Première chose que j´écris vraiment. 16 ans, j´aimerais recevoir quelques conseils sur le style, la construction aussi peut-être. C´est le début d´une histoire écrite d´un trait, sans réelle relecture ou correction.
Un rayon de soleil se faufilant entre les fines branches des pins, évitant les feuilles, les écorces des arbres, se frayant un chemin direct vers le sol emmitouflé de verdure, de mousse, de noix, de minuscules insectes tellement petits qu´on aurait du mal à les distinguer sous un microscope, de fleurs, roses, digitales, de pousses de lys, tellement de fleurs de tonalités différentes que si on regardait cette scène d´en haut, comme un dieu ou un faucon tournant autour de son territoire, on verrait probablement ce qui s´apparenterait à une vraie palette de couleur ou un véritable motif abritant du vert, du blanc, du rose, du rouge, rouge s´écoulant, prenant de plus en plus de place, s´échappant d´une forme brune.
Ce soleil, qui se fraye un chemin entre toutes ces touches de nature, atteint le sol ou git, aussi, entre toute cette vie, un chevreuil, la plaie béante, dont s´échappe ce sang qui semble se glisser entre la terre et les buissons.
Une flèche à la pointe rouillée et souillée, avec une partie de bois qui semble prête à craquer à tout moment, rabibochée à la partie métallique par ce qui semblent être des pansements ou des morceaux de tissus plaqués dessus à la hâte, est profondément enfoncée dans cet animal gouinant, remuant ses pattes dans le vide, tentant d´échapper au danger qui vient des cieux. Des arbres plus précisément, ou des longues branches semblant être capables d´abriter toute une famille.
Dans cette forêt ou le calme semble ne jamais être interrompu, une branche craque et se tord. Une chaussure de tennis disloquée testant la fermeté de la plateforme, de petites mains se tenant fermement au tronc de l´arbre, se râpant au passage contre l´écorce.
Des cheveux d´un blond clair, tellement clair qu´ils auraient pu se faire passer pour des parties d´une toile d´araignée. Les premiers cheveux faciaux (fine couche de poils infimes au-dessus des lèvres), détail que seuls les autres enfants qui le côtoient remarquent.
Un souffle court, effort causé par l´escalade et le tir à l´arc. La chasse apporte toujours ce petit frisson, ce sentiment de danger qui lui donne, au moins pour quelques bonnes heures, le sentiment d´exister.
Le départ des cabanes, la préparation du matériel, de son arc, de ses flèches, les longues heures de marche à la recherche d´un animal comestible et représentant un défi. Le repérage, enfin, de sa proie, un cœur qui bat plus fort. L´élan qu´il prend pour escalader l´arbre dont les branches lui laissent le plus de place pour se mouvoir. Si quelqu´un le voyait, car il chasse toujours seul, il ferait penser à un trapéziste amateur, doué, talentueux mais aussi au fort tempérament, trop imprudent pour vraiment donner une impression de sureté.
Lui-même ne connait pas exactement la raison pour laquelle il chasse dans les hauteurs des arbres, puisque le transport et le maniement de son arc, construit par lui-même, s´avère encombrant, et que son champ de tir, à cause des feuilles et branches, est plus limité que sur terre ferme. Il y a quelque chose dans les hauteurs, le vent qui souffle parfois sur les arbres dans lesquels il s´abrite, le sentiment de voyeur, d´observateur, puis de bourreau, le fait que les animaux ne se doutent que rarement de sa présence, qui fait qu´il ne chasse qu’au-dessus du sol
Il jauge le vide, s´apprête à sauter pour rejoindre sa proie, pour mettre terme à ses souffrances. Si l´escalade s´avère libératrice, la descente lui a déjà causé de multiples bleus.
Se tenant à une branche à deux mains, il appuie le dos de son pied contre le tronc, prenant ainsi de l´élan, l´amenant au saut. C´est un de ces sauts ou, pendant quelques fractions de secondes, il croit qu´il va se blesser à cause de la manière que le vent a de se heurter contre son visage, à cause du flou lors de la chute.
Il atterrit brutalement sur ses deux pieds, laisse l´empreinte de ses chaussures sur le sol brun parsemé de feuilles mortes. Cela cause un bruit sourd, qui fait fuir tous les oiseaux aux alentours.
Leurs battements d´ailes résonnent à travers toute la forêt, empreignant la nature de mouvement et de vie.
