Bonjour,
J'ai eu l'occasion ces derniers temps de rencontrer une situation particulièrement désagréable, qui m'amène à me pencher sur un cas bien particulier.
Ceci est ressorti sous forme d'un conte merveilleux. C'est la première fois que je m'insère autant dans les codes de la féérie, cela amène certaines questions de style et de genre. L'une des difficultés, notamment, a été pour moi d'utiliser des mots-clés qui rendent la lecture accessible à un enfant sans pour autant avoir l'air de tourner en boucle.
J'aurai probablement l'occasion de m'améliorer dans ce genre-ci, merci à l'avance pour vos critiques et vos commentaires, et je vous souhaite une agréable lecture.
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Il était une fois un village harmonieux dans lequel les enfants se sentaient en sécurité. Toute forme de méchanceté était éloignée par la gentillesse de ses habitants. Par amour, une jeune marchande avait accueilli chez elle un étrange bébé, qui avait grandi, et qui avait pris les formes d'un affreux ogrillon. Celui-ci avait vu ses doigts pousser aussi vite que son ventre, et avait commencé à manger pour deux hommes, puis pour trois.
Après quelques années, cet enfant ressemblait mystérieusement à un odieux ogre : on disait de lui qu'il voulait dévorer la fromagère ! La marchande ne savait plus quoi faire, elle ne voulait pas qu'on dise d'elle qu'elle avait introduit un ogre dans la localité, elle était trop jeune et naïve pour imaginer un tel maléfice. Plus on constatait l'appétit du garçon, moins on en saisissait l'humanité. Celui-ci avait eu l'éducation du petit village très modeste dont les valeurs impressionnaient les pourtours par leur simplicité et leur tendresse. Laisser quelqu'un s'alimenter en de telles quantités risquait bien de faire disparaître les moutons, les poules et les chiens au profit d'un seul ventre. Manger l'épouse du fromager aurait fait de lui un veuf. Par habitude, chaque animal appartenait à son éleveur, et chaque femme appartenait à son mari ou à son père, il n'était donc pas permis de les consommer sans le consentement des propriétaires ; cela amena les commerçants à envisager l'exclusion de cet Odieux Ogre.
Le fromager ne pouvait pas se résoudre à voir son épouse disparaître sous les crocs d'un ogre, car sa femme l'aidait beaucoup à la traite, et ses enfants eurent été orphelins de leur mère ; c'est la raison pour laquelle le fromager fit appel au Conseil du village afin d'agir de la manière la plus consensuelle qui soit. Le Conseil du village avait pour coutume de traiter pour sujet la liberté d'échanger et de transformer, il remettait une décision après de mûres réflexions. On devait demander un avis à tous les conseillers avant de mener ses affaires, et leurs orientations étaient entendues avec une très grande considération ; certains disent même que c'est le Conseil du village qui fait sa prospérité.
On avait toujours voulu respecter les décisions du Conseil du village, cela se faisait partout ailleurs et démontrait l'humanité et la bienveillance des habitants.
L'Odieux Ogre avait bien envie de faire cuire la fromagère ! Aucun n'est sans savoir la force des obsessions d'une bouche gourmande lorsque celle-ci veut satisfaire son appétit. L'Odieux Ogre rôdait parfois à l'aube, profitant du réveil des familles pour aller renifler la douce odeur dans les lits. La pauvre fromagère refuserait de se laisser croquer sans le consentement du Conseil du village. À plusieurs reprises, des discussions eurent lieu : fallait-t-il interpeller l'Observatoire consultatif de la plus grande ville de la région qui décidait lors des situations exceptionnelles ? Fallait-t-il donner la fromagère à cet Odieux Ogre ? Était-on bien sûr qu'après la fromagère le monstre n'aurait pas voulu la fermière ? Fallait-t-il demander aux enfants de la fromagère s'ils accepteraient de voir leur maman dans une soupe ou dans une tranche de pain ? Cela semblait difficile à admettre tant il y avait de choses à avaler au sein de ces étroites maisons. On raconte que les fillettes avaient été cachées dans les caves des gens du coin tant les discussions duraient en heures et en jours. Offrir une femme à un ogre revenait à rendre toutes les autres consommables !
Les éleveurs gardaient leurs animaux près d'eux, les marchands cachaient leurs vivres, les familles faisaient leurs provisions secrètement tant la présence de l'Odieux Ogre les intimidait.
L'Odieux Ogre se sentit tellement ennuyé par ces discussions qu'il décida de s'enfuir non loin dans la forêt. On raconte que les arbres de ces bois étaient nombreux et cachaient des fées et des serpents. On annonça alors le départ du bonhomme vers d'autres horizons, on se disputait pour savoir s'il était parti pour de bon, ou ne s'était éloigné que le temps d'une promenade. Parler de nourriture, les ogres aiment cela, mais jamais si c'est pour discuter de ce qu'il est bon de consommer ou non ! Tous les ogres sont effrayés par celles & ceux qui ne veulent pas qu'on mange tout ce que l'on trouve. Ces gros gourmands n'aiment pas qu'on en parle. N'oublions pas aussi que certains villageois avaient peur de retrouver leur fille ou leur femme dans une marmite bouillonnante et avaient menacé le gaillard avec des pierres et des mots très, très méchants. L'Odieux Ogre avait été élevé avec amour lorsqu'il était jeune et orphelin, cela le rendait triste de devoir quitter le refuge de sa jeunesse pour entrer dans une forêt.
