Voilà !

Je tiens à remercier Rosemonde, qui la première a brandit l'épée et... heu non ! Je tiens à te remercier, Rosemonde, parce que grâce à toi et par le biais de ce défi, j'ai retrouver l'inspiration pour continuer un gros texte qui me tient à coeur.
Jezy, je te défis d'écrire un court texte d'horreur lovecraftienne, avec à la clé, des monstres horribles, des personnages au bord de la folie, le tout raconté à la première personne, avec au moins deux descriptions englobant le plus de sensations possibles.
Étrangement, le texte doit finir en happy end, et tu devras utiliser les mots "épouvantaffreux", "esgourder" et "patatoïde".
Ton défi, il m'a bien fait cogiter ! J'ai cherché des références, de Lovecraft en particulier, et ça m'a bien donné envie de le lire celui-là.
J'ai aussi fouillé dans mes souvenirs et mon imaginaire pour trouver ce qui me ferai vraiment peur, une situation qui soit un tant soit peu originale (histoire de ne pas faire dans la énième maison hanté, cimetière et autre forêt sombre et fantomatique), qui ne soit pas trop longue (malheureusement j'ai pas réussit à me freiner plus, 3 pages Word) et... qui ne me déplaise pas trop.
Sur ce, j'envoie :
Le Brouillard du Mirageux
Vide. Étouffant. Et trop de silence. Fss fss, je hais le silence ! Après, c’est encore plus effrayant quand il y a un bruit. A croire qu’ils font exprès de se taire. Pourtant, c’est chez eux ici. Moi, si j’étais chez moi, je ne me cacherais pas dans le silence...
Là ! Non, là ! Ho, ils sont partout, je les hais ! Une ombre vient de passer au-dessus de nos têtes, lentement, comme un requin qui prend le temps d’admirer sa proie. Je le sais, je sais que c’est vrai parce que Syl a crié aussi.
- Non, non ! Ne m’approchez pas !
- Tout va bien, Syl, dis-je, juste avec le ton rassurant qu’il faut.
Je ne la regarde pas sinon elle va encore hurler.
- Ne me frappez pas ! Ne me frappez pas…
Les derniers mots sont dits d’un ton calme. Le requin – son homologue de cauchemar en tout cas – est parti. Ma respiration redevient normale. Syl s’approche, à moitié accroupie, et se colle presque à moi. Ses pieds nus sont noirs de poussière, ses mèches retombent n’importe comment devant son visage, et tout ce qu’elle fait c’est me regarder de biais en chantonnant doucement. Complètement ravagée. Fss fss, obligé d’avoir peur pour deux !
- J’ai soif… Sylvie a soif…
C’est pas le bon moment pour boire une limonade. Où est le serveur d’ailleurs ? Je me relève et commence à avancer doucement en me balançant. Autant profiter de la musique ! Si seulement il n’y avait pas tout ce silence…
A trop esgourder le silence, on voit ses oreilles se fendre.Les lettres flottent dans le brouillard, comme tout au fond d’un étang d’eau saumâtre. Puis disparaissent, l’air de rien, avant que je m’en sois aperçu. Je m’accroupis sur le sol, la respiration sifflante. J’angoisse. Complètement.
Je ne supporte plus cette brume interminable ! Le brouillard, ici, partout, total. Il recouvre le sol jusqu’aux nuages, je ne vois plus ni la terre ni le ciel, ni mes mains, tendues devant moi malgré la peur de sentir une lame affûtée me les trancher soudainement. SI ! Ca n’a rien d’impossible ! Fss fss, à peine si je sens mes pieds reposer sur quelque chose de solide.
Le brouillard, c’est le pire ! A cause de lui, on ne voit rien venir. Il estompe les contours et les couleurs. Parfois, je crois voir des ombres qui se faufilent dans mon dos, sur le côté, alors je me retourne d’un bond et il n’y a rien d’autre que ce gris mouvant. Fss fss, des remous, ça donnerait presque le mal de mer ! Les volutes de fumée tourbillonnent près du sol, se massent en paquets et nous encerclent, encore et encore. Au cœur de cet océan impalpable, on n’entend rien. A un pas de distance, je perds la trace de Syl. Alors percevoir autre chose… Un corps qui rampe, un pas lourd, un sifflement ou un cri rauque… Impossible !
Pourtant, j’en entends des choses, au milieu du silence. Des cris, des gémissements, des mélodies lointaines. Je sais que tout est dans ma tête. S’ils espèrent m’avoir comme ça, et bien ils se trompent ! Fss fss, ils veulent me pousser à bout, mais il en faut plus pour – Et le toucher : dans le brouillard, on croit qu’on touche, mais on n’effleure même pas. Alors que mes mains ne rencontrent que le vide là ou je m’attends à saisir une branche, une grille rouillée, une planche de bois, mes pieds, eux, me transmettent puissance dix le moindre cailloux qui roule sous ma chaussure. Mes sens se trompent, et ils me trompent, ils sont perdus, cinglés, siphonnés, effrayés. Déréglés.
