L’art, quand bien même il aspirerait à l’universel, n’échappe pas à son horizon d’historicité. (1)
Or, cette historicité (2), la nôtre, est déterminée par la mainmise du libéralisme sur le monde.(3)
L’origine est à chercher, pour l’essentiel, au XVIIIème siècle européen (Angleterre, France, Allemagne) et à ses Lumières dont bien des intentions demeurent louables, mais qui mettent en avant, au nom d’une bourgeoisie éclairée, l’accent sur l’individu et le contrat en lieu et place du corps social et de l’échange.
Parallèlement, se développent deux mouvements profondément liés ; en premier lieu, le système économique capitaliste, toujours plus puissant, brutal, dont le cœur bat au rythme de thèses économiques prétendant que l’intérêt privé est l’unique moteur de l’individu. (Il ne reste plus donc qu’à lui expliquer quel est son intérêt…). Il va sans dire (cf. Mauss) que cette vision de l’homme peut sembler partiale, étriquée, voire mensongère (et délétère pour toute « valeur ») et qu’elle gomme la philia et la common decency. Désormais pensé comme un loup pour l’homme, l’individu se voit livré à un monde atomisant destructeur des liens et du sens.
En second lieu, dans la même logique que cette hégémonie de l’économique, longtemps portée par la seule « droite » (mais reprise en compte depuis 1983 par la gauche, en dépit d’oppositions de façade,) un courant « progressiste », porté par la gauche. A vrai dire, ce progressisme sociétal demeure aujourd’hui la seule différence entre droite et gauche. Cette gauche post-jauressienne (4) mène un combat pour les droits individuels compris comme l’expression libre et juste de la satisfaction des désirs. (5)
L’individu (qui a pris la place de l’homme, et ce n’est pas la même chose !) est désormais mobile, précarisé, déraciné, atomisé- et consommateur (dans la mesure de ses moyens…) Il revendique cette libre et pleine satisfaction de ses intérêts/désirs et ce sans souci du bien-être général et de valeurs partagées (sans lesquelles, pourtant, on ne peut « faire société »).
On ne lutte plus pour les droits de l’homme, en général, mais pour ceux de telle ou telle minorité, favorisant ainsi l’éclatement sociétal et la rupture des liens. Ce ne sont pas l’homosexuel, le trans, le migrant qui ont droit au respect et à la dignité, ce sont bien tous les hommes et femmes, en tant que tels. (6)
Baignant dans ce monde de la brutalisation et de la norme, la pensée libérale (droite et gauche confondues) favorise individualisme et élitisme (7) et déifie le Progrès.
Du passé faisons table rase ! En marche ! En avant vers des demains radieux…
La mécanique intellectuelle dominante et sa novlangue taxe sur-le-champ de réactionnaire (ou de fasciste) qui prétendrait que tout ne serait pas à jeter et que la notion de progrès, combattue par le mouvement de la décroissance notamment, est elle-même sujette à discussion.
Au mieux, ce sont des utopistes, des archaïques, des populistes. Ces épithètes malsonnantes et disqualifiantes ont d’ailleurs été copieusement jetées à la tête de la France Insoumise lors de la dernière campagne présidentielle par les médias à la solde des nantis et de la pensée libérale.
Mais venons-en à l’art…
Les dérives, qui commencent à être dénoncées de toutes parts, du marché de l’art et de l’art lui-même (8 ) mènent à des productions toujours plus incompréhensibles, spectaculaires ; l’étonnement, la surprise – qui ne sont pas toujours au rendez-vous, d’ailleurs- tiennent lieu de justification à ces productions.
Le roman résiste mieux, sans doute, en raison d’une nécessité narrative. (9)
La poésie, probablement parce que sa « définition » semble plus difficile (et qu’elle est devenue un genre mineur, à la limite de l’obsolescence) est, comme la peinture (10), un lieu privilégié de cette imposture qui, lorsqu’elle est découverte se réfugie assez piteusement, et après coup, derrière un soi-disant humour, pauvre guenille qui est un aveu en soi de cette imposture.
Cette fausse-monnaie, en poésie, s’exprime de différentes manières, mais, sous l’essaim des courants une unité se dégage et quelques traits sont récurrents.
Le mépris et/ou la méconnaissance affichée, revendiquée des règles de la langue, des figures de style, du rythme, de la recherche sonore, voire de la grammaticalité. Ce ne sont là que « vieilleries », muselières pour la liberté de l’expression du sujet-roi. (11)
Souvent associé à une forme de dénigrement du sens- je n’ose même pas évoquer la notion de signifiance de la langue poétique si bellement évoquée par Meschonnic et fondamentalement niée par le modernisme.
Un refus du travail (Ah ! le tripalium ! ...) au nom des tripes, du vécu, du moi.