Noah hausse la tête et le paysage qu´il voit ressemble à un tableau, un ciel blanc, recouvrant désormais le soleil, constellé de taches noires, battant de leurs ailes, une centaine de points se mouvant, fuyant le bruit des hommes et leurs besoins, migrant vers d´autres points du monde pour pouvoir sentir le soleil sur leurs peaux et enfin avoir la paix.
Ce tableau a l´air tellement abstrait qu´il en oublie le cerf devant lui, gesticulant, tentant lui aussi de fuir, de trouver la paix. Il s´en approche pour constater que même en retirant le projectile, le cerf serait incapable de se déplacer, la flèche ayant sectionné plusieurs muscles et tissus nécessaires au mouvement et à l´équilibre. Ses yeux, grands ouverts, remuent dans tous les sens, comme si l´animal voulait à tout prix s´imprégner de dernières images des arbres, des fleurs, de son habitat, du ciel, de son bourreau.
Le garçon, fine silhouette dans la brume, tend sa main vers la tête de l´animal, le caresse, tente de lui procurer un tout petit peu de bien-être, de lui faire oublier sa blessure, tente de se faire pardonner. La chevelure de l´animal est rêche, dure, sa peau est chaude, la fièvre le gagne, les parties ou le sang a giclé sont en train de devenir sèches.
Soudain pris de remords, de culpabilité, Noah sent les larmes monter, de la bile dans sa gorge, une grosse boule dans son ventre. Et voila que son visage est inondé de perles venant de ses yeux, qu´il est incapable de réprimer son sanglot, qu´il sort son couteau de sa poche, ancien cadeau de son père, qu´il le serre tellement fort que ses os craquent et qu´il ne le sent plus dans sa paume, qu´il hausse la lame, tellement haut que le cerf ne peut plus la voir, avant de l´abattre, d´un coup sauvage, dans le cou de l´animal, sentant la lame s´enfoncer et le sang gicler, de sorte à ce que son visage plein de larmes se voit recouvert de gouttes de sang, gouttelettes se mélangeant avec le fruit de sa tristesse.
Le liquide lui coule sur le visage, sur sa bouche, pour finir vers l´encolure de son pull blanc. Ses larmes rouges se mêlent à la couleur pure du tissu pour créer ce qui s´apparente à un paysage de grenat et de blancheur. Noah reste là, cinq minutes ou une demi-heure, et pleure. Il se ressaisit, rassemble ses forces et murmure un « Pardon. » envers le cerf et la forêt.
II
Il se relève, son genou par-avant toujours enfoncé dans le sol, hausse la tête vers le ciel avant de porter ses mains ensanglantées à la bouche pour siffler. Un sifflement clair, bruyant, qui transcende la forêt, les arbres et qui atteindra, avec un peu de chances, ses destinataires. Le garçon attend, derrière le grand arbre à proximité, à sa droite un buisson de roses et à sa gauche l´animal, avec ses yeux béants qui semblent le fixer.
« Ada voulait pas me croire que t´allais réussir à tuer un cerf. », dit quelqu´un dans son oreille d´une voix douce, presque chantante.
Noah tourne la tête pour apercevoir Fred, son meilleur ami, ainsi qu´Ada, une fille habitant avec eux dans les cabanes.
Noah arbore maintenant un grand sourire, sachant son calvaire est fini maintenant. Il jauge son ami comme si cela faisait des années qu´il ne l´avait pas vu, pensant qu´avec son corps rond, ses boucles et son visage très fin, il a l´air d´un ange ayant mangé trop de prunes.
Derrière lui, se cachant, cherchant en quelque sorte un rempart comme à chaque fois qu´elle se trouve en contact avec une personne qu´elle ne connait pas, se trouve Ada, une fille avec lequel Noah n´a pas dû échanger plus d´une centaine de mots dans les treize années passées dans les cabanes. Ses cheveux bruns coupés très court, ses yeux presque noirs, ses jambes très fines, la manière qu´elle a de se mouvoir, cherchant toujours un abri, tentant toujours de passer inaperçue, tout cela fait que Noah ne sait jamais que penser d´elle, et redoute ses regards longs et noirs.
