Bonjour ou bonsoir,
Tout d'abord je tiens à vous remercier de lire un des mes écrits, c'est la première fois que je publie sur ce forum ! Je suis férue d'Histoire et pour cette histoire courte j'ai décidé de m'intéresser à la relation amoureuse qui liait Marie-Antoinette et Axel de Fersen. J'espère que cela vous plaira, bonne lecture !
Autre part
Cela fait trois jours. Trois jours que je n'ai pu admirer la beauté d'un ciel bleu et pur. Trois jours que le soleil souffre et laisse voir ses blessures sanglantes le soir. Trois jours que la pluie ne cesse. Certains vous diront que le nouveau mois de Pluviôse porte bien son nom, voilà tout. Ils se voilent la face ou alors sont bien naïfs. La nature pleure. Elle pleure son impuissance face aux Hommes. A leur sottise. A leur folie.
Je ferme les yeux, paisible en apparence. Je savoure le frais contact des larmes célestes ruisselant sur ma peau. Je me laisse bercer par leur léger clapotement. Au fur et à mesure que les gouttes s'échouent dans le creux de mon cou, je remonte le temps.
Je sens le doux contact de la soie sur mes épaules. J'entends le tendre bruissement des taffetas et de la percale se confondre avec les bavardages futiles de ces dames. Je respire leurs délicieux parfums sucrés se mêlant à ceux des pâtisseries mielleuses à souhait. Je déguste avec délectation les savoureux massepains organisés en pyramides fleuries sur les tables ouvragées d'or et d'argent. Et je la vois. Sa seule présence illumine plus la pièce que n'importe lequel de ces immenses lustres de cristal. Sa robe bordée de dentelle lui sied à merveille et marque parfaitement sa taille gracile. Ses yeux rieurs. Son sourire mutin. Ses lèvres pulpeuses. Elle est belle. Je la contemple, l'admire. Oui, elle est bien là, juste en face de moi. N'est-ce pas ? Je pourrais m'approcher d'elle, la serrer fort contre moi, sentir son souffle chaud contre ma joue, l'embrasser comme personne ne l'a embrassée auparavant et lui murmurer que je l'aime. Oui, je pourrais. J'aurais dû.
Seulement, rien n'est simple à la Cour de France. Qu'importe les sentiments ici. Elle est Reine. Je ne suis qu'un comte suédois. Voilà les rôles que l'on nous a donnés. Voilà les rôles que nous nous efforçons de jouer.
Elle clappe des mains et le clavecin entonne une musique guillerette. Un verre de vin de champagne à la main, elle tournoie. Elle virevolte à travers la pièce, tourbillonne comme emportée par le vent d'été. Elle laisse le doux alcool lui monter à la tête et s'entête à tournoyer. Encore et encore. Elle doit perdre la notion du temps. Oublier les hypocrites et leurs coups bas pendant une danse. Sans doute, à chaque tour, elle essaie d'effacer tous les mauvais souvenirs. Elle a l'air si sereine. Elle s'arrête. La musique s'interrompt. Plus personne ne parle. Lentement, elle retrouve ses esprits. Elle se tient droite, le port altier et lève son verre avant de le finir d'un trait. Une goutte dorée coule sur son menton et meurt à la naissance de son cou. Son rire cristallin brise le silence. Et la musique reprend.
Elle s'asseoit à mes côtés et je souris. Elle doit être fatiguée, il se fait tard. Je le lui fais remarquer. "Demain arrivera bien assez tôt" me répond-elle.
Je la vois lutter contre la fatigue. Contre demain. Tout ce faste, ces fêtes. C'est pour oublier. Mais même ça, ce n'est pas assez. Alors elle laisse ses yeux se fermer et tombe dans les bras de Morphée. Mais on ne peut pas toujours garder les yeux fermés. Et lorsque l'on consent enfin à les ouvrir, on se confronte alors à la réalité. Dure. Froide. Implacable.
Je sors de ma torpeur. Je consens à enfin ouvrir les yeux. Mais, pour toi, ma douce, il est trop tard.
Je frissonne. La pluie s'est arrêtée. Je laisse mon regard se promener sur la place. Je flânais par ici lorsque la Cour était trop cruelle. Le silence y était apaisant. Je regardais alors le ciel bleu et tout paraissait insignifiant. Comme si rien n'avait d'importance. Comme si tout pouvait être différent.
Je me surprenais à rêver d'un ailleurs où je pourrais l'emmener avec moi. Loin de toutes ces fanfreluches, de ces compliments creux, de ces excès que l'on finit toujours par regretter... Dieu, comme tout cela me manque dorénavant !
Avant, lorsque l'on arrivait à point nommé, on pouvait admirer les nuages faire des arabesques dans l'eau claire de la fontaine. L'herbe verte chatouillait vos chevilles lorsque vous vous baladiez. Le vent faisait se mouvoir avec élégance les timides jonquilles et les délicates roses blanches. Les jasmins et bleuets, farouches, ne se laissaient que très peu apercevoir. Les extravagantes fleurs de Lys, quant à elles, voulaient à tout prix attirer les regards. Mais je n'avais d'yeux que pour les camélias qui avaient des allures d'autre part.
A présent, les parterres ne sont plus fleuris que de cadavres. C'est la saison. Les fleurs fânent, les Hommes meurent.