Le seul qui tient à peu près la distance, c’est mon nez. Les odeurs, portées par l’humidité sur cette nappe de brume, me parviennent avec plus de détails et de puissance. Ils le savent, aussi. Ils s’en servent. Ils m’envoient des relents de cadavres en putréfaction, des odeurs rances de marécages et de tourbières, … Mais ce qui prime sur tout le reste, c’est le sang, l’impression que le sol en est couvert, que l’air en est composé, qu’il se dépose en fines particules sur mes mains. Et alors, je les rapproche de mon visage, et leur apparition soudaine suffit à me terrifier. Et je me cache, je tombe au sol, je pleure et je gratte la terre, mais rien n’y fait, il ne part pas, et je reste là avec ce nuage qui m’emprisonne, avec le silence qui me martèle le crâne et Syl qui chantonne, qui chantonne…
Syl me regarde toujours. Je dois être moins angoissant à observer que le brouillard qui nous entoure. Aller, debout le cadre. C’est pas comme ça que tu vas te trouver une jolie photo à héberger ! Je me relève, et Syl me suit. Quand je m’arrête plus de quelques secondes, elle glisse machinalement sa main dans la mienne. Ca me fait toujours sursauter. Mais cette fois-ci, elle n’a pas eu le temps. Elle s’est presque jetée à terre et s’agrippe à ma jambe comme à une bouée de sauvetage. Quelque chose d’immense vient d’apparaître. Le contour est très flou, mais l’ombre grandit à travers le rideau de brume. Elle se fait plus nette, plus sombre. J’ai les yeux grands ouverts, plus de salive pour déglutir, et ma jambe engourdie par Syl qui la serre trop fort. Trop terrifié pour reculer.
Le brouillard se raréfie, il laisse un cercle de vide. Un tête-à-tête, quelle délicate attention. Il m’apparaît enfin, dans toute sa monstruosité : il est gros, il est jaune sale, il luit un peu dans la brume et il a un bras plus gros que mon corps tout entier qui palpite en rythme avec mon cœur. Le Gros Jaune tourne la tête vers nous et bave un peu. Je pense qu’en temps normal, devant la télé par exemple, je trouverais ça comique et répugnant à la fois. Mais un monstre avec une tête de pompier brûlé au troisième degré et un bras plus épais qu’un tronc de chêne qui se tient à quelques pas de vous, ça n’a rien de comique. Ni même de répugnant. La terreur seule règne.
Il lance son énorme bras vers nous. J’en ai la tête qui tourne.
- Non mais ça va pas bien, espèce de patatoïde de l’espace ?! hurle Syl en lançant sa montre sur lui.
Fss fss ! Le Gros Jaune va se fâcher, attention Syl. Elle croise les bras, elle grogne un peu. En colère, la Sysyl ! Et pourquoi ? Elle tourne les talons brusquement et s’éloigne en courant, sa main serrant fort la mienne. Elle m’entraîne. Et moi je suis, déconnecté, la main prise dans un étau, les yeux fixés sur le dos sale de Syl.
Envie de vomir. Les doigts engourdis, les jambes qui tremblent. Pas bien. Je suis tombé à genoux, c’était plus fort que moi. Dedans ma tête, ça danse et ça chante, mais ça fait mal. Mauvaise musique. J’ai bien envie de m’allonger. Si seulement elle ne regardait pas comme ça, je pourrais dormir, peut-être même quelques années. Il y a des larmes qui se sont échappées, elles sont tombées sur le béton. Plif, plaf. Mais avec ses grands yeux bleus vides, pas possible de dormir. Pas possible de fermer les miens. Quelle peste ! Ho ! Fss Fss, j’espère que maman ne m’a pas entendu…
- Il n’y a qu’à la maison, il n’y a qu’on est bien, qu’à la maison qu’on est bien, il n’y a qu’à, oui oui, il n’y a… répète Syl inlassablement. Une parfaite litanie.
Est-ce que le Gros Jaune est parti ? Aller, on se lève. Debout, le monde est moins effrayant. Je crois. Il n’y a plus de bruit à nouveau. Et si le Gros Jaune revient ? Et si il se transforme en chauve-souris ? Alors là c’est sûr, on est fichu. Il faut casser la cheminée !
Fss fss, casser la cheminé ?Je me retourne pour faire face au brouillard. Personne. Sûr ? Sûr !
- L’homme de la fumée se cache, je ne le vois nulle part, dis-je en épiant sur les côtés.
