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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Rêves mortels (Contenu explicite)

Auteur Sujet: Rêves mortels (Contenu explicite)  (Lu 1646 fois)

Hors ligne Ryhann

  • Plumelette
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Rêves mortels (Contenu explicite)
« le: 24 Août 2017 à 20:59:42 »
Rêves mortels

     Alice est une rêveuse, elle l'a toujours été. Alice est née d'un rêve, d'un espoir de changer le cours des choses, de réunir deux âmes un peu perdues, autrefois amoureuses, peut-être. Recoller les morceaux, recoudre les lambeaux d'un couple qui s'étiole. Il semblerait pourtant qu'on ne répare jamais un désir ébréché.

   Au temps où d'autres geignent et réclament un amour maternel toujours plus fort, entourés de deux parents attentifs se souriant mutuellement au-dessus du berceau, Alice se construit seule, isolée dans ses pensées, solitaire parmi ses premières espérances. Elle sent son père disparaître peu à peu, bientôt il n'est plus qu'une image floue dans sa mémoire, un reste d'odeur muscée, une caresse frissonnante sur sa joue. Sa mère frémit, chancelle, et sombre peu à peu, mais continue à sourire, continue à sortir, sans jamais rien laisser paraître. Ce n'est que le soir qu'Alice la retrouve dans son trop grand lit, trop vide aussi, et vient sécher ses larmes amères de regret, de souhaits désenchantés. Ces uniques instants de complicité, s'évaporent avec le temps, s'effacent tandis que la figure maternelle s'estompe, s'éloigne, elle aussi.

   Alice atteint finalement l'âge de raison, et malgré ses supplications enfiévrées, sa mère l'abandonne à l'école. Entourée de tous ces êtres criards, ses semblables dont elle se sent si éloignée, Alice se renferme dans ses songes. Ses maîtres la regardent de loin, les uns avec mépris, les autres n'y prêtent même pas attention. Certains sont intrigués par cette drôle de fillette toujours dans les étoiles, ils ignorent qu'ils ne la distinguent qu'à travers un voile brumeux, opaque, sa carapace qu'elle s'est elle-même façonnée au fil des ans.
   Le primaire se déroule lentement, comme un long serpent sifflant silencieusement, apportant son lot de désillusions. Alice a échoué au terrible examen d'entrée dans la société, Alice a fait peur avec ses grands yeux rêveurs et est désormais plus seule que jamais. Les autres la traitent de tous les noms, elle devient sorcière, folle, pauvre objet martyr de ces cruels enfants assoiffés de souffrance et désireux de blesser. La loi du plus fort la réduit à une insignifiante poussière d'étoile, un petit morceau de rien qui subit sans jamais se rebeller.

   Très tôt, Alice commence à peindre. Les rouges magenta, vermeille, carmin, se mêlent aux jaunes d'or, safran, ocre, sur ses palettes de plus en plus joyeuses. Mais toujours, le bleu vient obscurcir ces tableaux enchanteurs, comme une éclaboussure oubliée impossible à déloger, témoin d'une tristesse si bien dissimulée. Les pigments colorés se retrouvent sur les toiles blanches, c'est une explosion d'amour, de chaleur, de désir, ponctuée d'éclats de peine et d'incertitude. A coups de pinceaux, Alice remodèle le monde tel qu'elle le rêve, tel qu'il devrait être.

   Enfin le collège se profile. Sa mère ne se doute pas de ce qu'Alice endure, elle s'illusionne sans doute sur sa propre vie, ses échecs cuisants et incessants. Le calvaire de sa fille ne s'arrête pourtant pas. C'est comme si l'envie de semer la douleur grandissait avec l'être humain. Les piques sont plus froides, plus acérées encore. La souffrance enserre le cœur de l'adolescente, le remplit peu à peu de noirceur, sans réussir à détruire cette foi inébranlable en l'humanité. Alice continue d'espérer, son fantasme la suit tous les jours comme son ombre, se retrouve dans ses toiles, au creux d'une volute, au sommet d'un point, à travers les couches de peinture de plus en plus fines, de plus en plus fragiles. Comme elle.

   Les jours s'écoulent. Personne ne semble voir ses formes partir en fumée, personne ne semble entendre ses pleurs de plus en plus fréquents. Sa maladie la ronge pernicieusement, mais ne se dévoile que sous l'apparence d'une sauveuse. Alice se sent plus forte, elle domine le reste du monde dans son corps de glace, son frêle corps redevenu celui d'une enfant. Elle ne prête plus attention aux moqueries, aux coups portés, à son cœur qui continue de saigner. Elle contrôle tout, sa vie, ses peurs, ses émotions. Son obsession la dévore peu à peu, sournoisement, agissant dans l'ombre de ses os saillants. Alice se perd dans ses illusions, elle se leurre et s'égare dans son désir de maigreur.

