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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Chaleur et poussière

Auteur Sujet: Chaleur et poussière  (Lu 914 fois)

Hors ligne Bahdon83

  • aka Reyeh17
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    • La Gazette de Djibouti
Chaleur et poussière
« le: 03 Juin 2017 à 18:54:14 »
      Le vieux bus roulait tant bien que mal à travers les ruelles de la Cité Saoudi. Midi approchait et la chaleur était suffocante, comme d’habitude. En sortant de la place Mahamoud Harbi, la place centrale de la ville, le jeune chauffeur avait choisi de couper à travers ce groupe de maisons plus prétentieuses les unes que les autres, que les Djiboutiens ont appelé Cité Saoudi. Plutôt de grandes maisons cossues que des villas, entourées de murs d’enceintes  surmontées de barbelés ou de bris de verres. Parfois, un portail entrouvert laissait voir l’intérieur de ces maisons : une cour tout en marbre, une porte d’entrée ouvragée, un gardien en train de déverser des litres d’eau sur quelques arbustes rachitiques.
      A travers les pare-brises, je regardais défiler ces maisons. Il devait faire bon vivre là-dedans ! Après une journée passée à titiller l’ordinateur, dans un bureau où le climatiseur fonctionnait à plein régime jour et nuit, les heureux habitants de ces luxueuses bicoques devaient se transporter dans des voitures, climatisées elles aussi bien sûr. Le seul moment où ils devaient être exposés aux éléments était lorsqu’ils descendaient de leurs véhicules pour se diriger précipitamment vers l’entrée.    
      Tout en me laissant aller à ces pensées oiseuses et inutiles, je baissais la tête et mon regard tomba sur mes vieilles sandales poussiéreuses et mes doigts de pieds racornis par la marche et le mauvais entretien. Je portais un survêtement de sport bleu qui s’effilochait vers le bas. Un sourire amer flotta sur mes lèvres. Evidemment, je ne faisais pas partie de ces privilégiés, ni aucun des passagers de ce bus non plus.
      Je jetais un regard alentour. Des visages et des corps meurtris par les efforts,  les privations, la chaleur et la poussière. Ce qui me rappella une conversation avec  une collègue, il y avait de cela quelques mois. Elle m’avait rapporté son échange avec un docteur qu’elle consultait pour une sinusite. Lorsqu’elle lui avait demandé quelles précautions prendre, le docteur, un français, lui avait cyniquement répondu : « Aucunes. Ou plutôt une : demandez à votre Président de débarrasser la poussière des rues ! » Ma collègue m’avait avouée qu’elle s’était sentie choquée et décontenancée par la réponse du docteur, tout autant que le ton qu’il avait employé.
      Chaleur et poussière. Moustiques et mouches. Poubelles à ciel ouvert, sur le bord de l’unique artère principale qui traverse la ville de part en part. Vivre à Djibouti, c’est avoir l’impression de nager péniblement dans une énorme marmite bouillonnante pleine de saletés. En tout cas, pour les plus pauvres d’entre nous. L’argent avait permis à une minorité d’échapper à la poussière, la chaleur et les insectes. C’était le luxe local d’afficher une peau fraiche, éclairci par les produits et l’absence d’exposition au soleil. Une peau lisse et sans les cicatrices occasionnées par les piqûres de moustiques. Une peau où ne luisaient pas la sueur et les plaques de sel, due à l’absorption d’une eau pratiquement imbuvable délivrée par les services publics négligents et paralysés par le clientélisme et le manque de suivi. Le luxe à Djibouti, c’est d’avoir une peau de bébé et un corps bien rebondi, ce qui montre qu’on a suffisamment de moyens pour engraisser ce corps et entretenir cette peau.
      Des éclats de voix me tirèrent brutalement de mes sombres rêveries. Une discussion s’était engagée, nécessairement enflammée quand il s’agit de Djiboutiens discutant dans un bus. Un vieil homme chauve et à la figure glabre, habillée à l’européenne, tirait sur la barbe fournie d’un jeune en tenue religieuse et portant sur ses genoux un sac bandoulière. Les autres personnes assistant à cette scène criaient sur le vieil homme de lâcher la barbe, tandis que ce dernier continuait son manège tout en interrogeant ironiquement le jeune.
          - « Alors, pourquoi tu fais pousser cette barbe ? Et cette tenue, c’est quoi ? Tu es un terroriste ?
          - C’est la tenue que tout musulman doit porter. Lâche-moi, tonton, tu me fais mal, répondit respectueusement le jeune homme, tout en grimacant de douleur.
          - Qu’est-ce qu’il y a dans ce sac ? Une bombe ? reprit ironiquement le vieux, qui ne fit pas attention à la marque de respect que lui donnait le jeune.
          - Pourquoi tu harcèles ce jeune homme ? lui cria un des passagers. Lâche-le tout de suite, ce n’est pas de sa faute si tu t’habilles et penses comme un « blanc »
      La conversation continua, ou plutôt se transforma en une cacophonie de voix. Tout le monde parlait et personne n’écoutait. A la fin, le vieux « blanc » lâcha le jeune homme, lui sourit, et lui lança, en manière de conclusion : « Si tu veux sortir de ce trou, et voyager de par le monde, je te conseille de raser cette barbe. Elle est devenue suspecte, ces derniers temps. »
      Le bus brinquebalait à travers la ville, vrombissant de toute la puissance de son moteur rachitique et fatigué. La conversation se fragmenta en chuchotements, et chacun se tourna vers ses voisins pour la continuer à voix basse, l’assaisonnant de commentaires et d’anecdotes sur le conflit de civilisations et les vieux qui ont connu la colonisation et qui ont « copié » la manière de penser du colon.
      Le voyage se passait dans la bonne humeur. Enfin, le bus stoppa au terminus, à la place Hayabley, l’énorme agglomération à la périphérie de la banlieue de Balbala. Je plissais les yeux malgré moi en descendant, dans une tentative ridicule pour protéger mes yeux. La place grouillait de monde et de bruits. Personne ne faisait attention à ce qui était devenu notre environnement quotidien : la chaleur et la poussière.
:: Chakatouri ::