Mais aujourd´hui elle semble être de bonne humeur, elle regarde le cerf avec intérêt et passe ses longs doigts contre les contours de la bête, presque sans toucher la peau de l´animal, en frôlant les poils, tout au plus. Elle jauge Noah comme si c´était une toute nouvelle personne et, d´une voix tendre et forte, lui demande :
« C´est toi qu´a fait ça ? »
« Oui. »
« C´est dur ? Tu nous apprendras ? »
« Moi, pas question de chasser dans les arbres, je ferais tomber toutes les branches ! » s´exclame Fred, causant un éclat de rire gêné dans le groupe.
« Dans les arbres ? T´escalades les branches pour tirer sur tes proies ? La mort venant des cieux ? » dit une Ada méconnaissable, beaucoup plus ouverte et enjouée, la voix soudain théâtrale et fantaisiste.
« C´est à peu près ça, oui. »
« Depuis quand tu sais faire ? »
« Mon père m´a appris, c´est lui qui ramenait la bouffe avant. »
Cette phrase ternit les visages des trois enfants, ferme les traits d´Ada, ferme la parenthèse rigolote, les fait se rendre compte qu´ils se trouvent au beau milieu d´une grande forêt verte et grise et silencieuse, que s´ils ne font pas attention, ils pourraient se faire happer par l´immensité des arbres, se faire attraper par leurs branches, formant à présent des tenailles en bois prêtes à attirer les enfants ayant le dos tourné. Soudain ils ne se sentent plus tellement seuls, un frisson parcourt Fred, d´habitude tellement enjoué.
« Il faut retourner au campement. C´est pas sur ici. » dit-il en empoignant les pattes froides du cerf. Noah s´empara de la tête de l´animal et Ada des pattes restantes- Ensembles, ils avancèrent, pas à pas, dans un rythme extrêmement lent, sur les terres de la forêt, fuyant les parts d´ombres gagnant peu à peu les bois, formants un triangle autour de l´animal mort, caressant doucement le terrain, laissant sa trace ensanglantée sur les parcelles de fleurs.
III
Le soleil est tellement loin que les trois enfants ne voient à peine les contours des arbres devant eux. Si en journée, la forêt est silencieuse, la nuit, le bruit est tel que les enfants redoutent une présence derrière chaque arbre.
« Je peux plus. J´en peux plus. On doit laisser le cerf derrière nous. », Fred, le souffle haletant.
« On est bientôt arrivé, tu veux manger aujourd´hui ou pas ? »
« Les arbres, les animaux, ça me fout la trouille, j´ai l´impression que quelqu´un nous suit. »
« Pourtant je suis sûr qu´il y a personne. »
« Et un voleur ? »
« T´as déjà entendu que les voleurs enlèvent les enfants ? », souffle Ada.
« On a rien à craindre tant qu´on n’a pas atteint l’âge adulte. », dit Noa d´un ton bas.
« C´est quand déjà ? »
« 18 ans. »
« T´as combien de jours qui restent ? »
« Cinq ans et deux mois. »
« Je serai le premier à partir alors. », déclare Fred, et part d´un rire gêné, se reprenant, fixe
le sol.
Ils continuent leur marche silencieuse.
Un retentissement dans la nuit, un bruit de pas, quelqu´un qui court, probablement, incapable de distinguer si les pas se rapprochent où s´éloignent. Noah se retourne pour distinguer, au loin, tellement loin qu´il n´est pas sûr de vraiment voir, une silhouette grande, sombre, disparaissant et se dévoilant entre les arbres, avançant furtivement
Il libère sa main et cogne Fred et Ada, leur signifiant de laisser tomber le cerf.
Mettezvousàterreetcachezvousderrièreunarbre, d´un souffle court, la voix tellement basse que Fred ne comprend que quelques bribes, assez néanmoins pour comprendre l´ordre.
Très doucement, ils laissent tomber le cerf, se mettent à terre. Les bruits de pas sont tellement près maintenant que chacun d´entre eux l´entendent. Ada, pour la première fois depuis que Noa la connait, a l´air totalement paniquée, Fred tente de se calmer en inspirant et expirant, les larmes aux yeux. Un hululement de chouette dans la nuit.
Tous trois rampent vers trois arbres différents, et Noa n´a jamais tellement eu peur, jamais tellement eu envie de trouver refuge. Coude en avant, il tente de se glisser aussi rapidement que possible envers l´arbre, haut et mort, qui lui semble tellement loin maintenant.
