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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Les petits bateaux pneumatiques jaunes (partie 1)

Auteur Sujet: Les petits bateaux pneumatiques jaunes (partie 1)  (Lu 13832 fois)

Hors ligne trompette sournoise

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Les petits bateaux pneumatiques jaunes (partie 1)
« le: 30 septembre 2009 à 12:52:49 »
« Criez après l’enfer : de l’enfer il ne sort,
Que l’éternelle soif de l’impossible Mort »
Théodore Agrippa D’Aubigné
Les Tragiques (1616).
PROLOGUE

Il était une fois un fleuve.
Deux peuples s’y abreuvaient.
Parmi le peuple situé en aval, quelques fous du village frappaient sur des casseroles à la nuit tombée, en gueulant « Plus pour longtemps, plus pour tout le monde ! Y’en aura bientôt plus pour tout le monde. Vous mourrez, tas de buses ». Des fous du village, comme on en trouve partout.
Ceux qui avaient toute leur tête continuaient à arroser leurs jardins, nettoyer leurs bagnoles et tirer la chasse sur ces oiseaux de malheur.

Pendant ce temps, le peuple situé en amont du fleuve coulait du béton sans jamais s’interrompre. Avec un brin de malice dans les yeux.

Quand les premières bombes sont tombées sur le coin de la gueule du peuple en aval, on a vite formé une chaine pour éteindre le grand incendie. Tout le monde participait sauf les fous du village, qui observaient leurs congénères, bras croisés, en ricanant. On se passait des seaux, on se disait « ils perdent rien pour attendre les enfoirés d’en face ». Et puis le type qui endossait la lourde responsabilité de premier maillon s’est soudain mis à gueuler « Merde, merde, MERDE ! Les copains, il y a quelque chose qui cloche. Y’a plus rien là !! ». Dans la chaine, tandis que les flammes dévoraient toujours la raffinerie, on avait plus que la mauvaise nouvelle à se refiler, de bouche à oreille, de moins en moins fort :

-   « Ca coule plus, fais passer.
-   Ca coule plus quoi ?
-   Plus une goutte.
-   La flotte ?
-   Ouais.
-   C’est une sacré tuile ça, André.
-   Effectivement, Fernand.
-   Tu sais quoi ?
-   Non.
-   A mon avis, c’est les tuyaux… »

Les plombiers les plus émérites de la cité eurent beau passer au crible des kilomètres et des kilomètres de canalisations, tandis que la bibliothèque, la cathédrale, le cinéma et l’école maternelle cramaient, tout semblait en ordre de marche. Sauf que ça coulait toujours pas.
Le type en bout de chaine se brulait les doigts à balancer des seaux vides sur les flammes. Il en avait plein le dos de cette situation foireuse. Aussi fut-il le premier à vraiment réfléchir et, éventuellement, à faire le rapprochement : « Dites, les copains, ces salauds qui nous canardent présentement, ce seraient pas les mêmes qui construisent tous ces maudits barrages depuis des mois ? »
Trop tard…
Les fous du village avaient encore gagné.
Ces derniers n’ayant plus rien pour remplir leurs casseroles, rien ne les empêchait de frapper dessus de plus belle.




1. N° 1657

Slit était le tout dernier d’une fratrie de cinq enfants. Pas le plus jeune, non. Bien qu’il n’eut encore qu’entre neuf et onze ans (personne ne pouvait le dire avec certitude). Slit était le dernier encore en vie. Cela l’étonnait constamment. La question qui le tourmentait le plus était « Pourquoi moi ? ». Dans l’ordre de ses préoccupations, arrivait immédiatement après « Comment se peut-il que les avions, qui sont généralement assez lourds, puissent rester en l’air et, même, à l’occasion, faire des loopings ? ». Etrangement, il lui paraissait que la seconde question répondait en partie à la première. Car Slit était convaincu que les grands mystères peuvent maintenir en vie. Il considérait que les certitudes précoces de ses frères et sœurs devaient être tenues pour responsables de leurs disparitions prématurées. Il ne fallait pas négliger la soif, bien entendu.
Mais Slit n’était pas du genre à se satisfaire de ce genre de réponse.

Il dormait au volant de la Nissan.
C'est-à-dire, de la carcasse de la Nissan.
Carcasse elle-même située au dernier étage d’un parking couvert abritant un nombre incalculable de squelettes automobiles, abritant eux-mêmes un nombre encore plus incalculable de rescapés de la guerre. D’une guerre ou d’une autre. « Les guerres se valent bien, en général », comme disait Finch, le colocataire et mentor de Slit. Finch avait entre 16 et 21 ans, c’est pourquoi il était philosophe. Ce dernier remua sur la banquette arrière et évalua rapidement la situation. Ses conclusions furent « Merde, encore en vie. ». Finch était victime d’un paradoxe interne généralisé. Il rêvait du jour où il ne se réveillerait plus au milieu d’un monde en ruine, ne se réveillerait plus du tout d’ailleurs. Pourtant, il manifestait des capacités à survivre hors du commun. A son grand dam, son pragmatisme inné et son énergie hautement renouvelable le condamnaient à un triste avenir de doyen charismatique au pays des voitures sans roues.   