Hors ligne Moonight

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Re : Chaleur et poussière
« Réponse #1 le: 04 Juin 2017 à 15:33:09 »
J'aime beaucoup ton style d'écriture. L'histoire est agréable à lire, les descriptions sont intéressantes et pas trop volumineuses. Tu dépeins une réalité avec justesse. Bravo :)
En revanche, la fin, par rapport à la conversation que tu as écrite, n'était pas vraiment ce à quoi je m'attendais, mais malgré ça, je n'ai rien à redire :)

Hors ligne Mahad

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Re : Chaleur et poussière
« Réponse #2 le: 04 Juin 2017 à 20:10:03 »
Salut. :)

Je commence, vite fait, avec les quelques petites coquilles du texte.

Evidemment / Évidemment.
Des visages et des corps meurtris par les efforts,  les privations /Il y a un espace en plus après la virgule.
 le docteur, un français, lui avait cyniquement répondu / le docteur, un Français, lui avait cyniquement répondu.
Ce qui me rappella une conversation / Ce qui me rappela une conversation.
A travers les pare-brises / À travers les pare-brises
en grimacant / en grimaçant.
A la fin / À la fin.
L’argent avait permis à une minorité d’échapper à la poussière, la chaleur et les insectes.... (Aux insectes).

Sur le fond.

Le luxe à Djibouti, c’est d’avoir une peau de bébé et un corps bien rebondi, ce qui montre qu’on a suffisamment de moyens pour engraisser ce corps et entretenir cette peau.
J’ai particulièrement aimé ce passage qui résume parfaitement les catégories de gens qui vivent dans ce pays. Tu pourrais aussi bien parler des yeux qui ne sont pas en reste. Les résidus volatiles et la poussière combinés à la chaleur laissent des traces sur le blanc des yeux qui, à force, tire sur le marron virant au rouge des fois. Ceux qui vivent dans ces maisons marbrés et qui ne sont en contact, du moins rarement, avec la poussière ont plutôt un blanc d’œil sans aucune tache, clair et limpide, tirant sur le blanc Kaolin. C'est essentiellement — avec la peau pub de Nivea — ;D l'une de leurs caractéristiques.

- « Alors, pourquoi tu fais pousser cette barbe ? Et cette tenue, c’est quoi ? Tu es un terroriste ?
Tu as déjà le tiret pourquoi mettre les guillemets ? Ou alors enlève le tiret. C’est soit l’un soit l’autre mais jamais les deux à la fois. ;)
Pour rester sur les tirets, il est préférable d’utiliser pour les dialogues, le tiret long ou « tiret cadratin » (alt+0151) ou sinon le tiret moyen ou tiret « demi-cadratin » (alt+0150). Ici, en l’occurrence, l’emploi du signe moins (-), n’est pas du tout approprié. Il est réservé aux traits d’union et aux césures en fin de ligne entre autres.