Une surévaluation de la « sincérité » (12) qui repose toujours, bien sûr, sur cette hypertrophie de de l’ego isolé, s’autojustifiant au mépris du sens, de l’altérité et du partage.
Le jeu, le caractère ludique (que je chéris au demeurant) supplante le sérieux et la tentative de dire l’indicible.
C’est à cette vision de l’art qui, sous des facettes multiples, se perd dans l’insignifiance et la boursouflure de l’ego (ma production est bonne car elle émane de moi…) que je m’oppose, modestement et après bien d’autres ; c’est cette fausse-monnaie qui, Diogène au-petit-pied, me met en colère. (13)
Je ne crois pas que l’art, en général, la poésie, en particulier, soit coupée du monde. Je crois qu’il exprime l’esprit – et les aliénations- de son temps. Mais je veux croire, aussi, c’était là la définition de l’intelligence selon Mircea Eliade, qu’il tente d’échapper à l’horizon de son historicité. Et je veux croire, malgré tout, à un monde de philia, autogestionnaire, populaire, lucide, où l’échange, au sens maussien, est préféré au contrat, au marché, à l’expansion de la pléonexie, à la poursuite chimérique d’un toujours plus qui relève, au fond, d’un toujours moins.
1) Banalité consensuelle, je l’espère.
2) Je renvoie sur ce sujet à Mauss, Michea, Gory, Legendre, Orwell, etc.
3) Plus d’échappatoire, plus de Vercors, même mental, possible.
4) Cf. Julliard, Michea qui ont montré comment cette notion de gauche s’est développée à partir de la fin du XIXème au détriment du « populisme » désignant jusque-là les forces politiques représentant « ceux d‘en bas ».
5) A titre d’exemple : l’envie d’enfants devient droit à avoir des enfants qui lui-même fait appel à des mères porteuses (des ventres pas chers offerts par les masses démunies des pays riches et surtout pauvres. Cette marchandisation des corps se parachève dans le marché de seconde main de l’adoption aux Etats-Unis (
http://www.lemonde.fr/televisions-radio/article/2016/04/12/cede-enfants-de-seconde-main_4900289_1655027.html ).
6) L’inversion du raisonnement, au nom de ce qui semble à beaucoup aller de soi tant nous sommes enconnés, bien loin de nous mener vers une société plus égalitaire ne fait que nous éparpiller en sous-sous-sous- groupes aux aspirations distinctes alors que le combat devrait être remis dans le bon sens, celui du combat pour tous, du combat pour nous. (Voir l’excellent film « Pride » qui montre une lutte intelligente et unifiante.)
Pierre Dac : « Quand un français est con, on dit: "Quel sale con !" - Quand un juif est con, on dit : "Quel sale juif !". - Je revendique pour les juifs, le droit d'être cons. » La démarche est saine, unifiante qui n’appelle pas à un traitement spécifique pour tel ou tel groupe mais à un même traitement pour tous.
7) « Dans une gare » disait Macron, etc. Et nous n’oublions pas que l’ascenseur social ne fonctionnant plus, les élites se reproduisent entre elles et voient l’écart entre eux et la plèbe augmenter sans cesse.

En peinture, les noirs sur noir, les lignes, les petits carrés, les happening, les excréments étalés, je me souviens d’un « long ocre » au Musée de Colmar qui n’était, en effet, qu’un « long ocre ».
9) Même si certaines formes de narcissisme l’endeuillent également.
10)
https://comptoir.org/2015/10/07/nicole-esterolle-la-boursouflure-de-lart-dit-contemporain-est-dorigine-psycho-patho-sociologique/11)
http://jeunesecrivains.superforum.fr/t46839-poemes-de-silence-ecrit, je recommande le texte « dialogue ».
12) Sincérité qui ne renvoie qu’à elle-même, à l’égocentrisme, on peut être sincèrement con, ou nazi.
13) La colère semble, d’ailleurs, à en croire les puissants, les nantis, un des pires défauts qui soient. Ils ont dû oublier Jésus au Temple, enfouir des siècles durant lesquels elle était expression d’un sentiment d’injustice. Là aussi, les caricatures de Mélenchon, mais aussi du peuple, montrent assez combien la colère peut être justifiée. Mais, en ne voyant qu’elle, en focalisant sur elle, cela permet aux tenants du pouvoir d’escamoter l’objet de la colère et, de ce fait, préserver leurs privilèges.
Merci à ceux qui ont lu (et qui ne devraient pas être nombreux).
Merci aussi à ceux qui railleront ou se réfugieront derrière un: c'est trop long, c'est trop chiant.
Merci aux Tartuffes du précédent fil d'avoir montré, en bandes, et s'en s'en apercevoir, combien la doublure de leur veste était jaune.
Merci à ce forum d'avoir été un lieu de débat et d'échanges.
Et pardon à ceux que j'aurais involontairement blessés.