Le robinet était situé à l’autre bout de la ville. Slit aurait du y être pour 08h00 tapantes, ayant tiré la veille un numéro à quatre chiffres à la loterie municipale. Le soleil était déjà haut. Finch, à peine éveillé, analysa la situation avec sagesse. Puis il donna un grand coup de pied dans le dossier du fauteuil conducteur et se mit à gueuler :

-   Slit, tu n’es qu’un con ! Debout, en vitesse.

Slit ouvrit les yeux et sa première sensation fut celle d’une soif abominable. Il n’y porta pas d’attention particulière. Toutes les routines se valent ; Slit était invariablement assoiffé. Finch claironna encore :

-   Faut-il que tu sois l’enfant le plus demeuré du parking. Faire la grasse matinée alors qu’on a un quatre chiffres en poche ! Tu passeras pas l’été mon petit Slit. Oh, non ! Adieux Veaux, Vaches, Cochons, bidon de flotte. Slit ! Imbécile. Débout !

Les mains de Slit, encore peu maniables à cause du sommeil, fouillèrent le tableau de bord et tombèrent sur un ticket bleu.

-   Combien, âne bâté ? Dis combien à tonton Finch…
-   1657, répondit Slit.
-   1657… Et le soleil chauffe déjà cette foutue bagnole que j’en ai le cul qui crame. A l’aube, que tu aurais du te lever. Maintenant, c’est mort pour toi, chameau. Le bidon de flotte te passe sous le nez, Slit. NOTRE putain de bidon de flotte.
-   T’as le combien, toi ?
-   156 873, boit-sans-soif.
-   Alors toi aussi, t’es bon pour les flaques.
-   Flaques ? FLAQUES ? Ca fait précisément 75 jours qu’il n’a pas plu. Où tu penses pouvoir trouver des flaques ? Les nuages nous fuient. La fin est proche. Et même… Même s’il en restait, des flaques, j’en suis pas encore à laper comme un vulgaire clébard.
-   Des chiens non-plus, y’en a plus tellement.
-   Je t’en trouverai, moi, du chien. Et on fera un festin. Pourquoi pas ?
-   Pit, le type du deuxième niveau, il dit qu’il peut en avoir.
-   Pit peut avoir que dalle. Nada. Ne l’écoute surtout pas. Tiens, je te file un tuyau, si Pit te propose un morceau de chien, mange ta main ! Il a bouffé sa pauvre mère deux semaines à peine après que la mairie nous ait définitivement coupé les vivres. Qu’il pleuve si je mens ! La bidoche qu’il te refourgue, Pit, c’est des vieilles gens canés.
-   Finch, arrête.
-   Ok, ok. Peu importe. Je t’en trouverai, moi, du clebs. Tu sais que je peux dégoter n’importe quoi. Du dalmatien, même. Et pourquoi pas ? Qu’est-ce que tu dis de ça, hein ? Du dalmatien de première catégorie.
-   C’est quoi du dalmatien ?
-   Un truc qui aboie avec des taches.
-   Ce serait chouette.
-   Ce serait chouette, ouais. T’as raison. Saliver devant une saleté de clébard tacheté à la con. Voilà où on en est. N’empêche, Slit, on a même pas notre bidon aujourd’hui. Nada. Regarde ma langue.

Finch tendit un appendice monstrueux, dans les violets.
 

-   C’est pas du boulot ça. Je veux bien crever mais pas avec une espèce d’aubergine dans la gueule. Je vais chercher à boire.
-   Comment tu vas faire ?
-   J’en sais rien. J’échangerai mon ticket, je trouverai un moyen. Ou bien y’aura une fuite, quelque part, le long de ce foutu tuyau. File moi le tien, de ticket, on sait jamais.

Slit le lui tendit et Finch le fourra au fond de son slip de bain. Ils étaient tous les deux en maillot. C’était comme ça qu’on s’habillait dans le parking, et partout au milieu des ruines. La mode était à l’ironie. On attendait la grande vague. On disait qu’un jour, le barrage se fendillerait. Qu’il se faisait vieux. Qu’il allait lâcher. Et tout le monde sous la douche. On se tenait prêts. Les plus optimistes se baladaient avec un masque et un tuba. Certains portaient des palmes, pour les grandes occasions. Et narguer le destin.

Finch rassembla quelques affaires, chaussa ses tongs et partit sans rien ajouter. Slit vérifia l’état de sa langue dans le rétroviseur. Elle n’était pas jolie non-plus. Puis il ouvrit la boite à gants et en sortit une paire de lunettes de plongée. Il les enfila et joua un instant avec le volant de la Nissan, puis il passa la tête par la fenêtre.

-   Finch ! Hey, Finch !

L’autre était déjà à l’autre bout du denier niveau. Son nom résonnait entre les murs de béton.

-   Keskiya ? fit-il.
-   Comment ça se fait que les avions tombent pas alors qu’ils sont quand même hyper lourds ?

Finch se fendit d’un sourire et haussa les épaules. Il était maigre comme un clou. On aurait dit un genre de pantin hyperactif. Il se gratta la tête et s’arracha quelques cheveux, qui ne tenaient d’ailleurs plus à grand-chose.

-   T’inquiète pas pour les avions. Tout ce qu’ils font, c’est nous balancer des bombes sur le coin de la gueule.

Et il disparut dans les escaliers.

....

