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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Il s'appelait carcasse

Auteur Sujet: Il s'appelait carcasse  (Lu 1761 fois)

Hors ligne kokox

  • Calame Supersonique
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Il s'appelait carcasse
« le: 15 Août 2017 à 17:23:54 »
Il s'appelait carcasse

   
Cerné de toutes parts, l'animal est enfin pris.
   Résonne l'hallali en lisière du bourg, là où les hommes s'en vont toujours à reculons, tête basse.
   Bien que matin, le ciel est cabossé d'anthracite. Il pleut à verse. À forte oblique. Des gouttes d'acier comme des aiguilles.
   Le vent à l'haleine aiguë s'est aussi invité à la fête. Il tabasse sur l'éminence les peupliers, dépouille les ramages, envole en brusques cortèges des milliers de feuilles à long pétiole.
   Plus bas entre les travées, voilà qu'il s'engouffre en danses frénétiques et tintamarres. L'un après l'autre, les pots éclatent, se brisent. Tandis que les hellébores courent au cul des cyclamens, papillonnent, se dispersent vers la nue.
   Adieu fleurs de mémoire, roses qui tombent.
   Adieu pain blanc et oignons frits.
   Adieu caresses et poings fermés.
   Ne reste au sol que terre honnie.
   Oui, c'est vraiment un temps de chien qui te salue.
   Ironie des saints nuages qui finissent de te diluer, toi qui détestais la pluie, te cachais du soleil, pour mieux te perdre dans les brumes.
   Les mains entrecroisées, tu observes tout cela d'un œil ébaubi. Autour de toi, la multiple réalité s'efface dans l'air vide. Tu regardes sans les voir de vagues scarabées qui serpentent dans la glèbe. Ta vue bégaie encore un peu par delà les couleurs, les reliefs, les troubles parallaxes.    
   Seulement tu ne peux plus bouger, car tes mains sont glacées.
   Ah, cela te la coupe, hein ?
   On t'a connu plus fier, triste animal.
   Devant tes pieds en éventail l'eau et la terre copulent aux yeux de tous pour procréer la boue qui rigole. De souvenir d'encrêpé, on n'a jamais vu de la boue rigoler autant.
   Tu te demandes si tu es encore quelqu'un, ou quelque chose.
   Mais tu ne peux te raccrocher à rien puisque tu as tout appris en diagonale. Lassé que tu étais, imbu que tu étais, inconséquent que tu étais. Braillard que tu étais sans jamais te donner la peine d'ouvrir un livre d'histoire, de poésie, de botanique.
   Voilà, tu as tout gagné. Tu es à présent au pinacle de ton impuissance.
   
