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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Grisé par le succès

Auteur Sujet: Grisé par le succès  (Lu 2415 fois)

Hors ligne sonadoré

  • Troubadour
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Grisé par le succès
« le: 13 décembre 2017 à 15:55:01 »
   « Je m'étais plongé dans ses grands yeux noirs pour ne plus voir le décor. En me concentrant, je parvenais à y distinguer le reflet d'un garçon frêle qui tremblait légèrement. J'avais ainsi pris conscience de mon allure apeurée à travers son regard. Je ne me souviens pas y avoir vu autre chose, ses yeux semblaient déjà vidés de leur substance autrefois si vive, il n'y avait nulle trace de son clin d'oeil protecteur, de l'étincelle amusée qui s'en dégageait parfois, non plus des lueurs d'inquiétude qu'on y avait perçu depuis quelques temps. L'immensité du vide m'offrait un miroir éphémère promis à la destruction, bientôt les fines mains de l'infirmière allait abaisser ses paupières et refermer avec elles une partie de mon passé. »

   A ces mots, que je connais par cœur depuis le jour de l'enterrement de mon grand-père, les réactions se rejoignent presque toujours, comme un dessin que l'on refait inlassablement : d'abord le silence, puis quelques mots bafouillés, une décontenance sincère et à l'occasion, quelques larmes. J'ai gardé ce texte en mémoire au vu de son pouvoir manifeste. Je l'utilisais à l'adolescence quand il me fallait séduire un nouveau cœur ou bien lorsque je devais susciter la pitié pour obtenir ce dont j'avais besoin. Après la parution de mon premier livre, au sein duquel j'avais pris la précaution de ne pas les inscrire, il m'a servi encore, selon les interviews, à justifier mon désir d'écrire, le caractère d'un personnage, la pagination de l'éditeur. Jamais personne ne m'a fait remarquer que cette explication revenait régulièrement. Les émotions, à condition qu'elles soient feintes avec talent, ne suscitent que très rarement la critique.

   Au-delà de la mesquinerie dont je faisais preuve à user de ces mots pour des usages divers mais jamais sincères, il faut également prendre en compte le pouvoir protecteur de ce mensonge. Raconter cette histoire m'évitait de devoir me livrer sur des éléments que mon instabilité émotionnelle ne m'aurait pas permise de maîtriser. Ici, les phrases étaient toutes prêtes, elles étaient pensées avec froideur dans un souci d'efficacité. Elles constituaient un bouclier solide, défense préférable aux armures poreuses que j'opposais aux atteintes douloureuses.

   Je me faisais une certaine idée du prestige que je devais posséder. Sans doute n'avais-je pas su recevoir correctement la pluie de compliments qui s'était abattue sur mon écriture. Naïvement, je n'avais pas déceler dans les bons mots des critiques et des lecteurs le même mécanisme que celui dont j'usais à propos de la mort de mon grand-père. J'étais ivre du succès qui s'offrait à moi, j'ai commencé à me considérer dans les miroirs, à apprécier chaque once de mon écriture, à normaliser les attitudes de reconnaissance ou de fascination.

   Je m'étais forger une carapace dont j'admirais l'efficacité. J'abandonnais peu à peu le souvenir de mon angoisse, de mon extrême fragilité. Je multipliais les échanges avec les critiques et les lecteurs en m'appliquant à rien faire transparaître, je devenais grâce à ma plume l'attachant pragmatique que j'avais rêvé d'être lorsqu'enfant, je souffrais de ces nuits interminables, esclave de mes crises de panique. De ce passé, je ne gardais qu'un témoin, celle que j'aimais. De nombreux soirs, une fois les projecteurs éteints et les lecteurs partis, j'emportais mon apparence dans des sanglots sans fin que je venais consoler dans ses bras, lui parlant de mes doutes, de mes failles, de ma mélancolie pathologique.