- Il est trop tard. Je dois aller me coucher, répond Syl en promenant ses yeux sur le sol. La maîtresse me grondera encore si je suis en retard demain. Elle n’aime pas que Théo soit le dernier.
Le brouillard s’est légèrement dissipé. Il est toujours là, il nous tient. Il n’a fait que desserrer son emprise. Je peux voir mes mains à présent. Et la peur de ne plus seulement sentir, mais voir quand la serpe me les coupera en fendant l’air et la brume. Fss fss, mais s’il est gentil, je ricanerai avec lui. C’est toujours plus agréable, à deux.
Quelque chose, pas loin. S’approche je crois. Syl s’est recroquevillée, elle sanglote doucement, les mains ramenées contre ses genoux râpés. J’entends comme un râle, un gros son guttural. Et si c’était encore ce cafard couvert de tentacules ? Ou la fougère aquatique, ce nid à frelons marins ? Je frissonne. Je n’en peu plus de frissonner. Mes réserves de frissons sont en déficit, et personne pour me faire un prêt. En plus, à cette heure-ci de la nuit…
Il est là ! Absolument épouvantaffreux ! Son corps fait penser à celui d’un gros rat bedonnant à qui on aurait coupé la queue. Il y a des trous ronds par endroit dans la fourrure, des morceaux de peaux qui pendent, et les griffes, si longues ! Une tête de chat très très mince, la gueule qui touche presque par terre comme si on l’avait serrée très fort entre ses mains jusqu’à ce qu’elle soit toute en longueur. Son crâne apparaît par endroit, jauni, craquelé. Il a un œil vitreux et l’autre plissé et tout rouge, comme quand Anthony se bat en sortant du lycée.
- D’accord, dit tranquillement Syl dans mon dos.
Par réflexe, je me verrais bien courir. Mais je n’y arrive pas. J’y mets toute ma détermination, ma peur et ma rage, et je reste bêtement immobile face à la créature de cauchemar. Il ouvre la bouche. Ses babines effleurent le sol, soulèvent un petit nuage de brume. Ses dents longues brillent doucement.
- Ce n’est pas moi ! je hurle, en proie à une soudaine panique.
Fss fss, quel manque de sang froid…- Ne m’oblige pas à y aller ! Je ne veux pas - je ne l’aiderai pas !
Le Chat-Rat penche la tête sur le côté, jusqu’à ce qu’elle soit presque horizontale. Un banc de brume le masque un court instant, puis l’enveloppe, l’emporte doucement. C’est si discret qu’on ne perçoit pas le moment ou il disparaît vraiment. Encore tout tremblant, je plaque mes mains sur ma poitrine, puis dans mes poches au cas où, et scrute les environs par grands gestes de la tête. De la sueur coule sur mes tempes, dans mon cou, le long de mon dos.
- Syl ?
Et bien, où est-elle à présent ? Fss fss, j’espère qu’elle n’est pas retournée chercher sa montre. Je tourne en rond, fébrile, hésitant à chaque pas. Saurais-je revenir ici ? Vais-je dans la mauvaise direction ? Et si je ne trouve pas Syl ? Et si je trouve quelque chose d’autre ? Il y a un son, un bruit de criquet, comme le soir en été. Un rythme terrifiant, vers lequel je me dirige néanmoins. J’ai peur, j’ai si peur ! Et le brouillard qui joue encore, plus dense, plus léger, disparaît et revient, compact, masque mes pas, voile mon regard, se déploie et me laisse hagard. Il y a des sons maintenant, comme des tapes dans les mains ou sur les cuisses. Des claquements de langues aussi. Je cours presque, je ne me suis même pas rendu compte que j’avais recommencé à avancer.
Et le brouillard cesse. Brusquement, comme contenu par une frontière invisible. J’ai traversé le rempart brumeux avant de pouvoir m’arrêter, et je le vois maintenant. Immense. Voûté. Les membres fins et secs comme des baguettes de bois. Le visage masqué par une coquille de noix fendue. Penché vers moi. Avec à ses pieds un corps endormi, une Syl roulée en boule, un vrai petit chaton.
Fss fss…Le temps est écoulé.Mon cœur s’arrête. Je ne respire plus. Le Mirageux se redresse. Je le suis du regard jusqu’à en avoir mal au cou. Puis je m’incline, m’approche lentement de Syl et m’allonge près d’elle. Déjà rentrée, peut-être même réveillée. Que la vie semble belle, à côté du monde du Mirageux. Je pose ma tête, colle mon front dans ses cheveux et ferme enfin les yeux. Léger sourire que je ne peux réfréner. La joie de quitter, enfin, le brouillard de la peur. Et de savoir que peut-être, si l’envie m’en prenait… je pourrai revenir…