L’ouverture du magasin Chaises et Compagnie s’était faite en fanfare. Spots télé, journaux, avalanche de courriels ; impossible d’échapper à l’évènement. Jean Paul avait décidé de n’y aller que plusieurs jours après l’ouverture, il aime bien être tranquille pour faire ses éventuels achats.
La publicité avait claironné : « des sièges inoubliables !». Il avait vaguement compris que pour mieux vendre les sièges, des personnages décoratifs y étaient assis. Dès l’entrée, il vit toute une flopée de chaises chacune avec son personnage immobile.
Méfiant, il se dit : « c’est certainement encore un moyen de tromper le client, mais rentré chez moi il n’y aurait peut-être qu’un siège banal ».
- Vous pensez à un coup de pub, lui dit le vendeur.
- Non pas vraiment.
- C’est normal, le produit est nouveau, je vais vous expliquer.
- Merci.
"Ce sont des personnages virtuels, achetez un siège et un personnage sera à vous. Vous pourrez même choisir celui qui vous convient le mieux, je vous laisse faire un tour."
Prudemment, il prit les allées, il y avait tant de chaises, de tabourets, de fauteuils… et plein de personnages y étaient assis, si différents les uns des autres ! Ici un tabouret de bar avec une fille parfaite en robe rouge, là un jeune cadre dynamique avachi dans son fauteuil vintage, plus loin une vieille anglaise très droite sur sa chaise en bambou, Miss Marple, peut-être ?
Il s’avança pour toucher le tabouret, la fille disparut avant que sa main ne l’effleure. Surpris, il recula, le vendeur était juste derrière et il lui fit son petit discours : « C’est normal, la puce intégrée se déconnecte si vous êtes à quelques centimètres du siège. C’est décoratif, on ne veut pas satisfaire tous les fantasmes des clients. Mais chez vous, sièges et personnages « meubleront » votre intérieur. Beaucoup de gens seuls ne peuvent plus supporter leurs chaises vides, le manque d’invités, d’amis, de famille, de bruits… D’un autre côté, on veut éviter que dès maintenant ces hologrammes mangent et discutent entre eux ou avec vous. Plus tard, peut-être… Aujourd’hui ce sont juste des objets décoratifs, ils sont là et pas là, comme ça vous éviterez la monotonie. »
- Je vois.
- Vous pouvez aussi les désactiver, de toute façon avec eux ou sans, c’est le même prix.
- Laissez-moi choisir, répondit Jean Paul.
Il ne se lassait pas de les détailler. Il se décida pour la chaise en rotin avec Miss Marple, en se disant : «avec elle, je serais certainement à l’abri des fantasmes».
- Excellent choix Monsieur.
Ce satané vendeur devait sortir cela à tous ses clients.
Jean Paul franchit la porte la chaise sous le bras. Arrivé à sa maison il la plaça près de la fenêtre du salon et recula d’un pas. La vieille dame apparut tirée à quatre épingles, impassible, hautement respectable….
Il se félicita de son choix, « Finalement, pour le même prix! »
Chez lui, plus il l’observait plus elle semblait s’intéresser à lui. Il essayait de faire comme d’habitude, mais s’il sortait il la savait seule, s’il éteignait la lumière il la savait dans le noir. Chaque soir après son petit verre de rhum il ne pouvait s’empêcher de lui dire bonsoir.
Mais, le trop gentil Jean Paul, avec sa vie fade et sans imprévu de retraité, cela tapait sur les nerfs britanniques de Miss Marple. Elle qui avait vécu tant d’aventures, résolu bien des crimes, elle se morfondait sur sa chaise. Bien sûr, la nuit elle pouvait bouger un peu. Mais toute seule ou à subir la présence de cet homme si insignifiant ! Le voir se lever, manger, aller marcher, manger. Le soir, tripoter ses trois Bouddhas en ivoire, manger et puis ce foutu rhum avant d’aller dormir ! Passées les quelques visites de curiosité des voisins, l’ennui se fit pesant. Elle savait que la situation ne pouvait durer, une idée faisait lentement son chemin dans sa tête…
Cette nuit-là elle fit ses recherches sur une partie du web vouée à satisfaire les désirs de tous les malfaisants : poisons, outils de torture, services spéciaux…. Blackmagix.com. Un lien vers un site Tibétain permettait de voir les articles proposés.
Elle choisit un des produits, le paiement pouvait se faire par échange d’objets de valeur, donc sans traces. Une secte ayant des correspondants dans le monde entier se chargeait discrètement des livraisons. Un logiciel crypta la photo des trois Bouddhas qui furent acceptés. Un gentil virus effaça toutes les traces de l’opération.
Satisfaite, elle retourna s’assoir sur sa chaise.
Ce vendredi, Jean Paul devait s’absenter pour le week-end. A midi, il remarqua à peine le regard un peu plus vif de sa locataire, méticuleux, il ferma sa porte à double tour et sortit.