   Les mois s'égrènent. Alice danse sur le fil du danger, elle frôle la mort qui n'arrive pas à l'attraper. Vivre est devenu une utopie. La vie ne lui semble plus rien d'autre qu'une vague fumisterie. Alice respire à travers une pellicule voilée, ses yeux sont trop secs pour voir le monde bouger sans elle, ses pensées ne parviennent plus à traverser son cerveau embrumé. Alice n'a plus de forces pour tenir son pinceau, plus une once de rêve à dépeindre. Alice n'a même plus de larmes pour pleurer.

   Elle marche, dans ce matin froid de décembre, sur le trottoir sali, usé, blanchi. Bancale, elle tremble et frissonne. Elle repense à ce doux temps de l'enfance, qu'elle voudrait tant rattraper, recommencer, indéfiniment. Où sont donc partis tous ses espoirs, tous ses rêves, tout ce qu'elle voulait construire, imaginer, créer ? Elle ne sait plus qui elle est, ni qui elle veut être. Laissez-moi partir. Alice n'a plus rien, Alice s'est vidée, ses rêveries mêmes n'ont pas réussi à la sauver. Alice n'est plus présente que par son absence, écrasée, abattue, lassée d'avoir trop espéré. Elle qui voulait se battre et lutter contre les diktats de la société a été l'une des victimes de cette organisation mortelle, rassemblée en un monstre violent, mauvais, une machine indifférente qui l'a broyée jusqu'au dernier osselet. Le roseau à force de plier aura fini par se briser.    
   Mais il lui reste un dernier désir. Un dernier fantasme à assouvir.

   Les voitures autour d'elle roulent si vite, emportant avec elles des morceaux de vie, des personnes heureuses ou malheureuses, aimées ou abandonnées, mais des êtres de chair et de sang qui respirent, mangent, dorment. Vivent. Elle les contemple de ses yeux autrefois songeurs, désormais ternes et noircis par les désillusions. Les voitures en passant effleurent la carcasse élimée de la jeune fille. C'est si léger, comme un battement d'aile, personne n'a le temps de s'en apercevoir. Un instant Alice est debout. La seconde qui suit, elle est une poupée de chiffon qui vole à travers la rue illuminée des dizaines de phares.

Laissez-moi partir.

*

   L'homme en blouse observe avec un regard peiné la jeune femme en face de lui. Elle est immobile, les yeux fixés sur le mur qui lui fait face, immaculé, d'un blanc outrageux, presque douloureux. Elle n'a pas dit un mot depuis qu'il est entré dans cette chambre d'hôpital. Il soupire, désespérant d'obtenir le moindre signe de sa part. La médecine a encore un long chemin à faire avant de pouvoir sauver tous ces êtres de souffrance qu'il rencontre jour après jour, toutes ces vies balayées telles des poussières, tous les rêves brisés. Il referme le dossier posé sur ses genoux, et englobe de sa vision le lit sur lequel Alice repose. Ses bras inanimés. Ses jambes pétrifiées. Son corps squelettique git là, inerte. Figé dans la douleur. Il ne bougera plus jamais.

Je n'ai même pas réussi à mourir.

   
« Modifié: 25 Août 2017 à 00:16:52 par Ryhann »
"Peu importe ce que l'on vous dit, les mots et les idées peuvent changer le monde."

Hors ligne elodie janssens

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  • Barbouilleuse de papiers
Re : Rêves mortels (Contenu explicite)
« Réponse #1 le: 24 Août 2017 à 21:50:32 »
C'est puissant. Je l'ai lu d'une traite. Les mots sont forts mais justes. Une chose est sûre, ce texte ne peut laisser personne infifférent. Il dérange et pousse à la réflexion. 

Bien joué !

Hors ligne Chapart

  • Calame Supersonique
  • Messages: 1 639
Re : Rêves mortels (Contenu explicite)
« Réponse #2 le: 24 Août 2017 à 21:53:29 »
Salut Ryhann,

J'ai trouvé ton texte très fort et très prenant. Il y a un côté méthodique dans la façon dont tu décris l'évolution de la situation du personnage: beaucoup de phrases qui commencent par "Alice ...", des structures de phrases assez similaires, qui globalement rendent la progression intéressante et la fin encore plus dense: on a l'impression qu'elle descend aux enfers, marche après marche, sans être affectée par le monde qui l'entoure.