Le silence est angoissant. Les gens n'osent s'aventurer dans les rues peuplées de morts. Les vivants ne veulent pas voir. Et puis, ils ont peur. Les balles se perdent facilement ces temps-ci. Seuls quelques fous rôdent dans les parages. Ils ont soif de liberté, d'égalité, de sang. Combien d'innocents sont morts au nom de la justice, dites-moi ? La cour est détestable, j'en conviens parfaitement, mais cela vaut-il mieux ? Tout le monde se rassemble devant l'ennemi commun, mais maintenant que Louis XVI a été lâchement supprimé, qu'allez-vous faire ? Personne n'est capable de se mettre d'accord. Danton ? Robespierre ? Marat ? Ils finiront par s'entretuer. De bourreau l'on devient facilement supplicié. Et lorsque ce jour arrivera, j'espère être aux premières loges.
Non. Ils n'avaient pas le droit. Tous. De l'abandonner. De la condamner. Si tôt. J'aurais pu. Oui, j'aurais déclaré la guerre à la France pour elle. Je l'aurais libérée. Peut-être n'aurait-elle plus eu de trône. Peu importe ce qu'il serait advenu de ce pays qui n'a pas su l'aimer. Peu importe. Tant qu'elle serait avec moi. On serait heureux.
Non. Je n'aurais pas même eu besoin de guerroyer. Toulan et Lepitre. Ses geôliers d'antan. Ils connaissaient la prison du Temple par coeur. Ils lui ont dit. Ils lui ont proposé. On a trop attendu. On s'est trop méfié. Elle aurait pu partir vers Dieppe et rejoindre l'Angleterre. Elle serait vivante. J'aurais tout abandonné pour elle. Pour la rejoindre. "Nous avons fait un joli rêve... Voilà tout." avait-elle écrit. Ce n'était peut-être pas qu'un rêve finalement.
Et même avant cela. Si... Si je ne lui avais pas dit d'attendre. Elle aurait pu fuir. La Fayette avait tout prévu. Après la cérémonie du 14 juillet, ils rejoignaient le palais de Compiègne. Adieu la violence ! Adieu la haine ! Adieu Paris ! Mais son mari hésitait. Comme toujours. Et moi ! Je lui ai dit d'attendre. Qu'elle n'avait rien à craindre. Que des troupes étrangères se préparaient à marcher sur la ville pour balayer la Révolution. Quel ânerie ! Quel naïveté ! Je ne suis qu'un idiot. Je l'ai condamnée tout autant que les autres.
Ne parlons-même pas de la fuite à Varennes. Je n'aurais pas dû écouter cet inepte roi de France. Je n'aurais pas dû partir. Je serais resté, peut-être que cela aurait tout changé.
Toutes ces occasions manquées. Mais comment avons-nous pu ?
J'imagine que me torturer ainsi est vain. Elle ne reviendra pas. Instinctivement, mes mains se glissent dans les poches de mon frac à la recherche de son souvenir. Le bruissement du feuillet est apaisant. Je soupire. Délicatement, je sors l'objet de mon accalmie. Je caresse avec bonheur la feuille lisse. Pourtant, le luxueux papier de velin n'a de valeur que par les mots qu'il porte. Je reconnais son écriture. Maladroite. Ses fautes d'orthographe. Charmantes. Il n'y a aucune majuscule. Et je souris, attendri car seul mon prénom avait cet honneur-là. Je savoure les délicieuses courbes de ses lettres. Les mots doux écrits dans un langage codé dont moi seul possède désormais la clef. "J’existe mon bien aimé et c’est pour vous adorer" ; "Adieu, le plus aimé des hommes" ; "Je vous aimerai jusqu’à la mort". Que j'aime lire que vous m'aimiez... Mais m'aimez-vous seulement encore, même au-delà de la mort ?
Je risque ma vie en restant ici. Si un "citoyen" me reconnaissait, il me tuerait. Même s'il ne me reconnaissait pas d'ailleurs. Les gens meurent sans raison ces temps-ci. Vous sortez juste au mauvais moment, au mauvais endroit. Et votre cadavre est jeté sur les fleurs fânées.
La vue est horrible. Un aperçu de ce qu'il y a de plus cruel chez l'Homme. Pourtant, je n'ai pas envie de partir. Mais je refuse de mourir de leurs mains. Et puis, il se fait tard. Je jurerais qu'il faisait jour lorsque je suis arrivé. Je lève la tête et contemple les étoiles du ciel de Paris une dernière fois. Il faut que je rentre chez moi. En Suède.
-----------------------------------------------------------
"Empoisonneur" ! "Assassin du prince"!
Alors, c'est ainsi que l'on se sent. Lorsque l'on est accusé à tort. Lorsque personne ne vous vient en aide. Lorsque votre propre peuple devient votre meurtrier. Je n'ai pas tué le prince mais tout le monde semble le croire. Après tout, on a besoin d'un coupable alors je ferais bien l'affaire.
Je me souviens. 1789. La même démence dans leurs regards. La même rage défigurant leurs visages. Cela ne servait donc à rien de fuir. Qu'importe le pays, les Hommes sont tous habités de cette même folie meurtrière.
Sans que je ne voie rien venir, la foule se jette sur moi. Mes vêtements. Arrachés. Mon corps. Meurtri de toute part. La douleur. Insupportable. Les Hommes. Cruels.
Je gis au sol, la tête dans les fleurs. Des camélias. Finalement, je vais pouvoir atteindre cet autre part. Et avec un peu de chance, elle sera là.