Hors ligne trompette sournoise

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Re : Les petits bateaux pneumatiques jaunes (partie 1)
« Réponse #1 le: 30 septembre 2009 à 13:18:21 »
Il sera noté le bel effort accompli en mettant ce texte en lien dans l'index.
Je progresse, je progresse.

Hors ligne Nienna

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Re : Les petits bateaux pneumatiques jaunes (partie 1)
« Réponse #2 le: 30 septembre 2009 à 13:37:19 »
Ai lu. Ai aimé !
Je fais pas de comparaisons avec tes autres textes vu que j'en ai encore jamais lu. Mais ça me donne bien envie de lire d'autres choses. Bref, revenons à ce texte.
J'aime beaucoup l'ambiance et les personnages, le côté un peu absurde et ironique. J'adore les petits détails que tu donnes qui finalement font le charme du texte, et la fin aussi.

-   « Ca coule plus, fais passer.
-   Ca coule plus quoi ?
-   Plus une goutte.
-   La flotte ?
-   Ouais.
-   C’est une sacré tuile ça, André.
-   Effectivement, Fernand.
-   Tu sais quoi ?
-   Non.
-   A mon avis, c’est les tuyaux… »

Juste une petite question : pourquoi les tirets et les guillemets ? Tu pourrais peut-être virer les guillemets qui servent pas à grand chose, ici, je trouve.

-   C’est pas du boulot ça. Je veux bien crever mais pas avec une espèce d’aubergine dans la gueule. Je vais chercher à boire.

Je trouve moyen le "espèce d'aubergine"...mais c'est perso.

J'ai bien aimé donc. Y aura une suite or not ?  ^^
"Ce fut d'abord une étude. J'écrivais des silences, des nuits, je notais l'inexprimable. Je fixais des vertiges."

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Re : Les petits bateaux pneumatiques jaunes (partie 1)
« Réponse #3 le: 30 septembre 2009 à 15:04:11 »
Juste un truc:  "non-plus", faut pas de tiret.

A part ça, ben... Encore un bon texte avec une chouette plume, quoi.
Of course it is happening inside your head, but why on earth should that mean that it is not real ?
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Hors ligne trompette sournoise

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Re : Les petits bateaux pneumatiques jaunes (partie 1)
« Réponse #4 le: 30 septembre 2009 à 18:21:08 »
Ok pour les guillemets, ça n'a pas de sens.
Et le "non plus", c'est officiellement ma bête noire.

La suite arrive, bientôt.

Hors ligne Niitza

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Re : Les petits bateaux pneumatiques jaunes (partie 1)
« Réponse #5 le: 02 octobre 2009 à 11:21:32 »
J'ai beaucoup aimé ! Un peu comme Nienna, je trouve la façon que tu as de tout présenter avec une certaine ironie sans pour autant négliger les détails qui dévoilent la réalité de la situation est très agréable et très maîtrisée. Les événements s'enchaînent bien, nous menant sans problème d'un moment à l'autre. Seule réserve, le tout début, qui reprend le style de présentation initiale d'un conte, me paraît un peu lourde (ce qui est en fait le cas à chaque fois que je vois ce il était une fois rebattu), surtout quand on la compare à ce qui vient ensuite, à savoir une narration vive.

J'ai particulièrement apprécié la présentation que tu fais du personnage de Finch (surtout le "Finch avait entre 16 et 21 ans, c’est pourquoi il était philosophe.") - à la fois originale mais le campant bien, en accord avec le comportement qu'il a ensuite.

Je n'ai pas remarqué de fautes d'orthographes qui auraient abattu mon élan de lectrice :mrgreen:

Bref, j'attends la suite, qui j'espère va vraiment venir bientôt !
Und meine Seele spannte
Weit ihre Flügel aus,
Flog durch die stillen Lande
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Hors ligne trompette sournoise

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Re : Les petits bateaux pneumatiques jaunes (partie 1)
« Réponse #6 le: 06 octobre 2009 à 13:38:36 »


Livré à lui-même, Slit sortit de la voiture pour se dégourdir les jambes.
Les voisins habitaient dans un monospace, à quelques mètres de là. Famille nombreuse. Le patriarche se tenait au volant, un gobelet en ferraille à la main. Lorsqu’il aperçut Slit, il leva son verre bien haut.

-   A la santé du petit dernier ! A la tienne, gamin. Slicht.
-   C’est Slit.
-   A la bonne tienne, gamin.

Et il but une longue rasade. Eux aussi avaient du tirer un quatre chiffre. Sauf qu’ils s’étaient levés de bonne heure pour aller chercher leur bidon. Ou alors ils avaient envoyé un des gamins camper juste en dessous du robinet.  Les voisins n’étaient pas du genre à rater leur tour de rationnement.

-   Alors Stichl, comment ça va aujourd’hui ? On vit toujours d’amour et d’eau fraiche ? On se la coule douce ? La vie est pop ?
-   Ca va m’sieur. Dites. Vous z’auriez pas un p’tit peu d’eau pour moi. S’il vous plait ? Juste une goutte.

Le voisin jeta un œil à son gobelet.

-   Non… Non, je crois pas que t’en voudrais de toute façon, pas vrai ?
-   Si, si. Sûr que j’en voudrais bien un peu. Regardez.