Après, à certains endroits ça a pu créer un effet qui m'a semblé un peu monotone. Par exemple, on retrouve souvent des structures qui se répètent après deux virgules successives, par exemple


, mais continue à sourire, continue à sortir, sans jamais rien laisser paraître.


dans son trop grand lit, trop vide aussi, et vient sécher ses larmes amères, des larmes de regret, des larmes de souhaits désenchantés.

(ici on le voit avec "trop" et aussi "larmes")


Ses maîtres la regardent de loin, certains avec mépris, certains n'y prêtent même pas attention.

ses larmes amères, des larmes de regret, des larmes de souhaits désenchantés

L'effet recherché est intéressant et je trouve que c'est justifié vu la logique de ton texte, mais j'ai presque l'impression que cette structure où l'on retrouve le même mot (ou parfois le même début de mot ou la même sonorité) après deux virgules successives apparaît un poil trop souvent.

Quelques remarques spécifiques:


objet martyr de ces cruels enfants assoiffés de souffrance et désireux de blesser.

Le "assoiffés de souffrance" m'a paru bizarre car il me semble que les enfants dont on parle sont plutôt "assoiffés de faire souffrir", du coup la tournure me semble un peu maladroite... soif de cruauté?

   Très tôt, Alice commence à peindre. Les rouges magenta, vermeille, carmin, se mêlent aux jaunes d'or, safran, ocre, sur ses palettes de plus en plus joyeuses. Mais toujours, le bleu vient obscurcir ces tableaux enchanteurs, comme une éclaboussure oubliée impossible à déloger, témoin d'une tristesse si bien dissimulée. Les pigments colorés se retrouvent sur les toiles blanches, c'est une explosion d'amour, de chaleur, de désir, ponctuée d'éclats de peine et d'incertitude. A coups de pinceaux, Alice remodèle le monde tel qu'elle le rêve, tel qu'il devrait être.

J'aime beaucoup ce paragraphe


    L'anorexie la dévore peu à peu, sournoisement, agissant dans l'ombre de ses os saillants. Alice se perd dans ses illusions, elle se leurre et s'égare dans son désir de maigreur.

Je trouve que le texte serait plus fort s'il n'y avait pas mention explicite de la maladie (anorexie). Mais peut-être que je me trompe. Avec la dernière phrase, et d'autres données en début de paragraphe, on comprend qu'elle souffre de cette maladie.


qu'une vague fumisterie. Alice respire à travers une pellicule de fumée,

Fumisterie suivi de fumée fait un peu répétitif


Elle qui voulait se battre, qui désirait lutter contre les diktats de la société, a été l'une des victimes de cette organisation mortelle, rassemblée en un monstre violent, mauvais, une machine indifférente qui l'a broyée jusqu'au dernier osselet.

Il y a beaucoup de virgules dans cette phrase


   Les voitures autour d'elle roulent si vite, emportant avec elles des morceaux de vie, des personnes heureuses ou malheureuses, aimées ou abandonnées, mais des êtres de chair et de sang qui respirent, mangent, dorment.

Jolie phrase!


La seconde qui suit, elle est une poupée de chiffon qui vole à travers la rue illuminée des dizaines de phares.

Cette phrase est ... je ne sais pas comment dire, si prenante, si violente. Avec toujours beaucoup de distance. C'est très bien trouvé. 


outrageux, presque douloureux. Elle n'a pas dit un mot depuis qu'il est entré dans cette chambre d'hôpital. Il soupire, désespérant obtenir le moindre signe de sa part.

Le "désespérant obtenir" m'a paru étrange... Désespérant d'obtenir peut-être?

Bravo pour ce texte, et merci de l'avoir partagé.

« Modifié: 24 Août 2017 à 21:58:15 par Chapart »

Hors ligne Ryhann

  • Plumelette
  • Messages: 9
Re : Rêves mortels (Contenu explicite)
« Réponse #3 le: 25 Août 2017 à 00:08:25 »
Chère elodie janssens,

Merci pour ton commentaire, je suis heureuse d'avoir pu te faire ressentir quelques émotions à travers ce texte, qui je te l'avoue, ne m'a pas non plus laissée indifférente lors de l'écriture.

Cher Chapart,

Merci beaucoup pour le détail de ton commentaire, qui me permets de remettre certains aspects de mon texte en perspective.

