Yosh ! J'ai écris ça aujourd'hui, un peu comme un entraînement au NaNo, notamment grâce à
(merci nanomag pour la découverte !). Donc bon, moi j'aime bien l'histoire, ça fait un peu conte, et je crois que je peux en faire un truc.
PS : toute ressemblance avec des épouvantails fictionnels est totalement fortuite
L'horloge de la boutique indiquait déjà vingt-trois heures trente quand Noxa leva les yeux vers celle-ci. Encore une « journée » qu'il n'avait pas vu passer, bien qu'il ne sache pas réellement à quoi cela correspondait, comme tous les autres habitants de la ville. « Journée ». Ce mot était pourtant resté dans le vocabulaire courant par le biais des légendes où le soleil brillait encore. Des légendes où la nuit ne régnait pas encore en maître sur le temps, des légendes où les ténèbres battaient parfois en retraite sous les assauts répétés de quelques photons zélés.
Le jeune homme ferma les stores de son établissement et recouvrit les bulles de lumières qui brillaient un peu partout dans la pièce de larges tissus sombres. Morceaux de soleil tombés du ciel à sa chute, leur prix grimpait un peu plus chaque jour, s'envolant là où, trois siècles plus tôt, l'astre illuminait la Terre.
Les clients se faisaient de plus en plus rare, et seules quelques familles encore riches lui rendaient parfois visite, ne fissurant qu'à peine son ennui. La morosité constante dans la tête et la tête dans les bras, le jeune homme passait ses journées entre somnolence et désespoir, luttant pour ne pas envoyer valser toutes ces pierres lumineuses qui causaient tout son malheur. Pour quelqu'un commerçant avec des produits de luxe, on serait tenté de penser que sa vie n'était qu'un long fleuve tranquille où son argent pouvait tout lui donner. Et pourtant, Noxa était au bord du gouffre, les affaires ne marchaient pour ainsi dire plus, et si certains mois il parvenait à faire un léger bénéfice, celui-ci était aussitôt avalé par le gouffre avide de ses dettes. Alors à la fin de chaque mois, voyant tous ces invendus qui le resteraient sans doute toujours, il en distribuait quelques uns aux pauvres hères qui venaient s'agglutiner contre les vitrines des magasins bénéficiant encore de l'aide de l'État pour l'accès à la lumière. Aide réservée aux grandes enseignes, interdites aux particuliers et de plus en plus rarement maintenue. Ces quelques badauds qui n'avaient plus même l'argent ou la force nécessaire pour aller grappiller quelques bûches à brûler restaient là pendant des jours, dans le froid glacial de la nuit, une maigre couverture sur le dos, attendant on ne savait trop quoi pour vivre. C'est parmi ceux-là que Noxa jetait parfois quelques globes de lumière, leur offrant le répit que constituait leur courte autonomie.
Cependant, ce soir-là, Noxa en avait décidé autrement. Il n'irait pas se coucher dans l'arrière boutique comme à son habitude, attendant en vain de se faire caresser la face par les rayons d'un soleil qui ne viendrait pas, se rabattant sur ses maigres marchandises pour se procurer ce plaisir. Non, ce soir-là, il remplit son sac de vivres et de bulles de lumières. Il voulait partir, loin. Partir à l'aventure, titiller les légendes et voir si ce que l'on racontait dans les bars enténébrés était vrai. Il voulait aller chercher le soleil tombé trois cent ans plus tôt, le véritable, pas ces débris ridicules dont la race humaine ne pouvait plus se contenter. Il voulait trouver le soleil et l'accrocher au ciel, à nouveau.
Il voulait être l'allumeur de réverbères de la Terre.
