Rappel des épisodes précédents :Depuis trois jours, Noémie "reçoit" une enveloppe bleue portant chaque fois le nom d'une autre destinataire, son nom au dos rédigé de son écriture et un cachet postal daté du lendemain. Rien à l'intérieur si ce n'est des signes qui assemblées donnent "SOU VIE S TOI" et que Noémie suppose être "SOUVIENS TOI" mais dont la clé lui échappe. Jamais elle n'a écrit ces lettres.Après recherches, Noémie découvre que les mystérieuses inconnues lui ressemblent comme des jumelles et semblent faire partie d'une société secrète : "Ishtar", dont un site internet permet l'accès qui lui est pour l'instant refusé.Décidée à demander des explications à sa mère, Noémie l'invite à déjeuner chez elle et c'est après lui avoir transmis une enveloppe bleue adressée à Noémie et trouvée dans sa boite aux lettres, que sa mère apprend à Noémie qu'elle n'est pas sa mère et disparait sans laisser de traces.Reste cette quatrième lettre, identique aux précédentes mais qui ne semble délivrer qu'un seul message par la date de son cachet : le 31 décembre 21:00.
Pendant 10 jours Noémie a mis a profit ses réflexions pour casser le code et c'est à 21h le 31 décembre, une fois connectée au site Ishtar, qu'elle apprend d'un sosie de sa "mère" que tout lui sera révélé le lendemain à 15h, soit le 01/01/01. Mais la fin du message est bien sibylline, qui de Noémie fait sa fille mais aussi un "numéro", "numéro 6". Un "numéro créé pour la Cause". Quelle "cause" ?
Noémie se rend au rendez-vous. La porte vient de s'ouvrir sur... Francine, la première jumelle ,qui lui apprend s'appeler Noreen et invite Noémie à entrer faire connaissance avec... ses deux autres jumelles.------------------------------------------------------------------------------------------------------
Un salon magnifique, richement décoré, des meubles de prix, et... un énorme tableau sur le mur du fond, une peinture gigantesque que je devine être la représentation d'Ishtar, la déesse. Une pièce lumineuse, avec de grandes fenêtres, et... 2 "moi" sur un immense canapé de cuir italien. Deux "autres" moi, deux paires de jambes croisées, dans deux pantalons, et quatre yeux qui me scrutent. Deux reflets d'un même miroir, l'enjouement en plus.
- Bonjour No !
- Bonjour Noémie !
- B... Bonjour... Anne ?... c'est ça ? Et toi... tu dois être Corinne, non ? Excuse-moi, je n'ai eu le temps que de t'apercevoir, avant que...
- Non, Noémie, elles aussi portaient pour l'énigme des prénoms factices, des prénom avec deux "N". Anne, ici, c'est Noëlle. Quant à Corinne, à qui tu as fait aussi peur qu'elle t'as fait, c'est Nora. Noëlle,... Nora,... Noreen... : ça ne te rappelle rien ? Et... Nolwenn ?
- Noreen !
- Noreen, tu ne devrais pas. Si Mother...
- Non, ça ne me dit rien. Si ce n'est qu'ils commencent tous par "No". No, comme le mien, comme m'appelle... m'appelait ma...
- Viens là, ça va aller. Oui, il commence tous par "No". Ce sont des prénoms qu'on a choisi, toutes seules, comme tu as choisi le tien. Il y a...
- Le mien ? Ça n'est pas ma... mère... qui...
- Non, pour Mother tu es "numéro 6". Je suis "Numéro 2", Noëlle et Nora sont respectivement "Numéro 4" et "5".
- Noreen... elle voulait dire sa... mère d'avant : Corinne. Le c...
- Chut ! En son temps ! Oui, tous nos prénoms commence par "No", et c'est nous qui les avons choisi. En même temps que toi. Après notre "naissance". Un jeu entre nous, un jeu de filles, d'ado fatigués d'être appelés par des numéros. Alors on a dérivé le "N°" de "numéro" pour le remplacer par "No". Car toutes, toi compris, sommes des anonymes, des "No Names". Alors on s'est inventé un "état civil", à partir des voyelles disponibles, et sont "nées" Noreen Nemes, Noëlle Nomes, Nora Numes, et Noémie Nymes.
1, 2, 3, 4, 5, 6; a, e, i, o, u, y; chacune sa voyelle. Pour quatre numéros. Quatre patronymes qu'en définitive Mother a accepté, pour ce qui est officiel, parce que pour le reste... nous restons des numéros,
ses quatre numéros.
- ... Quatre ? Mais... tu as parlé de 6 voyelles, je ne suis pas... le "numéro 6", avec un "y" comme la sixième voyelle ?
- ... Si. Tu...
- Tu as raison, Noémie. Noreen, il faut lui dire. Maintenant ou tout à l'heure, qu'est-ce-que ça change ? Noémie, nous sommes bien quatre mais à l'origine on était six; enfin on était sensé être six. Personne ne s'est jamais appelé "Names". "Numéro 1" est morte durant l’opération. C'est en son "honneur" que personne n'a pris "Names" comme nom, une sorte d'hommage.