Slit tira sa mauvaise langue.

-   Oublie ça, ok ? Si je pouvais te dépanner, je le ferais. Oublie ça, c’est mieux.
-   M’sieur ?
-   Ouais ?
-   Vous sauriez pas, des fois, comment ça se fait que les avions tiennent en l’air comme ça, avec le poids qu’ils font et tout ?
-   Ben… Je dirais que c’est une histoire de gravitation universelle compensée par un genre de rapport poids/puissance de l’objet volant, en quelque sorte.
-   …
-   C'est-à-dire qu’ils ont des réacteurs, ce genre de trucs. Et puis y’a les ailes aussi. L’air passe sous les ailes et ça les porte comme qui dirait, ça les soutient quoi…

Le voisin entendit ses bras à l’horizontale afin d’illustrer la cohérence de sa brillante démonstration scientifique. Il fit même le bruit du moteur avec sa bouche. Il avait l’air saoul. Seulement, sa tasse se renversa sur ses genoux tandis qu’il effectuait un virage un peu trop sec.

-   Merde, dit-il. Nom de Dieu de merde ! Ma bonne pisse fraiche du matin… Bordel de con.

Slit s’éloigna.
Visiblement, les voisins n’avaient pas touché leur bidon non plus.

Slit emprunta l’escalier du parking. Il manquait des marches. Cela vous obligeait à braver le vide à de nombreuses reprises. Mais ça allait. Quand il fut dehors, il se mit en route vers l’endroit qu’il aimait le plus au monde. Il fallait quitter la ville. Une fois dans les rues dévastées, il fallait regarder où l’on mettait les pieds. C’était plutôt une bonne chose. Ca vous évitait de lever les yeux au ciel et d’assister au déprimant spectacle de cette orgie de bleu. Une vie sans l’ombre d’un nuage, ou presque. Le cauchemar.

Slit n’empruntait jamais les grandes avenues, ce qu’il en restait du moins. Il avançait dans les décombres, traversait des immeubles troués, prenait des ruelles quasi-impraticables. Il y avait des cadavres de bagnoles partout, posés ici ou là. Habités ou non. Du jour au lendemain, quelqu’un avait coupé les vannes amenant le pétrole. Les automobilistes avaient abandonnées leurs voitures à l’endroit de la dernière panne d’essence. On aurait dit de vieux jouets oubliés. A présent, on pouvait au moins s’y abriter. Un toit sur la tête. Plus rien ne tenait debout de toute façon. Vous pouviez habiter dans un embouteillage. Vous pouviez même élire résidence dans les carcasses d’un carambolage. Ca faisait des duplex.
Slit marchait en regardant ses pieds.
A certains endroits, le macadam s’enroulait sur lui-même comme une vieille moquette.
Puis il quitta la ville, se retrouva sur une route défoncée.

Finch lui avait interdit mille fois de s’éloigner du centre mais les plus beaux endroits du monde vous attirent malgré tout. Malgré la canicule, malgré la soif, malgré les tongs qui se mettent à sentir le plastique fondu.
Il n’était plus très loin maintenant.
Il fallait quitter la route et descendre le long de la falaise qui la bordait.
En contrebas, le lit d’une ancienne rivière. Tout au fond, une épave d’avion.

La descente ne posa pas de problème à Slit. Bien que les rochers furent escarpés, cela restait moins périlleux que les escaliers du parking.
La carcasse du zinc se trouvait à l’ombre, la plupart de la journée. C’était un nid. Un nid bien frais, un nid tout rouillé, rempli de morceaux de métal coupant dont il fallait se méfier. Mais un nid tout de même.

Slit se glissa à l’intérieur du cockpit. Une vieille mappemonde rafistolée était étalée sur le tableau de bord. Certains boutons de commande pouvaient encore être actionnés. Clic. Clic. Clic. Train d’atterrissage rentré. Clic. Puissance maximale.
Il n’avait jamais pu retrouver le manche d’origine parmi les pièces disséminées autour de l’épave. Il l’avait remplacé par un morceau de bois, grossièrement fixé. Altitude 15 000 mètres. Lieutenant Slit, 156 sorties à son actif. 783 appareils adverses abattus. Médaille du courage. Etoile de la témérité. Ennemi accroché, BIP, BIP, shoot quand vous voulez tour de contrôle, envoyez la sauce Lieutenant, SHOOT. 784 réalisations. Bon boulot Slit, revenez à la base boire une grande grenadine bien fraiche !

Au dessus de la tête du lieutenant Slit, glissées entre deux plaques de métal rouillé, on trouvait des photographies : un couple surexposé, une jeune femme dont on ne distinguait pas les traits mais qui croisait les jambes sur une chaise de jardin, des enfants, des photographies d’identité en noir et blanc. Simplement quelques morceaux de pellicule cramée que Slit avait dégotés un jour, dans une grande boite à chapeau. Des inconnus. Peut-être encore en vie. Probablement pas. La famille et les amis du Lieutenant Slit. Femme, enfants, petits cousins, partenaire de badminton… Ceux et celles pour lesquels il sortait chaque jour, aux commandes de son avion de chasse. CLIC. CLIC. Pilote automatique enclenché.
 