A la fin, le vieux « blanc » lâcha le jeune homme, lui sourit, et lui lança, en manière de conclusion. /
Je ne suis pas à l’aise avec cette expression « en manière de conclusion ». Peut-être serait-il plus avisé d’écrire en « guise de conclusion ».

Ton texte s’ancre parfaitement dans un quotidien bien connu de tous les Djiboutiens, il est très bien écrit, bien rythmé de ce côté pas de soucis à se faire. Tu reproduis avec une certaine aisance l’énorme poubelle à ciel ouvert qu’est devenue la capitale du pays.
En revanche, ce que j’aurais aimé que tu intègres à celui-ci c’est toute la partie olfactive, si je puis me permettre. La poussière soulève, le plus souvent, son lot de mauvaises odeurs, ce qui n’est pas du tout rare à Djibouti. De la pisse en passant par la bouffe est décomposition. La putréfaction d’un chat, d’un chien ou même d’un mouton écrasé par un chauffard, et reposant sur les rebords des trottoirs, peut facilement vous bousiller les narines ; raison de plus qu’ont les super riches à rouler les vitres toutes fermées.
Tout était bien parti mais ça fini sur une discussion (un dialogue plutôt vigoureux), le fameux conflit de civilisation, dont je n’arrive pas à mettre en relation avec le thème principale de ton texte. Je ne sais pas trop quoi en penser…
L’Islamisme supposé du jeune homme ou « Blanc » colonisateur qui n’est jamais parti. Est-ce une façon de rejeter la faute sur l’autre comme nous le faisons tous, tout en faisait mine de ne pas voir les tas de déchets tout autour de nous ? Une manière irresponsable de toujours transposé le débat ailleurs ? Apres tout qui est responsable de toutes ce grand dépotoir ???
Le texte gagnerait beaucoup plus à être développé parce que tu tiens un sujet et un bon… Mon seul regret.
Il gagnerait également en vivacité avec une chute plus « accrocheuse » avec, pourquoi pas, une petite note d’humour… Se prendre les pieds dans un tas d’ordures en descendant du bus et trébucher par exemple, ou encore se prendre une avalanche de feuilles plastiques sur la figure etc. Ce ne sont que des suggestions.

Ce qui m’a réellement parlé en particulier c’est la scène de ta collègue allée voir le docteur pour son problème de santé dû en grosse partie à la poussière. Je suis moi-même, depuis peu, allergique à la poussière. Je pique des crises de toux extrêmement pénibles aux contacts d’un amas de poussière ; ce qui ne va pas en s’arrangeant et peut finir par des vagues de vomissements ! La suggestion du médecin, quant à elle, est tout à fait pertinente, mais shut !   
Dès lors que tu as évoqué les « vieilles sandales poussiéreuses et mes doigts de pieds racornis par la marche et le mauvais entretien », je n’ai pu m’empêcher de penser à mes pieds et à mes sandales…  À coup sûr à rendre jaloux un galérien.

Si tu le permets, j’aimerai le partager sur la Caravane des Nuls.  :mrgreen:.
Nada.

Hors ligne Bahdon83

  • aka Reyeh17
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    • La Gazette de Djibouti
Re : Re : Chaleur et poussière
« Réponse #3 le: 05 Juin 2017 à 18:25:56 »
Si tu le permets, j’aimerai le partager sur la Caravane des Nuls.  :mrgreen:.

Merci pour tes remarques et tes encouragements. Bien sûr que tu peux partager sur "La Caravane des Nuls"!!!
:: Chakatouri ::

Hors ligne Bahdon83

  • aka Reyeh17
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Re : Re : Chaleur et poussière
« Réponse #4 le: 05 Juin 2017 à 18:27:49 »
J'aime beaucoup ton style d'écriture. L'histoire est agréable à lire, les descriptions sont intéressantes et pas trop volumineuses. Tu dépeins une réalité avec justesse. Bravo :)
En revanche, la fin, par rapport à la conversation que tu as écrite, n'était pas vraiment ce à quoi je m'attendais, mais malgré ça, je n'ai rien à redire :)


Ca me fait plaisir que tu ais aimé mon texte. Merci beaucoup.
:: Chakatouri ::

 


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