- Et... trois, "numéro 3" ?
- ... Nouchka...
- Noëlle ! Nous n'avons pas le droit de parler de Nouchka. Même évoquer son prénom...
- Elle est "morte" aussi ? Lors de l'opération ? Et d'abord, c'est quoi cette "opération" ?
- Noémie, que sais-tu du clonage, que sais-tu des recopies génétiques ?
- ... Vous me faites peur les filles, vous...
- Calme toi, No. Ce qui est fait est fait, on n'y peux plus rien. Mais comprendre n'est pas interdit. Et puis... nous ne sommes pas vraiment des clones; enfin "pas tout à fait".
- Pas... "pas tout à fait" ? C'est la deuxième fois que j'entends cette expression, et sincèrement, je comprends de moins en moins ce que ça signifie "pas tout à fait". "Pas tout à fait" ma mère, "pas tout à fait" des clones... je ne suis "pas tout à fait" sûre de vouloir en entendre plus. Vous m'avez l'air de sérieuses cinglées, toutes les trois. Et puis, si vous n'êtes pas des jumelles, si vous n'êtes pas des clones, qu'es-ce-que vous êtes alors ? Des mirages ?
- Des... copies. Nous sommes des copies, Noémie toutes "crées" en même temps. Un clone est une image génétique qui va naître, croître, et acquérir ses propres habitudes, vivres ses propres expériences. Nous sommes des copies, nées... à 13 ans. Avec tout un bagage, là, dans la tête. Pas d'apprentissage, pas de secrets, pas...
- Non... c'est..., c'est impossible !
- No, tu as vu la photo sur mon compte Facebook, celle avec la grande maison ? Ça ne te rappelle rien ? Et Pavie, ça ne te dit rien ?
- Pavie ?... En Italie ?
- Non, en France. Pavie sur Gers.
- "VIE S". C'est de là que vient "VIE S" ?
- Oui. Et la grande maison, celle qui est au second plan de la photo ?
- Non, rien, ça ne me dit rien... Mais on s'écarte du sujet. Si on est toutes des "copies" nées à 13 ans, et je dis bien "si", c'est pour quoi ? Et des copies de qui, d'abord ?
- Ma fille, dit doucement une voix clair et autoritaire.
La voix de la femme sur la vidéo, la voix de celle qui se prétendait ma vraie mère et que les autres, mes "sœurs", appelaient "Mother". La voix de la vérité, la voix du dénouement, qui alors qu'on conversait et que chancelait ma raison avait passé la porte, sans qu'on s'en rende compte le moins du monde.
- "Numéro 0" était ma fille, comme vous êtes toutes mes filles. Toi aussi, Noémie. Six filles, une morte et une autre... Mais quatre c'est suffisant. Après mille ans d'attente Ishtar va enfin avoir sa vengeance, voir se concrétiser ses espoirs et naître une nouvelle aube : celle des femmes.
Le reste ne fut que confirmations sur évidences, et si je ne me souvenais de rien, force m'était d'admettre que ces histoires comblaient bien des trous, répondaient à bien des questions. Sur moi, mon enfance, mon père absent, ma mère distante.
Que mes "sœurs" et moi ayons exactement les mêmes souvenir d'avant 13 ans finit par me convaincre, finit par me persuader que nous étions bien toutes quatre une sorte de copie de chair et d'esprit de la fille unique de Mother, condamnée après un grave accident. Une fille en laquelle elle avait mis tous ses espoirs, mais une vie que le destin jugea autrement. "L'épreuve d'Ishtar" philosophait Mother, une façon de se faire une raison, d'accepter le deuil tout en restant motivée.
N'eut été déjà ça, un autre fait rajouta à mes convictions : ma "mère". Mother et ma mère étaient plus que sœurs, Mother et ma mère n'étaient que les prémisse des fabuleux pouvoirs technologiques d'Ishtar, société secrète qui regroupait un nombre incalculable de scientifiques. Toutes des femmes. Ma mère et Mother étaient toute deux les premières-nées d'une avancée révolutionnaire qui encore aujourd'hui est "officiellement" impossible : le clonage. Toutes deux sont des clones, d'un modèle mort il y a 15 ans. 15 ans, quand Mother pris le relais et la tête de la confrérie, charge à elle de mener le combat du prochain millénaire, avec nous, ses filles, ses... numéros. Ses soldats.
Voilà le "secret de fille" de ma mère, voilà un des multiples secrets que je découvrais, par ce maussade après-midi du 1er janvier 2001, après 15 jours d'inlassables mystères qui chamboulèrent ma vie. Une existence que je devais continuer à vivre comme si de rien n'était, Mother était catégorique, une vie que je quitterai une fois accomplie ma mission, une fois utilisés à bon escient mes accès et talents de secrétaire. De secrétaire au Ministère. Au Premier Ministère.
Mes "sœurs" ont également leur feuille de route qui placées judicieusement pourront le moment voulu apporter leur contribution à la Cause. Alors on s'enclenchera la phase II, celle qui d'un monde patriarcal reviendra aux sources d'Ishtar et mettra les femmes au premier plan. Les autres au second. Un monde sur lequel régnera la femme et où humain sera féminin. Féminin pluriel.