C'était le printemps, les oiseaux chantaient et paraissaient inatteignables sur les branches des arbres.
L'Odieux Ogre était deux fois plus grand qu'un homme normal. Il avait toujours paru assis pourtant, même quand il était levé. Quand il se tenait debout, on avait l'impression qu'il pouvait prendre une grand-mère dans sa main et la mettre sur le toit d'une maison. Cela avait beaucoup impressionné les enfants du village, et son appétit devenait d'autant plus inquiétant pour le Conseil. Quand il faisait nuit, la silhouette du monstre le rendait plus terrifiant encore. À chaque fois qu'un œuf avait disparu des poulaillers, on avait supposé que c'était le même bougre qui l'avait piqué. Les conseillers disaient que si cet Odieux Ogre venait à griller la population en brochette, cela aurait des conséquences dramatiques sur les activités des villageois.
Lorsque quelqu'un a faim, il doit demander la permission à sa nourriture avant de pouvoir démarrer le repas.
Après une longue marche entre les branches et les arbrisseaux, l'Odieux Ogre tomba nez à nez avec une grenouille, elle avait l'air d'observer les lieux. Tout autour, des champignons avaient poussé quelques jours plus tôt. Il suffit d'écouter les herbes craquer sous ses pattes pour reconnaître le saut d'une grenouille, être bien attentif permet de mémoriser ces petits bruits. Les éducateurs des alentours savaient aisément apprivoiser les grenouilles, celle-ci avait très bien pu venir à sa rencontre afin de raconter à tout le monde ce que faisait l'Odieux Ogre une fois entré dans les bois ! Toutes sortes d'animaux à poils ou à peau gélatineuse ont un sens de l'observation déroutant. On se laisse parfois prendre au jeu de la rencontre lorsque l'on vagabonde entre les mousses et les papillons. Il faut toujours faire attention à ne pas tomber sur un animal plus gros que soi sans quoi on lui servira de repas.
Quand on est un ogre, on devine très vite que des grenouilles se trouveront sur le chemin. Il en est ainsi dès lors qu'on est recherché. L'Odieux Ogre se lança sans attendre à la poursuite de l'animal, la chasse ne durerait pas longtemps. Il fallait contourner les trous et les bosses pour ne pas tomber. Les ogres sont très à l'aise lorsqu'ils courent après des grenouilles et des enfants, ils savent très exactement où les retrouver lorsque ceux-ci se cachent ou s'enfuient. La petite bête avait beau sauter des longueurs grandes comme deux chaumières, celle-ci ne pouvait échapper aux foulées géantes que lançait l'Odieux Ogre. On connaît de nombreux chasseurs qui retrouvent leur proie en se servant de l'ouïe, de l'odorat ou du regard.
Après avoir mâché et digéré le batracien, et marché pendant des heures dans la forêt, l'Odieux Ogre rencontra deux autres ogres qui venaient d'ailleurs. Les deux immenses bonshommes claquaient des dents et agitaient leurs bras bizarres pour le saluer. Quelle joie d'apercevoir quelques malheureux quand on est soi-même indésiré ! Ceux-ci avaient été exclus de leurs villages respectifs parce qu'ils voulaient dévorer des enfants et des grenouilles. Ils étaient très en colère contre leurs deux familles d'origine et contre l'Observatoire consultatif de la plus grande ville de la région qui n'autorisait pas la cuisine des ogres dans les environs. Cette rencontre surprit l'Odieux Ogre, il ne pensait pas se retrouver face à ses semblables ici-bas.
L'Odieux Ogre tapa du pied très, très fort, car il avait faim ; il lança un cri étrange à ses deux camarades, puis fit une grimace.
La nuit commençait à tomber, on entendait les discussions des personnages au loin.
Les ogres ont pour habitude de s'asseoir sur les pommiers qu'ils déracinent avec leur front comme les taureaux ; les pommes qui tombent alors près du tronc sur lequel ils se posent, elles attirent des lapins et des vaches qu'ils peuvent ainsi aisément capturer.
Par bonheur, des sauterelles arrivaient à échapper aux énormes pattes des grosses bêtes, s'enfuyant au plus vite pour ne pas être gobées.
Après s'être présenté à ses immondes confrères et s'être assis sur le tronc de leur pommier, l'Odieux Ogre entama une longue conversation pour savoir ce qu'il pourrait faire pour satisfaire son appétit :
« Nous devons aller dans mon patelin pour dévorer la fromagère, car il n'y aura que comme cela que les ogres seront acceptés, dit-il.
