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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Devant, la nuit.

Auteur Sujet: Devant, la nuit.  (Lu 1708 fois)

Hors ligne Nacas

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Devant, la nuit.
« le: 26 Octobre 2016 à 20:07:06 »
Un texte écrit là, comme ça, sur le volet, j'en ai marre, de tout ciseler.



Ils font encore la fête, là-bas, je crois les entendre, derrière mes écouteurs ; je pense que, en fait, je ne les entends pas. Je vois la lumière, qui oscille mais ne bouge pas, la fumée, qui ne se découpe pas, dans le ciel de nuit. Elle fait comme un effet de poussière volante, elle s’échappe du gros brasero ; j’imagine que je ne regarde pas vraiment la fumée, mon regard doit se poser sur le toit de fer brûlé. Il y crame viandes et merguez, dessous, alimentées de roussi par les braises, crépitantes, que le grand barbu retourne de temps en temps avec son tisonnier, sûrement. D’ici, je ne le vois pas, ce gros cuistot, je vois surtout le toit de fer rouillé, et puis la yourte, et aussi la terre, puis les brins d’herbes, qui poussent, sur le fond de lumière. Je suis dans l’ombre, ici, les lumières viennent de dessous, ou d'en face, face à moi il y a la yourte, et puis la populace, qui chante et boit. Je me suis retourné, maintenant je vois la nuit, et puis, dressé, le tipi. De la fumée s’en échappe aussi, du tipi, c’est là que je vais dormir, ce soir, je me souviens de quand le feu avait commencé à piquer trop fort, j’avais mal aux yeux. Il avait utilisé du bois trop humide, je ne l’apprenais que plus tard, je pensais que c’était ainsi, qu’un feu devait piquer ; en fait ce ne l'est pas. Je vois la nuit et je sais que je la cherche, une petite réminiscence d’enfant tente de se frayer un chemin jusque mon estomac, mon estomac repu qui ne bouge pas, une petite réminiscence de peur.

Je ne bouge pas à l’intérieur de moi, j’ai l’habitude, je sais que je n’ai pas à ressentir de la peur, je sais que je n’ai pas à ressentir, qu'il est vain d'avoir un cœur. Je regarde un peu, distrait par un petit peu de sentiment, je regarde la nuit, et rien ne me regarde, je pensais bien que tout noir était abîme, pourtant. Je regarde, je regarde et je tente de discerner quelque chose, quelque chose d’autre que le tipi enseveli de nuit, la benne, en métal d’ombre, et les bûches, les petits tas d’arbres allongés qui sont ainsi parsemés, dans l’obscurité. Derrière, une rivière, je ne sais pas si je la vois vraiment, je le sais, en tout cas, maintenant, elle coule derrière le tipi, un peu plus en bas. Elle fait un grand son bruité, cette rivière, enfin, je le sais, là, je n’entends pas, je sais que le matin je me demandai s’il pleuvait, je songeai à affronter l’humidité, pour me déverser de la mienne en elle. Mais là je n’entends pas, je suis juste dos à la lumière, face à la nuit, que la lumière éclaire, je n’ai pas envie de me retourner, je ne sais pas ce que je cherche, peut-être rien, peut-être que je cherche à ne chercher rien, ce doit être cela.

Je tiens mon nounours dans mon bras, mon gros nounours qui m’accompagne dans cette recherche de nuit, qui m’épaule à conserver sa présence, à pourchasser la solitude, apposée sur la mienne, elle ne sent pas encore le charbon, enfin il me semble, il me semble qu’elle est tout à fait douce, là, contre moi, et puis elle est la seule, ici, face à ma nuit. Je me fais la réflexion que tout pourrait bien s’arrêter maintenant, je viens de dessiner deux yeux rouges dans le sombre de la nuit, il y a beaucoup de musique, avec des notes très basses et très longues, dans mes oreilles tout de suite, je ne pense pas que je souffrirais tant, si on venait me dévorer, du moins si je mourais. On ne souffre jamais vraiment, je pense, lorsqu’il n’y a que la douleur.

Je ne vis jamais de choses très intéressantes, je n’ai pas de grande expérience, je ne crois pas qu’une expérience puisse être néfaste, désagréable, oui, mais pas néfaste, non. C’est le corps, qui croit que c’est désagréable, il dit tout plein de choses, et aussi que cela est néfaste, mais il ne faut pas le croire, en réalité, je suis sûr qu’il n’en sait rien, le corps, de la réalité. Le corps, il veut juste se préserver, il est fait pour cela, même, alors il veut pas s’en aller comme ça, il essaye de persuader, pour ne pas se faire abandonner, il est taillé pour exister, le corps, et moi aussi, d’ailleurs. Il a peut-être raison, le corps, on cherche sûrement la même chose, je me demande si tout cela, toutes les choses, si ce n’est pas tout fait pour exister, tout seulement, et puis même la nuit elle aussi. On n’est peut-être pas en désaccord, finalement, en fait, on recherche la même chose, lui et moi, elle est juste différente. Et puisqu’il cohabite il veut rester, parce qu’il l’a trouvée, et puis pas moi, moi il faut continuer de chercher, mais puisque je cohabite, je ne peux pas vraiment bouger.