Au fond de son trou, l’épave de l’avion reposait presque à la verticale. Les mitrailleuses lourdes orientées vers le haut. Difficile de dire comment le pilote avait fait son compte. Peut-être qu’il avait juste raté son créneau. Slit visait donc le ciel. Parfois les nuages, quand il y en avait. Cela devenait atrocement rare. La plupart du temps, il chaussait ses lunettes de plongée et ouvrait le feu sur tout ce bleu impitoyable, livrant des heures durant un combat aérien épique, aux prises avec un nombre incalculable d’avions fantômes.

Ce jour là, tandis qu’il pourchassait sa 785ème victime, Slit eut un mouvement de recul. Il ôta ses lunettes et mis la main sur son front, afin de se protéger du soleil. Sa bouche s’ouvrit si grand que même sa langue boursoufflée s’y trouva soudain à son aise. Au dessus de lui, battant de l’aile, il y avait un avion. Un vrai. Il secoua la tête. Les mains tremblantes, il saisit le manche en bois, ajusta ses mitrailleuses, ferma les yeux et ouvrit le feu. Il laissa passer une seconde. Quand il regarda à nouveau, il vit l’avion ennemi, l’authentique machine de guerre volante dont il entendait les cahots du moteur, descendre soudainement en flamme. Slit sauta hors de la carcasse de son appareil, prit sa tête entre ses mains coupables et trépigna sur place,  observant l’immense panache de fumée noire s’élever un peu plus loin.
« Qu’est-ce que j’ai fait ? Qu’est-ce que j’ai fait ? Ca se peut pas… »
Tandis qu’il escaladait la falaise, envisageant d’aller à la rencontre de l’avion abattu, il leva la tête et vit descendre, lentement, une silhouette suspendue à un parachute.
Son méritant et infortuné adversaire.
Il fallait absolument rencontrer cet homme.

....

Hors ligne Kathya

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Re : Les petits bateaux pneumatiques jaunes (partie 1)
« Réponse #7 le: 06 octobre 2009 à 22:07:36 »
C'est très plaisant à lire. C'est cynique à souhait et pourtant ça reste très léger ! ^^

J'ai beaucoup aimé, surtout la première partie avec la description désabusée des deux villages avec les fous qui tapent sur leurs casseroles.  :D

Bravo o/
"Je suis la serveuse du bar Chez Régis ! Ou un leprechaun maléfique barrant l'entrée d'un escalier imaginaire..."

Et puis la Nuit seule.
Et rien d'autre, et plus rien de plus.

Avant l'hiver, Léa Silhol

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Re : Les petits bateaux pneumatiques jaunes (partie 1)
« Réponse #8 le: 07 octobre 2009 à 15:21:54 »
La deuxième partie est tout aussi captivante, et augure du meilleur pour la suite avec cet élément nouveau...
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Hors ligne Niitza

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Re : Les petits bateaux pneumatiques jaunes (partie 1)
« Réponse #9 le: 10 octobre 2009 à 18:11:10 »
La situation de ces survivants est tout de même assez atroce, quand on y pense...

Mais bon, j'ai tout de même bien aimé ce passage-ci également. J'aime beaucoup la façon que tu as de présenter Slit, à savoir comme un gamin qui a l'air d'avoir toujours connu cette situation, qui s'en accommode donc et trouve tout de même le moyen d'être un gosse qui s'amuse en se créant son petit univers, comme il le fait dans l'avion.

En tout cas, un élément nouveau arrive de façon inattendue. Maintenant, j'attends de voir s'il va réussir à aborder cet aviateur qui n'a pas dû comprendre ce qui lui arrivait, le pauvre...
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Hors ligne Nienna

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Re : Les petits bateaux pneumatiques jaunes (partie 1)
« Réponse #10 le: 11 octobre 2009 à 19:10:53 »
Alors, deux/trois trucs d'abord :

Le voisin entendit ses bras à l’horizontale afin d’illustrer la cohérence de sa brillante démonstration scientifique.
étendit

CLIC. CLIC. Pilote automatique enclenché.
Pourquoi "clic" en majuscule ? Je vois pas trop ce que ça apporte.
 
La plupart du temps, il chaussait ses lunettes de plongée et ouvrait le feu sur tout ce bleu impitoyable, livrant des heures durant un combat aérien épique, aux prises avec un nombre incalculable d’avions fantômes.
Je trouve qu'il manque une virgule après "livrant".

Sinon, quelques accents sir corn flakes, euh...circonflexes se perdent...

Bon boulot Slit, revenez à la base boire une grande grenadine bien fraiche !
fraîche.

Simplement quelques morceaux de pellicule cramée que Slit avait dégotés un jour, dans une grande boite à chapeau.
boîte

...........

J'aime toujours. Le perso de Slit est attachant. Comme Niitza, j'aime beaucoup le fait qu'il est comme un gosse, se créant son petit univers et tout. Du coup le texte reste très sympa à lire, on se prend à l'histoire, on se demande ce qui va arriver...etc.

ça me fait un peu penser au livre La route de Cormac McCarthy (enfin j'ai juste lu les premières pages de ce livre mais ça se passe aussi dans un univers "post-apocalyptique"), chais pas si tu connais ?

