourquoi ne pas m’expliquer clairement cette souffrance qui vous pèse, plutôt que de m’agresser à demi-mots ? Je suis là, face à vous. Je vous suis toute ouïe. Je ne partirai pas sans votre accord.
– Si je parle, tu vas encore tout raconter à tes amis les Humains. Parce que c’est ce que tu aimes faire : raconter nos histoires à tes demi-semblables.
– Si je puis me permettre Xanthippe, oui, je raconte, mais c’est sans importance : les paroles et vies des Invisibles semblent tellement ubuesques aux Humains qu’ils ne me croient jamais vraiment. Ils pensent tous que je fabule. Puisque vous affirmez que je m’y connais plus que vous en souffrance, laissez-moi vous dire que pour guérir, il vous faudra l’extirper.
– J’ai déjà extirpé mon sein.
– Oui, mais votre douleur n’était pas là. C’est dans votre âme qu’elle se situe, et vos mots semblent avides de vous en délivrer. Ce sera compliqué et pénible, et peut-être même encore plus douloureux, mais pas de guérison sans oraison.
– Tu l’auras voulu… que faut-il que je dise ?
– Racontez-moi. Pourquoi avoir arraché ce sein ? »
Xanthippe hésita, l'espace d'un instant. Elle sembla rassembler ses mots. Ou son courage. Peut-être un peu de tout cela.
« Je fus heureuse. J'avais tout. Mais la vie m’a tout pris... C’était il y a bien longtemps ; trop longtemps. Les humains appellent cette période l’Antiquité, il me semble. Je vis mon amant dépérir, rongé par un mal qui putréfiait son sang – une flèche l’avait pris au mollet. Une broutille. Une petite flèche de rien du tout. Et puis un mollet, qu’est-ce que c’est ? Ce n’est pas vital un mollet ! M’enfin ! Il n’y avait qu’Achille pour mourir du talon ! Quelle idée de mourir du mollet…
« L’année d’après, ce furent mon fils et ma famille que je perdis, emportés par la peste de Justinien dont je ressortis indemne. Ils moururent tous. Et moi, je ne mourais pas. Les Dieux me le refusaient. J’ai pensé au suicide, bien sûr, mais une rage sourde m’habitait. Je voulais les venger. C’est là qu’Hippolyte, ma reine, m’est apparue. Elle m’a proposé de
devenir la Guerre. D’aiguiser mes armes à la force de ma haine.
« La haine vous cuirasse. Quand on hait, on ne ressent plus la souffrance. Elle est là, cette déchirure, je le sais bien, je ne suis pas si bête, mais elle est loin. Muette et atone. Muselée par la haine. Tu ne t’en tires pas si mal, j’avais d’autres mots à te souffler, pendant ton sommeil.
– Dites-les-moi, lui murmurai-je.
– Tu en redemandes ? me rétorqua-t-elle d’un air dédaigneux.
– Je vous ai dit que j’étais là pour vous et que je ne partirais pas tant que vous ne m'auriez pas donné congé.
– Très bien, répondit-elle sèchement. Il y a d’autres mots qui me hantent, les voici :
« Je dors nue depuis que je t’ai perdu ;
Je dors nue puisque ma vertu n’a trouvé meilleur écu,
que ma laideur. »
– Vous regrettez.
– Pardon ?
– Toute cette haine, vous regrettez ? Au fond, vous auriez aimé revivre.
– Ne dépasse pas les bornes Léilwën, je suis mieux armée que toi, tu le sais bien !
– Oui, physiquement, je n’en doute pas. Pour le reste, je n’en suis pas sûre. »
Je m’attendais à des représailles. La panique sourdit en moi — j'avais été trop loin, je le savais.
Mais Xanthippe ne bougeait pas. Ses yeux s'étaient vidés de leur insolence : elle me regardait, bouleversée. L'espace d'un instant, c'est l'humaine que je vis en elle — la guerrière s'était effacée.
Instinctivement, je tendis la main vers elle ; mais au même moment, le bruit de pas saccadés me fit détourner le regard. Les renforts que Thaumas m'avait promis arrivaient !
Mon inattention dura un instant de trop : décontenancée par l’arrivée de la cavalerie, Xanthippe enfourcha son étalon et prit la poudre d'escampette.
Quand à moi, je repartis à dos de centaure, au pas, songeuse.
Au loin, dans la forêt, on pouvait entendre une Amazone pleurer.