« Je m'étais plongé dans ses grands yeux noirs pour ne plus voir le décor. En me concentrant, je parvenais à y distinguer le reflet d'un garçon frêle qui tremblait légèrement. J'avais ainsi pris conscience de mon allure apeurée à travers son regard. Je ne me souviens pas y avoir vu autre chose, ses yeux semblaient déjà vidés de leur substance autrefois si vive, il n'y avait nulle trace de son clin d'oeil protecteur, de l'étincelle amusée qui s'en dégageait parfois, non plus des lueurs d'inquiétude qu'on y avait perçu depuis quelques temps. L'immensité du vide m'offrait un miroir éphémère promis à la destruction, bientôt les fines mains de l'infirmière allait abaisser ses paupières et refermer avec elles une partie de mon passé. »
A ces mots, que je connais par cœur depuis le jour de l'enterrement de mon grand-père, les réactions se rejoignent presque toujours, comme un dessin que l'on refait inlassablement : d'abord le silence, puis quelques mots bafouillés, une décontenance sincère et à l'occasion, quelques larmes. J'ai gardé ce texte en mémoire au vu de son pouvoir manifeste. Je l'utilisais à l'adolescence quand il me fallait séduire un nouveau cœur ou bien lorsque je devais susciter la pitié pour obtenir ce dont j'avais besoin. Après la parution de mon premier livre, au sein duquel j'avais pris la précaution de ne pas les inscrire, il m'a servi encore, selon les interviews, à justifier mon désir d'écrire, le caractère d'un personnage, la pagination de l'éditeur. Jamais personne ne m'a fait remarquer que cette explication revenait régulièrement. Les émotions, à condition qu'elles soient feintes avec talent, ne suscitent que très rarement la critique.
Au-delà de la mesquinerie dont je faisais preuve à user de ces mots pour des usages divers mais jamais sincères, il faut également prendre en compte le pouvoir protecteur de ce mensonge. Raconter cette histoire m'évitait de devoir me livrer sur des éléments que mon instabilité émotionnelle ne m'aurait pas permise de maîtriser. Ici, les phrases étaient toutes prêtes, elles étaient pensées avec froideur dans un souci d'efficacité. Elles constituaient un bouclier solide, défense préférable aux armures poreuses que j'opposais aux atteintes douloureuses.
Je me faisais une certaine idée du prestige que je devais posséder. Sans doute n'avais-je pas su recevoir correctement la pluie de compliments qui s'était abattue sur mon écriture. Naïvement, je n'avais pas déceler dans les bons mots des critiques et des lecteurs le même mécanisme que celui dont j'usais à propos de la mort de mon grand-père. J'étais ivre du succès qui s'offrait à moi, j'ai commencé à me considérer dans les miroirs, à apprécier chaque once de mon écriture, à normaliser les attitudes de reconnaissance ou de fascination.
Je m'étais forger une carapace dont j'admirais l'efficacité. J'abandonnais peu à peu le souvenir de mon angoisse, de mon extrême fragilité. Je multipliais les échanges avec les critiques et les lecteurs en m'appliquant à rien faire transparaître, je devenais grâce à ma plume l'attachant pragmatique que j'avais rêvé d'être lorsqu'enfant, je souffrais de ces nuits interminables, esclave de mes crises de panique. De ce passé, je ne gardais qu'un témoin, celle que j'aimais. De nombreux soirs, une fois les projecteurs éteints et les lecteurs partis, j'emportais mon apparence dans des sanglots sans fin que je venais consoler dans ses bras, lui parlant de mes doutes, de mes failles, de ma mélancolie pathologique.
La vitesse est inhérente au succès parvenu. Elle rythmait mes journées, mes pensées, mes jugements. Au fur et à mesure de ma prise de lumière, il m'est apparu qu'il fallait absolument que je me débarrasse de ces failles qui demeuraient. Comme lors d'un mauvais procès, j'ai accusé les moments du crime sans rechercher leur pourquoi, je les ai personnifié au possible, tant et si bien que cette fille était devenue l'égérie, non plus de mon inspiration mais de mes angoisses. Il ne m'a fallu qu'un petit peu d'alcool pour commettre l'erreur de lui demander de partir.
De ma solitude, je retiens l'errance. J'arpentais les librairies mais je ne lisais plus, je parcourais les corps mais je n'aimais plus, je prononçais des mots mais je ne parlais plus. J'ai inscris mon existence dans l'éphémère, je n'habitais plus que les chambres d'hôtel que j'étais chaque fois pressé de quitter. Si je reconnaissais un lecteur déjà croisé auparavant, je me méfiais. S'il n'avait pas été pas ma source d'argent, j'aurais quitté mon éditeur. J'ai aimé tout oublier. Me perdre dans les applaudissements qui n'avaient jamais la même force, puis dans les cheveux qui n'avaient jamais la même odeur, enfin dans les substances qui n'avaient jamais le même nom. J'acceptais de tout oublier pour oublier aussi les cicatrices de mon angoisse. Je n'ai pas immédiatement ressenti la douleur. Pas vu les lecteurs s'amoindrir. Pas entendu la nécessité de me remettre à écrire. J'étais voilé.
Hier soir, je me suis battu dans un bar. La force de frappe de mon adversaire a réveillé mon corps endormi par mes addictions nouvelles aux drogues et au sexe. La force de ses insultes ont refait battre mon cœur réduit au silence par l'abondance de la foule et de ses mots lisses. Ce matin, j'ai appris que j'étais tout seul dans ce bar.
Tu vois Sarah, je peux encore me plaindre pour implorer ton pardon. Je suis à nu devant toi, redevenu l'enfant malhabile avec les mots. Je veux te laisser contempler mes cicatrices. J'ai l'intime conviction que seule toi a le pouvoir de les soigner. A travers ma requête, je te demande implicitement de t'occuper de celle qui saigne le plus : je vois mon orgueil se répandre à tes pieds et si je parviens à saigner assez, je te promets de m'attacher à tenter de réparer tes blessures. Une promesse est-elle suffisante à te convaincre que je n'ai pas appris ce texte par cœur ?