   La vitesse est inhérente au succès parvenu. Elle rythmait mes journées, mes pensées, mes jugements. Au fur et à mesure de ma prise de lumière, il m'est apparu qu'il fallait absolument que je me débarrasse de ces failles qui demeuraient. Comme lors d'un mauvais procès, j'ai accusé les moments du crime sans rechercher leur pourquoi, je les ai personnifié au possible, tant et si bien que cette fille était devenue l'égérie, non plus de mon inspiration mais de mes angoisses. Il ne m'a fallu qu'un petit peu d'alcool pour commettre l'erreur de lui demander de partir.

   De ma solitude, je retiens l'errance. J'arpentais les librairies mais je ne lisais plus, je parcourais les corps mais je n'aimais plus, je prononçais des mots mais je ne parlais plus. J'ai inscris mon existence dans l'éphémère, je n'habitais plus que les chambres d'hôtel que j'étais chaque fois pressé de quitter. Si je reconnaissais un lecteur déjà croisé auparavant, je me méfiais. S'il n'avait pas été pas ma source d'argent, j'aurais quitté mon éditeur. J'ai aimé tout oublier. Me perdre dans les applaudissements qui n'avaient jamais la même force, puis dans les cheveux qui n'avaient jamais la même odeur, enfin dans les substances qui n'avaient jamais le même nom. J'acceptais de tout oublier pour oublier aussi les cicatrices de mon angoisse. Je n'ai pas immédiatement ressenti la douleur. Pas vu les lecteurs s'amoindrir. Pas entendu la nécessité de me remettre à écrire. J'étais voilé.
 
   Hier soir, je me suis battu dans un bar. La force de frappe de mon adversaire a réveillé mon corps endormi par mes addictions nouvelles aux drogues et au sexe. La force de ses insultes ont refait battre mon cœur réduit au silence par l'abondance de la foule et de ses mots lisses. Ce matin, j'ai appris que j'étais tout seul dans ce bar.
   
   


   Tu vois Sarah, je peux encore me plaindre pour implorer ton pardon. Je suis à nu devant toi, redevenu l'enfant malhabile avec les mots. Je veux te laisser contempler mes cicatrices. J'ai l'intime conviction que seule toi a le pouvoir de les soigner. A travers ma requête, je te demande implicitement de t'occuper de celle qui saigne le plus : je vois mon orgueil se répandre à tes pieds et si je parviens à saigner assez, je te promets de m'attacher à tenter de réparer tes blessures. Une promesse est-elle suffisante à te convaincre que je n'ai pas appris ce texte par cœur ?
Utopisme

Verasoie

  • Invité
Re : Grisé par le succès
« Réponse #1 le: 14 décembre 2017 à 16:31:17 »
Citer
non plus des lueurs d'inquiétude qu'on y avait perçu depuis quelques temps

perçues

Citer
bientôt les fines mains de l'infirmière allait abaisser ses paupières et refermer avec elles une partie de mon passé. »

allaient

Citer
. Naïvement, je n'avais pas déceler dans les bons mots des critiques et des lecteurs le même mécanisme que celui dont j'usais à propos de la mort de mon grand-père.

décelé

Citer
   Je m'étais forger une carapace dont j'admirais l'efficacité.

forgé

Citer
Je multipliais les échanges avec les critiques et les lecteurs en m'appliquant à rien faire transparaître,

à ne rien ?
et j'aurais plutôt dit "laisser" transparaître

Citer
je les ai personnifié au possible,

personnifiés

Citer
De ma solitude, je retiens l'errance. J'arpentais les librairies mais je ne lisais plus, je parcourais les corps mais je n'aimais plus, je prononçais des mots mais je ne parlais plus.

J'aime beaucoup !!!

Citer
La force de ses insultes ont refait battre mon cœur réduit au silence par l'abondance de la foule et de ses mots lisses. Ce matin, j'ai appris que j'étais tout seul dans ce bar.

Ça me fait penser à fight club ^ ^ c'est aussi, pour moi, le détail de trop qui risque de faire basculer vers l'auto-apitoiement.

Sinon, je trouve ce texte équilibré, bien écrit (je le dis rarement !  :mrgreen:), et la fin me plaît (j'avais peur que ça ne mène nulle part mais c'est bon je n'ai pas été déçue par la fin). Bien joué !