Il jette un regard à sa gauche, ses amis ont presque atteint leurs arbres respectifs, même si Fred a du mal à ramper. Son souffle, probablement à cause du poids qu´il doit trainer, se fait tellement haletant que même Noa, pourtant éloigné, l´entend. Mais plus fort encore, il entend les pas, les bonds que la silhouette fait. Ils se rapprochent. Sans rythmique, parfois lourds, parfois très légers. Surtout, ils sont toujours plus près, de sorte que son cœur bat tellement fort qu´il pense qu´il va lâcher, qu´il va se cogner tellement fort contre sa cage thoracique qu´il va se casser, qu´il va avoir un arrêt cardiaque (terme vu dans un très vieux livre aux pages jaunies) et que la créature va s´emparer de lui, le tirant au fin fond des ténèbres, peut-être vers La Ville, au loin.
Un petit ton à pas plus de 3 centimètres de son oreille ; une araignée, blanche et fine, semble fuir, comme lui, ses pattes forment un mouvement presque impossible à suivre, lui passe devant et disparait derrière l´arbre, elle est en sûreté, il se dit.
Alors il redouble d´effort, ayant perdu de vue ses complices, eux déjà cachés derrière leurs barricades, redouble de vigueur, ses bras se perdant dans la boue, le visage dans les feuilles, le sang dans ses oreilles, il peut maintenant toucher le tronc de l´arbre, il n´y tient plus ; il se relève et se met en sécurité derrière l´épaisse masse de bois, ses jambes tremblent comme elles n´ont jamais tremblé et lui, haletant, tente de se calmer, de reprendre son souffle, d´autant que les pas sont tellement près maintenant. Il est sûr que l´Homme se trouve devant sa cachette. Il entend même son souffle irrégulier, la personne tousse très doucement. L´homme farfouille dans sa poche tout en continuant ses pas devenus beaucoup plus furtif, ses pas semblent s´éloigner et Noa, les yeux fermés, la sueur lui coulant le long du visage, remercie l´arbre pour l´avoir laissé s´abriter. Des minutes passent, les pas s´éloignent mais restent présents. Le ciel baigne le bois dans l´obscurité.
Noah risque un regard à sa gauche, n´aperçoit que les arbres, les feuilles, il cherche le mouvement de la silhouette. Soudain, à une cinquantaine de mètres de lui, des jambes fines entre les arbres.
Un pantalon gris, une allure squelettique.
Une cagoule. Le garçon se cache alors, craignant d´être aperçu. Encore, il attend, après un moment risque à nouveau l´exposition. Il aperçoit, abrité derrière un arbuste, un buisson, les bottes déchirées de Fred. Il voudrait hurler.
Lui dire qu´on peut voir son manteau jaune à travers les feuilles. C´est alors qu´il voit la figure s´avancer, très furtivement, vers Fred, il ne fait aucun doute qu´il a été aperçu. L´Homme lui fait penser à une araignée, s´avançant avec ses longs membres vers une proie facile.
Il est maintenant à quelques pas du buisson. Porte ses mains à ses poches. En sort une petite boite noire, la brandit vers Fred, en position fœtale, ne se doutant de rien, Noah étouffe un hurlement, il doit aller combattre cette pourriture, il doit sauver Fred, il se lève, mais il ne veut pas mourir, pas se faire abattre, alors il se baisse, tandis que la silhouette appuie sur un bouton sur la boite ou du moins c´est ce que Noah pense voir, alors la boite émet une lumière tellement claire que tout, pendant quelques secondes, est illuminé par la lumière, et les oiseaux qui s´envolent, Fred qui lève la tête, regarde l´objet, et le seul bruit qu´émet l´appareil est un « Clic », tout petit bruit qui semble pourtant résonner dans la foret baignée toujours par la lumière.
« Clic. »
IV
La chose la plus marquante c´est le silence après la lumière et le bruit. Les trois, dans le noir, les visages inondés de larmes. Seuls, à nouveau. En tout cas, Noa n´entend plus aucun son. N´y tenant plus, il penche sa tête à droite ; la forêt est déserte. Après le flash, des pas de course s´éloignant, toujours plus loin. Le silence s´installant peu à peu. Il porte la main au sol, forme son poing, s´y appuie pour trouver la force de se relever. Il est sur ses deux pieds maintenant, remarque à quel point il a froid. Sa main est complétement gelée, il ne sent plus ses orteils, exposés au froid à cause des trous dans ses tennis. Il se dirige vers le milieu entre les deux arbres ou se cachent toujours ses amis.