Au plaisir de lire la suite !
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Hors ligne trompette sournoise

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Re : Les petits bateaux pneumatiques jaunes (partie 1)
« Réponse #11 le: 11 octobre 2009 à 21:14:21 »
Vachement bien "la route", que ceux qui l'ont pas encore lu se jettent dessus à bras raccourcis. En plus, Mc Carthy, lui, se galère même pas à expliquer pourquoi c'est la zone, c'est comme ça et puis c'est tout. Rien qu'un fainéant, le mec.  Si vous aimez les road trip en caddy au milieu du néant, c'est parfait.

Merci de vos passages en tout cas.

Hors ligne trompette sournoise

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Re : Les petits bateaux pneumatiques jaunes (partie 1)
« Réponse #12 le: 12 octobre 2009 à 09:12:23 »
2. Don Quichotte

Altitude 2500 mètres.
2000 mètres.
Communications HS.
Moteur droit en torche.
Métier de con.
Altitude 1500 mètres.
Je prends le temps de fourrer une carte topographique dans ma combinaison.
Crash en zone ennemie probable à 95 %.
Manche à balais ne veut plus rien entendre.
Altitude 1000 mètres.
Disons 100 %
Mission Don Quichotte, échec. Je répète. Don Quichotte, fiasco.
Altitude 750 mètres.
Chaud.
Les flammes lèchent mon cockpit.
Le sol se rapproche.
EJECT !

Je ne prends même pas le temps de remballer ma toile. L’appareil ensemenceur X650 est crashé un peu plus loin. Son panache de fumée est repérable à des kilomètres à la ronde. Je dispose de mon arme de service, chargée, et d’une boite de cartouche. Je sais que je ne serai jamais capable de tirer sur qui que ce soit. Ils vont me traquer. On prétend que les autochtones pratiquent le cannibalisme, dans le coin. Nous les y avons quelque peu encouragés, je veux bien l’admettre. Moi, simple soldat. Les traites de la piscine qui tombent tous les mois. Tenants et aboutissants de ce conflit hydraulique me sont étrangers. Ou presque. Je me contente de crever les nuages, le plus loin possible de leurs récupérateurs d’eau. Mission Don Quichotte.

 Au Moyen Orient, en emmagasinant d’énormes quantités d’eau dans leurs réservoirs, les ingénieurs ont réussi à accélérer la rotation de la Terre, d’un huit millionième de seconde par jour selon les dernières estimations. Le Pôle Nord et la Canada vont bientôt se toucher. Ca devient n’importe quoi. Bordel total. Ici, cela fait longtemps qu’ils ont bouffé leurs ingénieurs mais on ne sait jamais…

Impossible d’empêcher la pluie de tomber. Toutefois, il est devenu assez simple de décider où cela doit se produire. Ca évite à nos ennemis de constituer des stocks. Si tu crèves un nuage au milieu du désert, c’est gagné : personne n’en profite et le fleuve que ton peuple a domestiqué prend une plus-value considérable. Il devient l’unique source d’eau potable. Mission Don Quichotte. Echec. Ensemenceur X650 détruit.

Il faut que je rentre chez moi, du bon côté du barrage. Chez moi où le robinet se trouve dans la cuisine, pas besoin d’organiser une loterie pour savoir qui boira en premier. Chez moi, où on ne se mange pas les uns les autres.

Une route. Il faut que je trouve une route. Ensuite, identifier le chef de cette tribu d’assoiffés et négocier mon échange contre une ouverture substantielle des vannes. Pour un temps.

Merde.

Quelqu’un approche. Une silhouette se dessine dans les contours floutés d’un horizon en surchauffe. Le messie, peut-être bien. Un petit messie, alors. Et maigre avec ça. Un visage d’enfant qui sourit. Un gamin en slip de bain qui se rapproche, des lunettes de plongée vissées sur son crane chauve. Ma main droite caresse mon arme. Je refuse de me laisser bouffer par un môme anorexique.


-   Bonjour !
-   Salut.
-   Je suis désolé.
-   Pourquoi ?
-   C’est moi qui vous ai abattu. Votre avion.
-   Oh. Vraiment ?
-   J’étais planqué au fond de la falaise, au bord de la route. Z’aviez aucune chance. Sans rancune ?
-   Ca va. Vous volez sur quoi ?
-   Une carcasse de MIG 23. Je suis le lieutenant Slit.
-   Capitaine Terry Flylow, enchanté.
-   Pareil. Vous avez quel âge ?
-   35 ans.
-   C’est vachement précis.
-   Dites, lieutenant Slit. Vous m’amèneriez sur cette route ?
-   Vous auriez pas un truc à boire, n’importe quoi ?

J’ai saisi la gourde qui pendait à mon ceinturon et je l’ai tendue au gamin. Il s’est jeté dessus et a estimé son poids. Ca l’a fait sourire. Elle était pleine.

-   De l’eau ?
-   Vous auriez préféré du schnaps, lieutenant ?
-   Quoi ?
-   Je blague. C’est de l’eau. Bois.

Il a descendu la moitié de la gourde, ses mains crispées dessus. Si tu avais voulu la lui arracher à ce moment là, il t’aurait fallu un pied de biche. Il n’ était pas loin de tourner de l’œil.