— Non, pas forcément ! répondit le second, allons plutôt dans mon ancien chez moi pour y récolter tous les enfants que nous trouverons, et pour les avaler sans demander l'avis du Conseil du village.
— Vous êtes de gros imbéciles ! affirma le dernier, allons en secret dans un autre coin, celui de ma jeunesse, nous y chercherons les grenouilles pendant la nuit. Cela n'attirera pas l'attention sur nous, et fera trembler de terreur tous les villageois. »
Cachées sous des feuilles et des buissons, quelques grenouilles avaient écouté ces discussions attentivement, et allèrent immédiatement prévenir les villageois de ces projets effrayants. Quand des conspirateurs sont découverts par les gentils animaux, on dit que leurs méfaits seront bientôt arrêtés. Les Conseils des Trois Petits Villages humains s'entendèrent pour mettre en place des solutions d'urgence et s'empressèrent de faire monter un messager sur son cheval pour venir à la rencontre de l'Observatoire consultatif de la plus grande ville de la région .
Un jour suffit pour mettre en place une armée et préparer la contre-attaque contre les ogres cachés dans la forêt. Les Trois Petits Villages humains furent mis à contribution : les bûcherons, les forgerons, les diplomates, les éleveurs, les tonneliers, les marchands, les libraires et même les femmes ! entrèrent dans un corps spécialisé dans la chasse aux ogres. On prépara ses souliers de marche et l'on mit son bonnet des jours de départ. Les Trois Petits Villages humains se trouvèrent complètement transformés par l'appel aux armes qui mobilisa plus de forces que dans l'année passée pour chasser la tribu des ours, ou encore l'année d'avant contre la confrérie des sorcières, ou même lors de la capture des loups de la forêt. On prit cinq jours pour allumer un grand feu car on savait que cela ferait fuir les bêtes sauvages le temps que les gardiens des habitations s'absentent. Pendant ce temps, les trois ogres continuaient à se disputer sur l'endroit à attaquer pour en dévorer les femmes, les enfants ou les grenouilles.
On ne sait plus vraiment ce qui avait lancé le départ des troupes, on ne sait jamais vraiment comment tout cela prend forme.
Au bout d'une semaine, l'assaut fut lancé contre les ogres pour en nettoyer la forêt. Il n'y avait pas besoin de réfléchir longtemps pour deviner que la discussion pour savoir quoi manger se finirait par un festin si personne ne réagissait. On marcha des lieux et des lieux, contournant les obstacles. On surmonta les collines et traversa les clairières. On fit deux mille pas tout droit, puis quelques uns pour contourner un ruisseau ; il n'en fallut pas plus à l'armée des Trois Petits Villages humains pour démasquer nos trois malfaiteurs. Deux d'entre eux furent abattus, cela sonnait une victoire très prochaine. Cependant, l'Odieux Ogre parvint à s'enfuir suite aux assauts des villageois. On le chercha toute la journée dans les parages, or le monstre s'était hissé dans les hauteurs. Celui-ci pouvait courir plus vite que les autres, ses jambes gigantesques l'amenèrent dans les grandes montagnes non loin de là. Tout le monde s'en doute, on ne sait jamais où chercher quand on va dans les montagnes, car il y a plein de sentiers et de grottes. Beaucoup de soldats avaient peur de tomber dans les cavités rocheuses, ou de se perdre dans les pics. L'Odieux Ogre souffrait de n'avoir pas terminé sa conversation avec ses deux comparses mais il avait su apprendre à accepter la vie tel qu'elle se présentait à lui.
Les Trois Petits Villages humains furent soulagés par cette victoire et remercièrent l'Observatoire consultatif de la plus grande ville de la région pour ses précieux conseils. Ils érigèrent une statue retraçant l'histoire de l'Odieux Ogre sur lequel allaient chier les pigeons. Les commerçants prirent la décision de ne plus élever d'ogre sans être sûrs à l'avance que celui-ci serait emprisonné à l'âge adulte. On avait beau en rire, comme pour oublier, on se souviendrait longtemps du monstre s'enfuyant sous les rugissements populaires. Il paraissait difficile de poursuivre l'Odieux Ogre dans les montagnes car celles-ci étaient très vastes et que les grenouilles apprivoisées ne pouvaient y parcourir les froideurs. On disait que si le méchant revenait pour capturer des enfants, on lancerait à nouveau l'alerte. Les ogres vivent des centaines d'années, et on raconte que ceux-ci peuvent survivre des milliers d'années lorsqu'ils mangent des pierres dans les massifs rocheux.
Cela nous amène à penser qu'il faut prévoir l'arrivée des ogres avant même d'avoir établi des règles de vivre ensemble, tout ogre pouvant surgir d'un jour à l'autre. Les amitiés que nous créons se trouvent très vite troublées par des arrivées inattendues. Pour qu'un simple village s'établisse en toute sérénité, les habitants doivent bénéficier d'une certaine vigilance et résister ainsi à la peur que sèment les ogres !
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