« Sortez, sortez. »
Pendant de longues secondes ; rien.
Et puis du raffut, des feuilles qui volent, Ada émerge du sol derrière l´arbre, emmitouflée de verdure. Ses cheveux sont couverts de mousse. Durant un long moment, il se regardent, séparés par un long tronc d´arbre s´étalant entre eux.
Noa ne sait pas quoi dire exactement, elle le trouble. Il pouffe, regarde le sol, hausse les yeux : elle le fixe toujours, pas la trace d´un sourire sur ses lèvres.
Les feuilles dans ses cheveux le dérangent. Il se rapproche, tire deux ; trois feuilles, n´a pas exactement le courage de la regarder dans les yeux ; quand il ose, il plonge ses yeux dans deux autres noirs mais pas complétement noirs car il semble apercevoir un peu de bleu. C´est un moment qui dure très longtemps, qui dure une poignée de secondes, le temps de se plonger les yeux l´un dans l´autre. Il retire sa main, les cheveux d´Ada sont ébouriffés, toujours sales, c´est le moment que choisit Fred pour sortir de sa cachette, il tousse, les deux se tournent vers lui, Noah rougit à nouveau alors que, s´il y réfléchit, ils n´ont rien fait de spécial. Il a juste retiré des feuilles, il a juste regardé Ada droit dans les yeux.
Il se tourne vers elle, voit qu´elle aussi n´était pas indifférente et il croit même distinguer un peu de rouge sur ses joues d´habitude blanches comme de la porcelaine. Il lui sourit, elle le gratifie de la plus belle grimace qui soit : les yeux plissés, la bouche grande ouverte ; Fred quant à lui leur tire la langue, porte sa main à son nez ; le tire en arrière. Noa glisse ses poignées sous ses aisselles et fait des mugissements de gorille. En quelques secondes ils partent d´un fou rire et oublient l´Homme et oublient leur morve, leur sueur, leurs larmes, ils oublient le flash, la forêt, les pas, ils oublient le cerf, les yeux toujours ouverts, ils oublient les Adultes, ils oublient la ville au-delà, se dressant, comme à son habitude, tellement haut dans le ciel.
V
Toujours dans la nuit, ils reprennent les pattes du cerf, le trainent encore, dans le silence. Ils se sont repris de leur fou rire.
« Qu´est-ce qu´il m´a fait, vous pensez ? »
« Sais pas. »
« Peut-être qu´il a pris une photo ? »
« C´est quoi une photo ? »
« On avait un appareil dans la cabane commune. C´est un appareil ou si tu appuies sur le bouton, y a une image qui sort de l´appareil. »
« Et ça sert à quoi ? »
« Ça sert à se souvenir de belles choses. »
« Donc l´homme-là y´m trouvait beau ? »
« T´es con. »
« Y t´a pris en photo parce que comme ça, ils savent qui t´es là-bas et quand tu seras adulte tu seras moins difficile à attraper parce que ils auront ta photo, ils auront ton image et ton visage et tu pourras pas t´enfuir. », Ada intervient.
Noah lui flanque un coup de poing, pourquoi t´es conne comme ça ?
« Quoi ? Vaux mieux voir la vérité en face, de toute façon, on pourra pas y faire grand-chose, tout le monde y passera. »
« Quand-même, t´aurais mieux fait de fermer ta gueule. », il grogne.
Fred quant à lui est silencieux maintenant. Noah pense, dans l´obscurité, pouvoir distinguer ses épaules qui tremblent, qui sont secouées, mais il fait tellement froid et tellement noir qu´il n´est pas sûr.
Ça fait peut-être une demi-heure, au moins, qu´ils marchent, quand ils voient les premiers signes sur les arbres. Les premières torches attachées à des pans de roches. Les premiers colliers d´os.
Premiers pièges, supposés fonctionner mais ne ramenant que rarement des animaux. Surtout, s´ils haussaient la tête pour regarder au loin, ils verraient la première cabane, éloignée du reste des autres. Ils amènent le cerf jusqu´à la petite place appelée « La grande Place », sorte de rond encerclé par les arbres ou se dressent les petites cabanes en bois habitées par les autres enfants. Noah laisse tomber l´animal, clappe deux fois des mains ; déjà, les enfants chargés de la cuisine, malgré le froid et l´obscurité, s´emparent du cerf et le transportent vers les tentes, à l´arrière du campement.