Noxa partit ainsi, il ne savait trop où, vers l'est, là c'était jadis levé le jour. En sortant de la ville, les gardes à moitié endormis ne tentèrent pas de l'arrêter, le jeune homme n'était même pas sûr qu'ils l'aient vu. On disait qu'au dehors des bêtes se nourrissant de la pâle lueur de la lune rôdaient, attendant de croiser un voyageur solitaire pour l'engloutir et le vider de toute sa lumière nocturne. Noxa n'y croyait pas vraiment, et il savait que ses astres minuscules le protégeaient, alors il sifflota en avançant dans la campagne environnante.
Il s'en lassa cependant rapidement et se mura dans le silence, grelottant sous ses maigres habits. En quelques heures de marche, les rares lumières de la ville avaient toutes disparu et il se retrouva alors dans le noir complet. Il sortit une des boules de son sac et la glissa dans sa veste, illuminant ainsi son chemin. Noxa n'était pas très bon marcheur et il se fatiguait en général assez vite, mais sa détermination le poussa à avancer encore plusieurs heures durant, jusqu'à atteindre la lisière la Forêt Noire, seule forêt subsistant encore après la chute du soleil, on ne savait trop comment. Les hommes venaient çà et là couper quelques arbres à ses extrémités, mais ne s'aventuraient jamais au cœur de celle-ci. Le jeune homme avait pourtant l'intime conviction que c'était là qu'il devait se rendre pour trouver ce qu'il cherchait.
Noxa posa son sac et s'assit sur un gros rocher, harassé. La petite montre qu'il avait laissée à son poignet à son départ lui indiquait déjà cinq heures. Cela faisait donc tant de temps qu'il marchait ! Il se surprenait lui-même. La prise de conscience de cette prouesse eu cependant l'effet d'abattre sur lui une immense fatigue. Étendant les bras, il pris une grand inspiration et s'endormit, la pierre de lumière brillant toujours contre sa poitrine.
***
À son réveil, il faisait bien entendu toujours nuit noire, mais la forêt semblait déjà plus accueillante que six heures plus tôt. Noxa avait le dos ankylosé et le bras droit en feu, comme s'il avait frappé plusieurs fois dans la pierre durant son sommeil. Il se leva cependant d'un bond et se dressa face à la forêt avec un grand sourire. Enfin, pensa-t-il. Il mangea quelques bouts de viande séchée et s'engouffra entre les hauts arbres. Une intense quiétude glissa alors dans son être, emplissant son cerveau d'un calme surprenant et ôtant toute la fatigue et les douleurs que son sommeil n'avait pas effacées.
Malgré les ténèbres environnants, la douce lumière que diffusait la boule de lumière donnait au lieu un air de conte. Les arbres s'entrelaçaient dans une sorte de frénésie ordonnée, comme pour ne laisser place qu'à la beauté de la lumière qui faisait luire la futaie. Au bout que quelques minutes de marche, l'impression de fouler une terre que personne n'avait plus visitée depuis plusieurs centaines d'années laissait Noxa ébahi d'émerveillement. Même les plus profonds arbres endormis au loin dans la nuit glaciale et la pénombre ne faisaient pas peur au jeune homme, et le calme rassurant de la forêt emplissait l'air d'un parfum de liberté.
S'aventurant de plus en plus loin dans la végétation luxuriante, Noxa entendit alors un bruit. Il s'arrêta et, restant immobile, il tendit l'oreille. Qui pouvait bien entrer dans
sa forêt ainsi ?
Tendant jalousement l'oreille, il perçut bientôt la nature du bruit. Un sanglot.
Le jeune homme courut alors vers l'endroit d'où provenait le son et s'arrêta à la lisière d'une petite clairière. Au milieu reposait un tronc, couvert de lierre et de petits champignons. Sur le tronc était assis un épouvantail. Celui-ci était prostré, la tête basse, pleurant doucement.
— Je veux mourir, dit-il simplement.
À ces mots, il leva la main gauche, assez lentement pour que Noxa voit qu'elle tenait un revolver. Il le posa sur sa tempe, mais le jeune homme eu le temps de se jeter sur son bras et de l'écarter de sa tempe avant que le coup de feu ne retentisse. L'épouvantail ne dis pas un mot, laissant tomber le revolver. La tête baissée, il se remit à sangloter.