EpilogueJe rentrais un peu groggy de cette avalanche de secrets, de cette tornade de révélations. J'étais tenté de tout rapporter, de tout raconter à la presse ou autre mais qui me croirait. Et puis, Mother me l'avait confirmé : si j'avais bien des papiers, si j'étais bien enregistrée à l'état civil sous le nom de Noémie Nymes, ça n'était que par le truchement d'un des nombreux membre de la confrérie. Rien de plus facile que de m'effacer, rien de plus facile que de me supprimer.
Et puis... Mother m'avais promis que je reverrais ma mère, enfin, ma mère d'avant, et... mon père. Enfin, le père de "Numéro 0", et donc "pas tout çà fait" mon père, mais tout comme. Et ça, et d'autres choses, comme la complicité que rapidement nous (re)trouvâmes ensemble, tout ça m'aurait manqué. Et la promesse de Noëlle de m'emmener visiter les catacombes, celles connues et celles secrètes, et les tunnels du métro, ceux connus et ceux secrets, oubliés. Oui, cette perspective me plaisait, et l'idée de se voir nous quatre arpentant les sous-sols de Paris me ravissait au-delà de bien des plaisirs que jusqu'ici j'avais eu.
Une seule ombre au tableau, non deux : on ne s'expliquait pas comment j'avais oublié, conditionnée que j'étais de me souvenir lors de mon vingtième anniversaire. Ça avait très bien marché pour les autres, sauf moi et... Oui, deuxième ombre au tableau : "numéro 3". "numéro 3" qui n'avait manifestement jamais "oublié, qui apparemment faisait comme ses sœurs mais "en secret" vivait tout autrement. A tel point qu'à 19 ans elle était partie, d'un coup, sans laisser la moindre trace.
On le sentais, une souffrance au moins aussi douloureuse que la perte de sa fille pour Mother. Un échec. Un bien épineux problème que Mother n'allait pas jusqu'à qualifier d'
épreuve d'Ishtar. Mais à coup sur un grain de sable dans les plans posés il y a dix siècles et dont l’avènement devait se produire mille ans après, fruit de recherches, obstinations et génies de milliers de femmes, de milliers de victimes ou martyres, qui de leur foi et pour la Cause embrassèrent bien des carrières, supportèrent bien des tourments, toute une histoire dans l'Histoire que Mother me promettait d'un jour me raconter.
J'étais éreintée. Lessivée. Deux verre de vin, de suite, et un club sandwich des plus frugales. puis je me mettais au lit, pour aussitôt m'endormir.
Une nuit paisible qui le lendemain me vit alerte et reposée. Une nuit paisible qui instantanément agit sur mon humeur, qui du "bonjour Hector" au sifflement dans la rue me surpris au-delà de ma nature habituelle. Une nuit paisible après une journée qui avait "remit les pendules à l'heure", donné un nouveau sens à ma vie, qui de quidam m'avait fait guerrière, de fantassin colonelle. Une nuit bénie.
C'est heureuse et pimpante que j'arrivais au Ministère. Bonjour ici, bises par là, sourires à tous. Ah, mon bureau, mon cher bureau. Et l'agenda, le précieux agenda de mon patron, celui qui devait me permettre d'assurer ma mission, "rendre à Ishtar ce qui appartenait à Ishtar". Mais d'abord un café, un peu de papote, un peu de civilités, et puis boulot. Boulots : l'officiel et le secret. Surtout le secret.
Personne à la machine, juste deux minutes de pause, mais deux minutes qui d'un coup refroidirent mon enthousiasme, deux minutes qui subitement auraient pu faire chavirer mon cœur, du côté sombre.
Là, sur ma chaise, un morceau de carton que je devine plus que je ne le vois. Mais la couleur, "sa" couleur,
cette couleur...
Bleu. Bleu nuit exactement. Une enveloppe bleu nuit posée sur ma chaise.... Par qui ? Quand ? Elle n'y étais pas tout à l'heure, je suis formelle. Ou folle.
Je m'approche, ma raison confirme, mes mains tremblent qui sur la tasse en carton laisse des marques dangereuses. Poser la tasse, prendre l'enveloppe.
Un nom : "Noémie". Et rien d'autre. Pas de cachet, pas d'adresse, rien au dos non plus. Rien.
J'ai la gorge sèche, rien que regarder mon café m’écœure, je vais défaillir. Souffler, doucement, inspirer... expirer... inspirer...
C'est ici, c'est manifestement quelqu'un d'ici, quelqu'un qui sait. Mais comment peut-on savoir ce que moi même j'ignorais encore hier. A moins que...
J'ouvre l'enveloppe, à l'aide du coupe-papier, je m'en sens incapable autrement. Et je regarde. A l'intérieur.
Des... "signes", des lettres, un mot :
"Ne leur fais pas confiance".
Et en face une signature :
"Numéro 3".
Ma vue se brouille, des sueurs froides, la tête qui tourne...
Je m'écroule.
------------------------------------------------------------------------------------------------------
FIN.
Ou début, tant il reste de mystère....