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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Alcool

Auteur Sujet: Alcool  (Lu 758 fois)

Hors ligne sonadoré

  • Troubadour
  • Messages: 290
Alcool
« le: 12 Juin 2017 à 00:12:22 »
Je crois que je commence à subir une fatigue extrême. Mes émotions échappent à mon contrôle, les souvenirs se brouillent. Il ne me reste que des bribes à l'apparition aléatoire. Je tiens mon crayon avec difficulté, la main tremblante, assourdi par cette musique répétitive que je ne parviens pas à cerner non plus. De temps à autre, je suis ébloui par un éclat lumineux dans lequel j'aperçois l'ombre de ton corps. Je pourrais dormir, fuir quelques heures et revenir mieux armé, reposé et de nouveau maître de moi. Mais ce n'est plus ce que je veux. Mes passions auront eu raison de mes habitudes : je veux me laisser aller à cette transe, ressentir les profondes vibrations du saxophone, faire battre mon cœur au rythme de ton chant. Il y a tes doigts qui, d'un mouvement aérien, d'une élégance époustouflante, font remonter tes vêtements pour les jeter loin, derrière, dans l'abîme du lendemain.

   A cause de cette mélodie arrogante, je me suis de nouveau cru écrivain. Comme si mes mots valaient l'éclat de ta peau. J'ai récité quelques vers aujourd'hui, ceux d'un livre de Kipling que je t'ai vu lire sur le banc l'autre fois. De ces morales parfaites, de ces rimes si pures qu'elles résistent à la traduction, de ces modèles que l'on espère imiter après quelques verres d'alcool. Je récite ses vers avant d'aller écrire les miens de mon souffle hésitant dans ton cou offert. Il faudra penser à remercier Kipling, la chaleur estivale et les larmes qui ont coulé toute la journée ; ce soir, j'ai vu le lit de leur rivière. Tes lèvres ont un goût fruité, tes joues portent en elles le sel du chagrin.

   Il paraît que ta sœur va très mal, qu'elle ne supporte plus les coups qu'on lui donne et les mots qu'on lui jette. Il paraît aussi que ton armure, déjà fragile pour te protéger toi, ne peut assurer sa protection et que tu t'en sens coupable. En caressant ta main, je voulais te promettre qu'on ne te demandait pas tant de sagesse. Tu pourrais lui écrire une chanson, on l'enregistrerait et demain, ou plus tard, elle résonnerait dans le ciel parisien depuis le balcon sur lequel ta sœur passe ses nuits. Tu as la voix des anges, un peu douce mais cassée, celle qui permet le voyage et l'introspection. Pour toutes les fois où je t'ai dit de te taire, mille pardons.

   J'ai relu quelques poèmes dans la pénombre. Mes yeux ne tarderont pas à se fermer, épuisés et alourdis par le poids des promesses. En écrivant, je murmure des vers pris au hasard. Je sens presque l'odeur de tes cheveux au moment de te les chuchoter à l'oreille. Mes draps se foutent de la littérature, ce sont des mécréants qui essuient ma sueur les nuits d'angoisse, ces nuits où le saxophone ne berce pas mon endormissement. Rien n'a le confort du creux de tes seins. Rien n'a l'acidité de tes reproches, la violence de ton rejet, le mépris de ton regard. Après tout, c'est une vie bien terne qu'une vie sans ta haine.

   J'écrirai nos nuits d'amour sur les murs de ma chambre. Entre deux récits, j'irai fumer une cigarette à ma fenêtre, juste pour te faire chier. Je souffre de l'angoisse c'est vrai, toutefois tu as remarqué que je m'appliquais toujours à mettre mes crises en scène. Il fallait que je sois digne de mes personnages, il aurait été trop facile de les faire boire à en être malade, de les faire chialer jusqu'à la déshydratation. Je devais prendre un peu de leur malheur pour leur rendre l'existence supportable. C'est le sacrifice de l'écrivain : s'accaparer les dérives de ses créations. Si je voulais en devenir un, il fallait bien que je commence par là.

   Je n'écoute plus ton écho. Je n'entends ni tes plaintes au sujet de ta sœur, ni les notes perdues de tes envolées lyriques. Je n'entends plus que moi, ma respiration accélérée et mon stylo excité. Tu vois, ça m'importe peu que ce soit toi. En fait, ce qui compte vraiment, c'est ce que je ressens. Tu es un peu de l'encre qui coule sur ces pages. Une muse partiellement détruite dont les histoires alimentent les fantasmes d'un écrivain raté. Parfois, je te confonds avec moi. Je ne sais plus lequel de nous deux est en train de pleurer. Je ne saurais certifier non plus que ce n'est pas moi qui ai fini cette énième bouteille d'alcool...
Utopisme

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  • Tabellion
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Re : Alcool
« Réponse #1 le: 12 Juin 2017 à 16:46:19 »
Bonjour,

Joli texte, chargé d'émotions. Peut-être un peu inégal dans la narration. Il y a certains passages très inspirés :

Citer
Il paraît que ta sœur va très mal, qu'elle ne supporte plus les coups qu'on lui donne et les mots qu'on lui jette.
Citer
J'écrirai nos nuits d'amour sur les murs de ma chambre.
Citer
Mes passions auront eu raison de mes habitudes

D'autres sont un peu plus transparents:

Citer
Il paraît aussi que ton armure, déjà fragile pour te protéger toi, ne peut assurer sa protection et que tu t'en sens coupable.
Citer
Tes lèvres ont un goût fruité, tes joues portent en elles le sel du chagrin.

L'ensemble est un joli récit poétique que je devine introspectif.
L'éloge offre à la vanité ce qu'il vole à l'humilité.
http://davereis.blogspot.com/

Hors ligne sonadoré

  • Troubadour
  • Messages: 290
Re : Alcool
« Réponse #2 le: 13 Juin 2017 à 13:29:03 »
Merci de ton passage Seixal  ;D
Utopisme

 


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