   Aussi, tu repenses tardivement aux nostalgies diluviennes. Aux vastes terrasses de la maison qui ne fut jamais bâtie. Aux vignes ocres qui ne furent pas plantées. À cette coccinelle aristocrate que tu broyas un jour sur ta cuisse d'enfant querelleur. Au chagrin de Pierrot retrouvé pendu et que tu n'as pas su consoler. À cette main diaphane qui s'ouvrait, qui t'aimait, sur laquelle tu n'as jamais osé refermer la tienne. À tout ce qui n'a jamais existé par ta faute, ni en bien ni en mal.
   De tout cela tu te nourris à présent, puisque c'est là qu’œuvrait toujours ton entêtante façon d'être : une simple possibilité face à des renoncements infinis.
   Mais voici que peu à peu ton nom s'égare dans l'unité secrète.
   Ne cherche pas. Tu n'es déjà plus personne. Tout est à recommencer.
   Peu nombreux, ils sont venus malgré tout se recueillir sur ta carcasse, et tu te demandes bien pourquoi. Tu les regardes en silence, l'un après l'autre, dans le blanc des yeux. Tu sais dorénavant ce qu'ils pensaient de toi. Tu les maudis encore un peu. Tu aimerais bien en insulter quelques uns, les accuser de tous tes maux,  mais ta bouche est glacée.
   Dessous leur parapluie, ils jettent sur ton caveau quelques sournoises fleurs impudiques. Ils ont fait l'effort de se vêtir de noir, de braver l'averse. Mais cependant, ami, reste bien de marbre. Sache quls sont venus pour toi, bien moins que pour eux. Ils sont juste venus pour ouvrir le paquet cadeau de ta mort où ils puisent l'illusion qu'ils sont immortels.
   Dès demain, ils t'auront oublié.
   Après demain ce sera eux.
   Ici ou ailleurs, comme toi, bras en croix, tête vide, ils seront de retour chaque fois jusqu'à tarir l'être balbutiant qu'ils étaient, afin que, de pure vie, ils puissent gagner le sens de leurs naissances répétées. Dix mille fois ils  tomberont dans le trou, dix mille fois ils se diront « Mince ! », avant de comprendre qu'ils peuvent le contourner.
   Mais voici que la pluie s'arrête, que les vents s'apaisent, qu'au ciel les oiseaux reviennent, célestes, domestiques, sauvages, de toute plume.    
   Bête sauvage de la vie, tu n'es plus vivant, triste animal.
   Ta bave d'escargot doucement est en train de s'effacer.
   Qu'importe ! Des monceaux avant toi sont repartis sans tracer le moindre sillon, sans rien comprendre de leur énième destinée.
   Quoi qu'il arrive, la Terre continuera de tourner. L'univers tiendra bon, il est ainsi fait.

Quant à moi, aigre ami, mauvais juge, je referme mon parapluie et je rentre chez moi.
   Par les rues détrempées je déambule, mine basse, le pas lourd, comme on se fabrique une compassion passagère pour rejoindre l'humble cimetière d'un bourg inconnu.
   Demain, je me le prédis,  je ferai, et trop tard, par lassitude et par ennui, ce que je n'ai pas voulu faire de bon cœur en ce jour. Je mangerai du bout des lèvres. Je me laverai la couenne en automate. Assis devant ma page blanche qui hante ma table depuis trois mois, les mots me viendront de plus en plus difficilement. Mes envies de placarder ma morne vie sur papier seront de plus en plus étouffantes.
   Il me reste peu de temps, je le sais. Ton avion est dans les airs. Le mien, déjà sur la piste.
   Alors peut-être qu'en attendant mon décollage, je chercherai. Je chercherai ce mot qui saura accueillir ce que j'ai cru voir aujourd'hui, ce dont je parle, et que tu savais sans doute.
   Ce mot, pour l'heure, je l’ai sur le bout de la langue. Il est là, il se vautre dans ma bouche, je le goûte, il est âpre, et faute de mieux, je ne puis le nommer que Nadine.
   J’aimerais te faire goûter ce mot, mon ami, t’en faire passer la sensation, comme ça, sans jamais le prononcer, sans jamais t’en dire plus, te le faire croire absent, enterré, et, t’embrassant soudain, t’en faire sentir toute la violence.

   Si seulement tu avais vu Nadine, et senti ses lèvres sur ta langue, tu comprendrais.









« Modifié: 10 Septembre 2017 à 22:48:29 par kokox »

En ligne Rémi

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Re : Il s'appelait carcasse
« Réponse #1 le: 17 Août 2017 à 23:01:45 »
Salut kokox :)

Pas trop le temps ni le courage d'entrer dans le détail - pour le moment.
Je poste quand même parce que je n'ai pas compris ton choix pour l'entame du texte.

Citer
l'animal est enfin pris.
Citer
Résonne l'hallali
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.


Si c'est voulu, ce démarrage trouble, personnellement, il m'a frustré, je me suis dit, quand j'ai compris de quoi il s'agissait "ah ! d'accord !". Je ne pense pas que ce soit l'effet recherché (quand je lis le soin du choix des mots, le fond du texte aussi). Je ne saurais dire quand j'ai compris le sens du texte, mais bien trop tard je pense.