Tout d'abord, pour les structures qui t'ont sembles monotones, il est vrai que j'ai une tendance à utiliser ce genre de répétitions. Autant à quelques endroits elles sont utiles, autant, aux endroits où tu me l'as fait remarquer, elles semblent effectivement apporter de la lourdeur plus qu'autre chose. Je vais donc tenter de remédier à cette monotonie, je ne voudrais pas vous endormir  ;)

Je prends note de tes remarques à propos de mes tournures maladroites ou des répétitions malencontreuses (la fumée notamment ;) ), je me laisse parfois un peu emporter par un élan d'écriture avec trop d'engouement pour discerner le beau français du trop recherché  ::)

A propos de la mention de l'anorexie, j'ai beaucoup hésité, ignorant si la maladie était suffisamment compréhensible de par les allusions que j'avait faites avant. Je vais donc corriger cela, et voir ce qui peut en ressortir de plus fort.

Merci encore pour ton long commentaire, qui m'a beaucoup touchée au vu du temps et de la patience que tu as pris pour me corriger et me donner ton avis.

Je suis heureuse d'avoir pu te faire éprouver ces sensations,

Au plaisir de vous lire ou retrouver sur le forum,
Ryhann.
"Peu importe ce que l'on vous dit, les mots et les idées peuvent changer le monde."

Hors ligne kokox

  • Calame Supersonique
  • Messages: 1 536
Re : Rêves mortels (Contenu explicite)
« Réponse #4 le: 25 Août 2017 à 16:28:15 »
Salut Ryhann,  :)

Je me répète, comme écrit dans ma réponse à ton commentaire de "La course du dragon", vers 15 ans je me mis sérieusement à écrire, mais je n'écrivais pas avec autant de maîtrise que toi. Oh non, loin de là !
À travers ton texte, je peux voir bourgeonner de prometteuses fondations, de sidérantes qualités de narration et de sensibilité pour ton jeune âge (tous les êtres sont sensibles, encore faut-il avoir l'art et la manière de partager sa sensibilité sur le papier), si tant est que l'écriture puisse être une vocation pour toi, une manière de sacerdoce quant à ton avenir.
L'anorexie mentale ! Je connais bien ce trouble psychopathologique aussi complexe que cruel impliquant une lutte incessante contre la faim. C'est une maladie beaucoup plus grave qu'on ne croit, mortelle entre 5 et 15 % ou source de séquelles irréversibles. Ses causes peuvent être aussi diverses que variées. Aussi, je trouve remarquable que tu aies choisi cet angle d'approche, de faire ce condensé de vie, retraçant l'insidieux parcours émotionnel d'Alice de sa prime enfance à la révélation de sa maladie (cette hypothèse d'ordre quasi karmique rejoint totalement mon intuition sur la question), comme les germes traumatiques de ce syndrome semblent là encore beaucoup plus enfouis dans les prémices de l'existence d'untel ou d'unetelle qu'on ne pourrait le supposer au premier abord.
Un texte prometteur donc ! Cependant, forte de cet éloge, ne va pas te prendre non plus pour un écrivain. La route est encore longue pour atteindre l'excellence. Et, à dire vrai, tu peux me croire sur parole, elle est sans fin !  :)

Bien à toi !




Hors ligne Ryhann

  • Plumelette
  • Messages: 9
Re : Rêves mortels (Contenu explicite)
« Réponse #5 le: 25 Août 2017 à 22:50:29 »
Bonsoir kokox  ^^

Ton commentaire me va droit au cœur, merci beaucoup pour tous ces compliments et remarques très intéressantes.
Je suis également persuadée que l'anorexie est le résultat d'un long processus interne, l'aboutissement révélateur d'une série de traumatismes plus ou moins importants, et c'est ce que j'ai tenté de faire ressortir grâce à ce texte, je suis donc heureuse que cela ait été perçu comme tel.

Je te remercie encore pour tous ces éloges, qui me poussent encore plus à continuer dans l'écriture, sans pour autant bien entendu me hausser sur un piédestal. Je n'ignore pas que j'ai encore beaucoup de choses à apprendre dans ce domaine, et beaucoup d'expérience à acquérir avant d'atteindre cette excellence infinie dont tu parles (et à propos de laquelle je te crois bien volontiers  ^^)

Au plaisir de te retrouver sur le forum,
Ryhann.
"Peu importe ce que l'on vous dit, les mots et les idées peuvent changer le monde."

 


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