Noa, Ada et Fred se retrouvent seuls, au froid, au milieu du campement.
« On fait quoi ? »
« On met des pulls, Noa va prendre le chocolat qui lui reste et on va au trampoline ? », propose Fred.
Le trampoline, qui s´endommage de jour en jour et qui menace de craquer à chaque fois que Fred décide de sauter dessus, est le lieu où, chaque jour depuis leur connaissance, Fred et Noa se retrouvent.
« C´est ou le trampoline ? » , demande Ada, qui ne s´y est jamais rendue.
« On va te montrer. »
Elle fait un petit signe de la tête, regarde au loin, dit « Je vais prendre mon pull. », elle se retourne, se dirige vers sa cabane, la cabane la moins décorée, de dehors, de toutes celles au camp, qu´elle habite maintenant seule, sa colocataire n´étant plus là.
Noah aussi maintenant se dirige vers sa petite maisonnette, il voit que les guirlandes sont allumées. La porte est fermée et il entend des voix. Il distingue, après peu de temps, les voix de Daniel, un des plus jeunes, et de son frère, Damien, qui a fêté sa majorité la semaine passée.
« Pourquoi tu pars ? »
« Parce que si je pars pas, ils vont venir me chercher. »
« Mais peut-être qu´ils attendront jusqu´à ce que tu aies vingt ans, ils sont pas obligés de te chercher le jour de ton anniversaire. »
« Pourtant, c´est ce qu’ils ont fait avec les autres dernièrement. Ils nous prennent de plus en plus tôt. »
« Ils, c´est ceux de la ville ? »
« Oui, ils viendront, avec leurs cagoules, avec leurs camionnettes, et au passage, ils prendront des autres qui n´ont pas encore dix-huit ans. »
« Et pourquoi ils font ça ? »
« Personne le sait, y a jamais personne qui a fait le voyage jusqu´à la ville. »
« Parce que c´est dangereux. »
« Oui, et aussi parce que c´est super loin, je crois qu´un d´entre nous avait déjà essayé d´y aller, il a pas été retrouvé. »
« Je veux pas que tu partes, je veux pas être seul. »
« Dan. »
« Et je veux que tu sois là, quand moi aussi j´aurai l´Age, quand ils viendront me chercher, je veux que tu sois là pour me défendre et qu´on continue à être ensemble, je veux pas être seul avec les autres enfants tu sais que je les aime pas et tu sais que souvent ils sont méchants, je veux que tu restes ici, dans le village, et qu´on va prendre des framboises dans la forêt et que tu me parles des parents. »
« Je reste quelques jours encore, et après je pars. »
Noah entend les sanglots de Daniel, il entend les coups qu´il porte à son frère ainé, ça fait longtemps que les coups ne font plus mal, les reniflements du nez. Il entend Damien chuchoter des mots. Tenter de réconforter son petit frère. Des minutes passent, Noah commence à avoir froid ; il entend des bruits de pas.
Damien ouvre la porte, les deux se fixent, le visage de Damien inondé de larmes. Tous les deux ne disent rien, se fixent, se rendent compte que, peut-être, ceci est la dernière fois qu´ils se voient.
Alors les souvenirs défilent pour Noah, les après-midis ensoleillés à jouer à Cagoules dans les bois, les concours de faire pipi le plus loin, ou Damien gagnait toujours aisément, les bagarres, à trois contre le plus âgé, les nuits passées, avec les autres, à l´alentour du feu de camp, à chanter des chansons. Et aussi, la distance entre les deux au bout d´un certain temps. Le temps qui passa entre eux. Il pense à tout ça. Il tente de toucher Damien une dernière fois, se fait repousser. Au lieu de ça, l´adulte porte ses doigts à ses lèvres. Trois doigts. Il siffle un tout petit peu, de sorte à ce que Noah soit le seul à l´entendre, c´est le signe des enfants du campement, très court.
« À la prochaine, venez me chercher, même si ça vous parait impossible, même si c´est dangereux. », il murmure, avec un grand sourire, les larmes aux yeux.
Et il quitte Noah et Daniel, il part dans sa cabane, ouvre grand la porte, on peut voir les dessins de Dan, les peintures des enfants aux murs, les objets trouvés dans des maisons abandonnées, toutes les reliques amassées lors de son enfance.