Ne t’inquiète pas, on ne risque pas de se faire dévorer, rien ne sort de la nuit, lorsqu’elle peut exister, derrière le tipi, à côté de la rivière, je pense qu’on ne nous regarde même pas.
« Modifié: 13 Décembre 2016 à 22:33:11 par Nacas »
Les restaurants sont à tous les étages au sommet de la pyramide sociale.

Gouelan

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Re : Devant, la nuit.
« Réponse #1 le: 27 Octobre 2016 à 09:15:33 »
Un texte riche qui me parle de nuit de solitude, de peur et d'autre chose encore. J'aime beaucoup l'écriture. On dirait que la vérité, la réalité, les mots, ont peur. Je le relirai pour m'en imprégner davantage, car il n'est pas évident. En tout cas, j'aime ce style : " je ne sais pas ce que je cherche, peut-être rien, peut-être que je cherche à ne chercher rien, ce doit être cela...
Je regarde un peu, distrait par un petit peu de sentiment, je regarde la nuit, et rien ne me regarde, je pensais bien que tout noir était abîme, pourtant. "

Cela m'a fait pensé à ces mots : "La vie, c'est ça: un bout de lumière qui finit dans la nuit." Louis Ferdinand Céline

Hors ligne Miromensil

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Re : Devant, la nuit.
« Réponse #2 le: 27 Octobre 2016 à 19:44:35 »
Hello Nacas,
C’est tout flageolant et hésitant, on dirait que ton narrateur va s’évanouir après la prochaine virgule. Y a plein d’ambivalences, de paradoxes. La progression du début m’a parlé, d’abord j’ai cru qu’il regardait une scène de loin et puis en fait il en faisait partie. Un peu comme une carte postale brouillée, on a que des expressions éphémères, et il y aurait plein de choses à citer. Et ton gars il est dedans mais en fait non, il cherche mais ne sait pas quoi trouver, et puis il y a les merguez qui crament à côté. Ta manière de mettre les virgules donne l’impression que le narrateur suffoque, c’est très étrange, un peu « je tourne en rond ».
Tu as une plume reconnaissable, je viendrai lire tes prochains textes !

MZK

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Re : Devant, la nuit.
« Réponse #3 le: 27 Octobre 2016 à 20:32:06 »
Hello,

Ca se bouscule dans tout les sens, ça déborde par endroits, intéressant, je repasserai...

Au plaisir

Hors ligne Nacas

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Re : Devant, la nuit.
« Réponse #4 le: 12 Décembre 2016 à 20:08:26 »
Merci, merci beaucoup, évidemment. Je suis fier de ce texte, et fier des éloges que vous lui faites...

J'aime jouer avec les virgules, j'aime jouer avec les phrases et j'abonde dans le sens de quiconque disant que leur manipulation est un art aussi crucial que la mise en scène d'un film.
Coucou Miro, alors t'as vu : je réponds finalement... j'en ai marre, maintenant, j'ai fini d'être taciturne, c'est promis. J'ai donné beaucoup de coeur dans l'écriture de ce texte, et vous j'en suis heureux. Je suis fier d'avoir si bien transcrit tout cela : le tanguement du monde alors que tout à coup on est tout seul, et face à lui.
Au plaisir !


Mieux vaut tard que jamais !
Nacas.
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Hors ligne Rémi

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Re : Devant, la nuit.
« Réponse #5 le: 13 Décembre 2016 à 20:49:49 »
Hop !

Citer
puis la populace, qui chante et bois.
boit

Citer
je sais que le matin je me demandai s’il pleuvait,
demandais, non ? Non, peut-être pas...

Citer
je ne sais pas ce que je cherche, peut-être rien, peut-être que je cherche à ne chercher rien, ce doit être cela.
ça résume bien l'état d'esprit du mec, une apathie à la limite de la réflexion, de la prise de position, d'une volonté de décider s'il sait ou ne sait pas où il en est. Dans le noir, sans aucun doute.

Citer
On ne souffre jamais vraiment, je pense, lorsqu’il n’y a que la douleur.
j'aime bien
(et je pense que les phrases qui suivent sont de trop)

Citer
je suis sûr qu’il n’en sait rien, le corps, de la réalité.
ça aussi, c'est chouette

Citer
je pense qu’on ne nous regarde même pas.
j'aime bien cette fin qui rend dérisoire la quête introspective.


C'est effectivement un texte réussi, le sens est mis en valeur par la forme (qui tourne en rond, qui s'appuie sur la lenteur, les répétitions...), et mine de rien le narrateur s'offre quelques réponses à la fin.

Bon, c'est pas super funky et on sait pas si les vampires vont manger les merguez plutôt que le personnage, mais bon...

A+
Rémi
Le paysage de mes jours semble se composer, comme les régions de montagne, de matériaux divers entassés pêle-mêle. J'y rencontre ma nature, déjà composite, formée en parties égales d'instinct et de culture. Çà et là, affleurent les granits de l'inévitable ; partout les éboulements du hasard. M.Your.

Hors ligne Nacas

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  • Dragon d'Æncre
Re : Devant, la nuit.
« Réponse #6 le: 13 Décembre 2016 à 22:28:22 »
Il faudrait qu'il ait le temps au moins de manger les merguez, parce qu'elles étaient vraiment super bonnes.
Les restaurants sont à tous les étages au sommet de la pyramide sociale.

 


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