-   Ca va mieux ?
-   …
-   Lieutenant ?
-   C’est la meilleure eau que j’ai jamais bue.
-   C’est vrai que vous avez un robinet ici ?
-   Un baril par semaine par personne. Un petit baril d’eau trouble, en plus. Mon colocataire Finch, qui est philosophe, dit qu’elle fout la chiasse plus vite qu’elle désaltère. Vous étiez en mission par chez nous, Capitaine Flylow ?
-   Affirmatif. Mission Don Quichotte. Echec total.
-   Et vous deviez descendre qui, au fait ? On a plus des masses d’avions par ici…

La mission Don Quichotte consiste à diffuser de l’iodure d’argent dans les nuages annoncés par le relais météo. On donne aux gouttelettes de liquide dispersées et non cristallisées un noyau autour duquel elles gèlent et forment de la glace. On vise les nuages et on les crève avant qu’ils ne passent au-dessus d’une zone habitée. La glace tombe en s’alourdissant et attire d’autres gouttelettes en chemin, jusqu’à ce que son poids l’entraine dans les zones d’air plus chaud où elle fond avant de tomber en pluie. Quand les conditions sont bonnes, cette technique peut augmenter les précipitations de 50 à 70 %.  Là où personne ne peut en avoir besoin. Il s’agit d’une des stratégies mises en place afin de plonger une population en situation de stress hydrique. Grosse panique hydrique, dans le cas qui nous intéresse.

-   Alors, vous deviez descendre qui ?
-   Je me bats contre des moulins à vent, uniquement.

Qu’est-ce que je peux répondre d’autre ? Imaginez-vous sur l’échafaud, un masque sur le visage, une lourde hache entre les mains, avec ce gamin enchainé qui vous demande « Et vous êtes là pour tuer qui, au fait ? ».

-   Dites, vous devez savoir à coup sûr, vous, pourquoi les avions y volent ?
-   …
-   Malgré qu’ils sont très lourds et tout ?
-   Les avions volent grâce à deux phénomènes qui se produisent au niveau de leurs ailes. Le premier est dû au fait que les ailes d'un avion sont inclinées. Ceci a pour conséquence de créer une surpression sous l'aile.
En effet, lorsque l'avion vole, l'air est freiné par l'aile et cette surpression va pousser l'avion vers le haut. Le second phénomène qui permet à l'avion de voler est la portance. L'air qui circule au-dessus de l'aile va plus vite que celui circulant en dessous, induisant alors une dépression qui s'oppose au poids de l'avion. L'aile est comme aspirée par le haut et portée par l'air freiné sous elle.
-   Dites capitaine Flylow, c’est pas parce que vous savez pas qu’il faut inventer n’importe quoi, pas vrai ?



Slit considérait le pilote comme son prisonnier, avec les droits et aussi les devoirs que cela impliquait vis-à-vis de la santé de cet homme. Il le mena vers la route puis, en direction des ruines. Son intention, subtilement soufflée par le détenu en question, était de faire passer la nuit à Flylow dans le parking. La Nissan pouvait bien accueillir trois personnes. Surtout que deux d’entre-elles étaient sérieusement amaigries. Bref, Slit projetait d’échanger son prisonnier, dès le lendemain, auprès des autorités situées du bon côté du barrage. Flylow avait étendu sa carte sur le sol et montré à Slit quel chemin emprunter afin de rejoindre discrètement un check point. Ce qui importait au gamin, c’était que le pilote ne se fasse pas repérer, lyncher puis dévorer par des gens comme Pit du deuxième niveau.
Quand on apprendrait sa responsabilité dans le retour sain et sauf du pilote égaré, on offrirait à Slit de nouveaux papiers et la possibilité de se baigner dans une piscine pour la première fois.
Flylow, quant à lui, voulait bien jouer les victimes tant qu’on lui permit de traverser ce bourbier cramoisi sans encombre.
D’abord, il lui fallait mettre la main sur une tenue moins voyante que sa combinaison de pilote. Alors qu’ils arrivaient aux « portes de la ville », Slit et Flylow s’embusquèrent derrière une énorme cloche d’église qui gisait au bord de la route, et virent passer un fidèle, en route pour la messe. Il portait un ciré jaune et s’abritait sous un large parapluie. Une longue paire de palmes compliquait quelque peu son évolution au milieu des gravats.

-   Si on lui piquait ses fringues, avisa Slit, tu pourrais passer parfaitement incognito.
-   Ca saute aux yeux, ironisa Flylow.

L’ancien château d’eau était devenu un lieu de culte. Eventré, vacillant, noirci et vide, l’ironie voulut qu’il tienne encore, longtemps après que tout se soit écroulé autour de lui. Une vilaine dent cariée au milieu des ruines. L’endroit résonnait du chant des fous.
Visiblement, le ciré jaune était en retard. Quand il fut entré, on barricada tant bien que mal derrière lui.

-   Que font-ils là-dedans ? demanda le pilote
-   Ils prient pour la pluie.

Le chasseur de nuage se sentit impliqué.

-   On peut jeter un œil, discrètement ?