Ok pour un démarrage flou, mais pour ma part, j'expliciterais la scène dans la phrase "entre les travées..."

Après, c'est peut-être moi qui suis pas doué (j'ai peut-être pas assez réfléchi au titre...)

Bref, je repasse sûrement un de ces jours, y a des choses chouettes à relever et des chipotages à faire ;)

A+
Rémi
Le paysage de mes jours semble se composer, comme les régions de montagne, de matériaux divers entassés pêle-mêle. J'y rencontre ma nature, déjà composite, formée en parties égales d'instinct et de culture. Çà et là, affleurent les granits de l'inévitable ; partout les éboulements du hasard. M.Your.

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Re : Il s'appelait carcasse
« Réponse #2 le: 17 Août 2017 à 23:28:22 »
Salut Rémi,

Tes chipotages sont toujours les bienvenus !  :)

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Re : Il s'appelait carcasse
« Réponse #3 le: 19 Août 2017 à 20:37:23 »
Salut,

Citer
Bien que matin, le ciel est balafré d'anthracite.
Je ne comprends pas, ou alors en y réfléchissant peut-être un peu trop : bizarre qu'il soit balafré alors qu'il est "neuf" ?

Citer
Il pleut à verse. À belle oblique. Des gouttes d'acier comme des aiguilles.
   Le vent à l'haleine aiguë s'est aussi invité à la fête. Il tabasse sur l'éminence les peupliers, dépouille les ramages, envole en brusques cortèges des milliers de feuilles à long pétiole.
j'aime bien le rythme et les images.

Citer
Plus bas entre les travées, voilà qu'il s'engouffre en bayadères, danses frénétiques et tintamarres.
je répète que c'est ici que je ferais une mention plus explicite du cimetière ou des tombes

Citer
Oui, c'est vraiment un temps de chien qui te salue.
   Ironie des saints nuages qui finissent de diluer celui qui détestait la pluie, se cachait du soleil, pour mieux se perdre dans les brumes.
   Les mains entrecroisées, tu observes
dans la phrase du milieu, tu ne te réfères plus à "tu" mais à "celui qui"... ça peut paumer le lecteur
(ou alors, c'est pour faire la distinction entre le corps et l'esprit, mais tu ne la fais pas quand tu parles des mains glacées par exemple)

Citer
Ta vue bégaie encore un peu par delà les couleurs, les reliefs, les troubles parallaxes.   
j'aime bien

Citer
Devant tes pieds en éventail l'eau et la terre copulent aux yeux de tous pour procréer la boue qui rigole. De souvenir d'encrêpé, on n'a jamais vu de la boue rigoler autant.
chouette aussi ça !

Citer
Aussi, tu repenses tardivement aux nostalgies diluviennes. Aux vastes terrasses de la maison qui ne fut jamais bâtie. Aux vignes ocres qui ne furent pas plantées. À cette coccinelle aristocrate que tu broyas un jour sur ta cuisse d'enfant querelleur. Au chagrin de Pierrot retrouvé pendu et que tu n'as pas su consoler. À cette main diaphane qui s'ouvrait, qui t'aimait, sur laquelle tu n'as jamais osé refermer la tienne. À tout ce qui n'a jamais existé par ta faute, ni en heures ni en géographie.
j'aime beaucoup, mais je trouve le "ni en heures, ni en géographie" un peu foireux : pas vraiment poétique, pas super évocateur non plus (pour moi en tout cas)

Citer
De tout cela tu te nourris à présent, puisque c'est là qu’œuvrait toujours ton entêtante façon d'être : une simple possibilité face à des renoncements infinis.
très beau, et c'est le sens profond du texte, cette vie qui s'achève en solitude, pleine de vide

Citer
Ils sont venus pour toi, bien moins que pour eux.
ça ne me semble pas logique par rapport à ce qui suit. Ne sont-ils pas venus pour qu' "ils puissent gagner le sens de leurs naissances répétées." ?