Vers dix heures du soir, elle mit les statuettes dans un sac et le déposa juste derrière le portillon du jardin.
A trois heures du matin, une ombre silencieuse s’approcha de la maison, passa un bras et saisit le sac, elle déposa un autre sac, un peu plus gros. Tout se déroulait comme prévu. Elle entrebâilla la porte, prit le paquet et le mit sous le lit de Jean Paul. Dans la bouteille de rhum, elle versa le contenu d’un petit sachet de poudre blanche.
Le soir, à la vue de la disparition des trois statuettes de Bouddha, il entra en transe, il fulminait, lançant des regards agressifs à Miss Marple. Porter plainte pour ce vol, il ne fallait pas y penser. C’était de l’ivoire, il voyait déjà les questions du policier et l’appel aux douaniers…
Il était si excité, qu’il prit une double ration de rhum. Il laissa la bouteille presque vide sur l’évier, avant de s’écrouler sur son dessus de lit. Elle passa immédiatement à l’action. Elle mit le paquet sur le lit à côté de Jean Paul et le déplia. On aurait dit une sorte de housse plastique pour stocker des vêtements. Dessus, une grosse étiquette indiquait :
Sac de liquéfaction à 95%. Maximum 100 kg
Livré avec 6 m de tuyau d’évacuation
Mettre hors de portée des enfants
[/i]
Elle ouvrit en grand la housse, dénuda le dormeur, plia ses jambes et réussit en le basculant, à le mettre dans la gueule du sac. Après quelques fermes poussées, le crâne chauve y entra aussi. Elle ferma hermétiquement le sac, arracha l’étiquette, déroula le petit tuyau vers l’évacuation de la douche. En tirant d’un coup sec sur la cordelette rouge elle dit « ACTION ». Les produits chimiques et les bactéries dévoreuses d’os se ruèrent joyeusement sur le corps inerte sans se poser de questions.
Elle se dit que le processus pour ces 78,5 kg prendrait bien trois heures, le temps pour elle d’un thé et de mettre en scène le départ de Jean Paul.
Quand elle revint, une eau quasi limpide finissait de s’écouler sur le sol de la douche, le sac avait perdu presque tout son volume… La dernière goutte écoulée, il restait moins de cinq kilos de poudre dans le sac. Elle la répartie dans quelques sachets plastique.
Elle sortit discrètement de la maison et les vidas en faisant le tour du parc, souriant à l’idée qu’il puisse pleuvoir. Sa deuxième sortie fut pour jeter la bouteille, la housse et la carte d’identité mises en morceaux dans différentes poubelles qu’elle savait ramassées au petit matin.
Pour terminer, elle prit une valise, y mis quelques vêtements. Comme une ombre, elle fila vers un campement de gens du voyage et laissa la valise près de la première remorque.
La police ne vint que trois jours plus tard. L’enquête de voisinage confirma la disparition des statuettes, d’une valise et du linge. L’ordinateur affichait le mail d’une inconnue qui fixait au disparu un rendez-vous à la gare.
En résumé : envolées les statuettes d’ivoire, le linge et la valise, une douche qui coulait, uniquement les empreintes de Jean-Paul dans la maison, le mail d’une inconnue… C’était surtout le mail qui posait un problème à l’inspecteur Maurice, impossible d’en connaitre l’expéditeur. Les services spécialisés n’avaient jamais vu un tel travail d’artiste pour empêcher quiconque de remonter à l’expéditeur, tout ça pour un simple rendez-vous !
L’enquête de voisinage fut à pleurer. Le voisin de droite déclara « Oui c’est un voisin, mais on ne se parlait pas. Le soir je le voyais dans sa cuisine avec sa bouteille. Jamais il n’offrait un verre, à personne, alors… » Un autre déclara tristement : « Jamais la fête, pas de bruit, pas de femmes … tout ça c’est pas normale ».
Dans ce foutu salon, l’inspecteur voyait et revoyait cette Miss Marple, il tournait en rond, se grattait la tête. Bien sûr que quelque chose clochait, lui échappait.
Tous ses collègues le chambraient : « Disparu ou assassiné par un hologramme ?», « Fait la parler elle a tout vu », « Amadoue-la, couche avec elle » … Chez Jean Paul, il se surprit à parler à haute voix et décida de coucher là pour essayer de comprendre.
Dans le salon, quand il essayait d’effleurer Miss Marple, elle disparaissait, s’il reculait elle réapparaissait. De loin il lui jeta un journal, il traversa la femme sagement assise. Finalement, il s’avoua vaincu par cet hologramme.
Il décida de passer au moins trois nuits dans cette satanée maison. Il choisit la chambre d’amis, fit un tour dans le petit jardin. Dans la cuisine il repéra ce qui pouvait encore se boire, et attendit, attendit… Avant d’aller s’étendre il crut surprendre la vieille dame regarder fixement la belle défense d’ivoire sculptée, bien seule, tout en haut de la bibliothèque.