Slit lui montra comment escalader l’édifice. Le gamin l’avait déjà fait plusieurs fois, s’étant systématiquement vu refuser l’entrée et curieux de savoir si l’on cachait des quantités d’eau astronomiques dans cet église new-age. Ils grimpèrent jusqu’au trou béant qui perçait le bâtiment, à mi-hauteur. Depuis cette lucarne improvisée, ils virent, au fond de l’ancienne cuve, une forêt de parapluies cassés s’agiter autour de l’autel et de celui qui semblait être le saint patron des tarés.
Sous leurs ombrelles déglinguées et obsolètes, les fidèles tournaient en rond en chantonnant une version de « Singing in the rain » à vous fendre le cœur. Extrêmement lugubre. Ils marquaient la mesure à l’aide de leurs palmes, qui venaient frapper le sol en cadence. Les restes d’un piano avaient été trainés dans le château d’eau et comme tous les pianistes semblaient avoir péris, un homme frappait épisodiquement quelques touches au hasard afin d’accompagner la complainte de ses compagnons. Des accords tordus se faisaient échos. C’était très désagréable.

L’autel était constitué d’une baignoire rouillée dans laquelle on avait couché une statue représentant Jesus, sans la croix. Sans doute l’avait-on récupérée parmi les débris de l’ancienne église, totalement dispersée suite aux bombardements.
Le célébrant en chef, un arrosoir violet à la main (un arrosoir de fillette d’après ce que Slit et Flylow pouvaient en voir), gâchait un bidon entier à répandre de l’eau dans la baignoire, sur toutes les parties du corps de l’icône marbré.
Quand il eut terminé de donner le bain à Jésus, il ordonna à l’assemblée de se figer.
La ronde s’arrêta, le temps d’un ultime « Singing in the raaaaaaiiiinnnnnn », sur un vibrato de langues asséchées.
Le prêtre prit alors la parole :

-   « Les sources de l’abime et les écluses des cieux furent fermés et la pluie ne tomba plus du ciel » nous dit la Genese. Page, heu… 15.

Il haussa les épaules, comme s’il ne comprenait pas bien lui-même le sens de cette phrase et poursuivit :

-   « Tout ce qui mouvait sur la terre périt, tant les oiseaux que le bétail et les animaux, tout ce qui rampait sur terre, et tous les hommes » . Voilà. Personnellement, j’ajouterai qu’il ne reste plus que nous. Certains disent que des hommes trinquent encore, de l’autre côté du barrage, qu’ils arrosent toujours leurs plantes. Je n’y crois pas. Nous sommes le peuple élu, choisi par Dieu pour assister à l’apocalypse puis, au déluge. Je vous promets 40 jours et 40 nuits de pluie sur Terre, mes frères !

Clameurs dans l’assistance.

-   Ceci est notre arche. Vous êtes les animaux purs, non-purs, les oiseaux du ciel, mâles et femelles. Et vous avez été sauvés. Maintenant, communions…

Le célébrant entreprit alors quelque chose de terrible. Il urina dans son petit arrosoir. Tandis qu’il remplissait avec difficulté la relique, ses lèvres bougeaient sans qu’on puisse entendre ce qu’il marmonnait. Il fermait les yeux et son corps était parcouru de spasmes. Enfin, il leva l’arrosoir au-dessus de sa tête et hurla :

-   Buvez, car ceci est ma sainte pisse.

Les fidèles s’étaient déjà disposés en file indienne, toujours sous leurs parapluies. Patiemment, ils attendirent leur tour. Un à un, ils s’agenouillèrent devant le prêtre qui déposait quelques gouttes de son précieux fluide sur les langues boursouflées qui se tendaient devant lui.

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Re : Les petits bateaux pneumatiques jaunes (partie 1)
« Réponse #13 le: 13 octobre 2009 à 15:07:50 »
Justement, la route de McCarthy j'en ai entendu parler depuis et je me disais aussi que tu devais connaître et aimer!

Ce dernier envoi est très bien, j'aime beaucoup le parallèle récurrent avec Don Quichotte, et la parodie de culte religieux... Le nom de Flylow est très bien trouvé  :mrgreen: et j'aime bien l'explication super scientifique de la capacité des avions à voler malgré leur poids ("c’est pas parce que vous savez pas qu’il faut inventer n’importe quoi, pas vrai ?"  :D )

Vivement la suite...
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Re : Les petits bateaux pneumatiques jaunes (partie 1)
« Réponse #14 le: 13 octobre 2009 à 19:44:23 »
Yeah mon Dealer est de retour  :coeur:


Encore un truc du tonnerre, une idée super original et un monde certes complètement apocalyptique, mais toujours avec cet humour que j'adore ^^

Le gosse est hyper attachant, je l'adore, et en particulier la réplique citée par Leia xD

C'est quand même dingue ce truc, de faire pleuvoir les nuages pour assoiffer une population ! Oo Sérieusement, d'où est-ce que tu sors ça ?


Un tout ptit mini truc, parce que j'suis d'humeur chipoteuse (et ma colleuse de Chimie l'était aussi --") :
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Les restes d’un piano avaient été trainés dans le château d’eau et comme tous les pianistes semblaient avoir péris, un homme frappait épisodiquement quelques touches au hasard afin d’accompagner la complainte de ses compagnons. Des accords tordus se faisaient échos. C’était très désagréable.
La dernière phrase fait un peu palote face au reste... 'très désagréable', c'est tout ? Un truc plus fort finirait mieux le paragraphe je trouve  ;)



Merci pour tout ça en tous cas ! :D Ca c'est de la bonne, c'est long ! En espérant que la suite arrive vite =D

 


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