Hors ligne sonadoré

  • Troubadour
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Re : Grisé par le succès
« Réponse #2 le: 14 décembre 2017 à 21:47:41 »
Oupssss que de fautes pardon! Merci pour ces corrections et merci pour ton avis :) j'avais la fin avant de tout écrire, je crois que c'est essentiel si on veut rendre une nouvelle efficace.
De plus, je voulais que mon personnage ne soit ni détestable ni glorieux. En ce sens, la fin permet de faire réfléchir sur son caractère réel.
Utopisme

Hors ligne intervalee

  • Scribe
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Re : Grisé par le succès
« Réponse #3 le: 14 décembre 2017 à 22:35:27 »
Je trouve ce texte très efficace, effectivement la fin nous interroge : n'est-on pas entré dans une boucle qui continuera de tourner jusqu'à épuisement. En tout cas le portrait n'est pas très flatteur, soit c'est un gémiard soit un manipulateur. Calimero a trouver sa recette pour ne pas cesser d'exister.
Sarah a t-elle fait son choix ?
Au passage une petite coquille repérée : "S'il n'avait pas été pas ma source d'argent"

Hors ligne sonadoré

  • Troubadour
  • Messages: 295
Re : Grisé par le succès
« Réponse #4 le: 15 décembre 2017 à 19:03:21 »
Bien vu la coquille !
Quant à savoir ce que fera Sarah... À ton avis ? :P
Et si ce personnage est explicitement manipulateur, est-il vraiment totalement antipathique ?
Utopisme

Hors ligne intervalee

  • Scribe
  • Messages: 70
Re : Grisé par le succès
« Réponse #5 le: 15 décembre 2017 à 19:11:21 »
Le portrait n'est peut être pas assez complet pour faire un choix à la place de mademoiselle ! Si effectivement il ne semble pas si antipathique que ça, il est tout de même très lucide sur ses défauts et il sait en jouer. Je lui conseillerai simplement de se méfier. Il a ses preuves à faire.
A suivre ?

Hors ligne sonadoré

  • Troubadour
  • Messages: 295
Re : Grisé par le succès
« Réponse #6 le: 15 décembre 2017 à 21:18:32 »
Possible ;)
Utopisme

Hors ligne Scrabble

  • Tabellion
  • Messages: 38
Re : Grisé par le succès
« Réponse #7 le: 15 décembre 2017 à 21:48:16 »
J'ai beaucoup apprécié ton texte. Je crois que c'est en partie parce j'ai pu m'identifier au personnage (qui est peut être auteur je ne sais pas  :-¬? ) C'est une description crue et honnête. J'ai pas mal d'interrogations que je vais garder pour moi pour laisser une part de mystère.  :noange:
En tout cas j'espère que la blessure se refermera :)

Hors ligne AuntyBlue

  • Tabellion
  • Messages: 21
Re : Grisé par le succès
« Réponse #8 le: 16 décembre 2017 à 12:59:06 »
Très bien écrit, j'ai beaucoup apprécié !
Comme quoi, à force de s'enfermer dans une bulle, on finit par s'y noyer.
Après, pour moi, le narrateur reste un manipulateur névrosé de l’empathie ...
   Tu vois Sarah, je peux encore me plaindre pour implorer ton pardon. Je suis à nu devant toi, redevenu l'enfant malhabile avec les mots.
J'ai l'impression qu'il l'oblige à lui pardonner. Et, si elle ne le fait pas, elle n'est pas humaine. Je ressens un chantage affectif malsain, même si ce n'est que mon point de vue. En gros, il y a une prise de conscience mais, il y a encore du boulot à faire sur lui quoi.

Hors ligne sonadoré

  • Troubadour
  • Messages: 295
Re : Grisé par le succès
« Réponse #9 le: 19 décembre 2017 à 19:51:02 »
Merci à vous deux pour vos remarques, il est très utile pour moi de connaître vos ressentis sur le narrateur. Je crois que je le juge moins sévèrement que vous. Mais ce que vous en dîtes me permet de travailler mon écriture pour la diriger plus justement vers mes intentions initiales. ;)
Utopisme

 


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