Citer
   Quoi qu'il arrive, la terre continuera de tourner.
la Terre (?)

Citer
   Quoi qu'il arrive, la terre continuera de tourner.
   L'univers tiendra bon, il est ainsi fait.
pas fan de ces deux dernières phrases, un peu cliché là où le texte est fort d'originalité dans l'évocation du "sens de la vie".

Je n'ai pas grand chose à dire de constructif finalement, mis à part le flou un peu trop prononcé à mon goût au début, et quelques formules un peu trop obscures - à mon goût également.
La prose est belle, originale sans tomber dans l'excès, j'aime bien la forme. La forme est fondamentale pour ce texte très court qui au final ne réinvente rien (sur le fond).

Merci pour la lecture !

Rémi
Le paysage de mes jours semble se composer, comme les régions de montagne, de matériaux divers entassés pêle-mêle. J'y rencontre ma nature, déjà composite, formée en parties égales d'instinct et de culture. Çà et là, affleurent les granits de l'inévitable ; partout les éboulements du hasard. M.Your.

Hors ligne kokox

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Re : Il s'appelait carcasse
« Réponse #4 le: 22 Août 2017 à 15:25:01 »
Salut Rémi,

Une fois encore, un grand merci pour tes "chipotages" constructifs dont j'ai suivi la plupart en aveugle.
J'ai un peu rallongé la sauce sur la fin. Dis-moi ce que tu en penses. À l'occasion.

Bien à toi !

En ligne Rémi

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Re : Il s'appelait carcasse
« Réponse #5 le: 23 Août 2017 à 23:08:57 »
Me revoilà !

Je n'avais pas pris le temps d'apprécier, et je le dis en énième lecture : le rythme (du premier paragraphe notamment) est vraiment super chouette.

Citer
Aux vastes terrasses de la maison qui ne fut jamais bâtie. Aux vignes ocres qui ne furent pas plantées. À cette coccinelle aristocrate que tu broyas un jour sur ta cuisse d'enfant querelleur. Au chagrin de Pierrot retrouvé pendu et que tu n'as pas su consoler. À cette main diaphane qui s'ouvrait, qui t'aimait, sur laquelle tu n'as jamais osé refermer la tienne.
et là, on a une ellipse vraiment classe d'une vie... ratée.

Citer
je ne puis le nommer que Nadine.
   J’aimerais te faire goûter ce mot, mon ami, t’en faire passer la sensation, comme ça, sans jamais le nommer,
j'aime pas trop la répétition de nommer (la répétition de "mot", elle, apporte quelque chose)
("sans jamais le prononcer" ?)

Citer
et senti sur ta langue ses lèvres, tu comprendrais.
je préfère " et senti ses lèvres sur ta langue, tu comprendrais."
(pour le rythme et pour une compréhension plus directe)

Le paragraphe supplémentaire apporte beaucoup de choses. D'abord une perspective concrète, avec le personnage féminin abordé. Ensuite, une mise en perspective, avec le narrateur qui se dévoile et apporte de l'humanité au pauvre bougre qui a disparu. Enfin, une généralisation du propos, ce qui fait réfléchir le lecteur. Beaucoup mieux ainsi, je pense.

Merci pour la lecture.

Rémi
Le paysage de mes jours semble se composer, comme les régions de montagne, de matériaux divers entassés pêle-mêle. J'y rencontre ma nature, déjà composite, formée en parties égales d'instinct et de culture. Çà et là, affleurent les granits de l'inévitable ; partout les éboulements du hasard. M.Your.

Hors ligne kokox

  • Calame Supersonique
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Re : Il s'appelait carcasse
« Réponse #6 le: 24 Août 2017 à 00:04:42 »


Grâce au pousse-au-cul de Rémi, "Carcasse" fait peu à peu son nid.  :)

Bien à toi, vieux ! :)

 


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