— Ça va ? osa timidement Noxa.
— Non. Même ça, je n'ai pas réussi.
— Allons, c'est plutôt une bonne chose, non ? Pourquoi vous vouliez vous tirer dessus ?
— Je m'ennuie. Depuis trois cent ans.
— Ah...
— Sans soleil, plus de champs à surveiller, et sans champs...
— Alors ça fait trois cent ans que vous êtes là ? Moi qui croyais connaître l'ennui...
— Oh, seulement deux cent. J'ai passé les cent premières à chercher un champ quelconque, ou au moins un congénère avec qui converser.
— Et... vous n'avez rien trouvé ?
— Non. Il semble qu'ils aient tous fuit la chute du soleil et se soient terrés dans les montagnes. C'est ça, ou ils ont tous été emportés par un vaisseau spatial.
— Notez que ça se tiendrait.
— Le résultat est le même de toute façon. Je suis seul, et je m'ennuie.
— Vous vous ennuyez, là, en parlant avec moi ?
— Je craint que la politesse ne me permette pas vous répondre, soupira l'épouvantail, posant sur son crâne le haut-de-forme qui était tombé à terre, se donnant un air de gentleman anglais.
— Oh, vous ne me froissez pas. Moi aussi je m'ennuie en parlant avec la plupart de mes congénères. Mais vous savez quoi, j'ai une idée pour vous divertir !
— Oui ? s'étonna l'épouvantail, perplexe.
— Vous n'avez qu'à venir avec moi, qu'en dites-vous ?
— Je ne craint ne toujours pas pouvoir vous répondre...
— Bon, bon. En tout cas moi j'y vais. Si ça vous intéresse, je pars vers le centre de la forêt. Je veux allumer le ciel, ajouta Noxa.
Une lueur sembla prendre vie dans les yeux de l'épouvantail.
— Allumer le ciel, vous dites ? Et faire revenir les champs ?
— Je crois bien que oui.
— J'imagine que ça ferait revenir les autres aussi, grommela l'épouvantail pour lui-même. Bon, j'accepte.
— Eh bien allons-y. Et ne me refaites pas le coup de tout-à-l'heure, hein ?
L'épouvantail se contenta d'un hochement de tête, et ils reprirent leur route. À mesure qu'ils avançaient dans la forêt, la végétation se faisait plus dense, et Noxa se sentait un peu moins rassuré que tout à l'heure. Il avait donné une boule de lumière à l'épouvantail, et celui-ci l'avait caressée quelques instants entre ses mains, émerveillé. «Alors c'est ça, la lumière» avait-il simplement dit.
Le nouveau compagnon de Noxa n'avait pas de nom, mais il semblait connaître la forêt dans ses moindres recoins. S'il avait entendu parler de la légende disant que le soleil s'était écrasé quelque part dans cette forêt, il ne s'y était jamais vraiment intéressé et l'avait rangée dans un coin de sa mémoire. De manière générale, il ne s'intéressait pas beaucoup aux histoires des hommes, et encore moins des hommes eux-mêmes. Noxa avait réussi à lui faire finalement avouer qu'il les trouvait «idiots, futiles et sans grande utilité». Le jeune homme ne s'était nullement trouvé choqué par cette déclaration. Après tout, c'était en substance qu'il pensait lui même des hommes — lui compris, avant de se lancer dans cette aventure.
C'est en conversant comme cela que les deux vagabonds arrivèrent devant ce que l'épouvantail indiquait comme le lieu où il était le plus probable qu'ils trouvent ce qu'ils cherchaient. Devant eux se tenait une grotte creusée dans le sol, descendant en pente douce. Les ténèbres qui rôdaient en son sein semblaient plus profondes encore que partout ailleurs dans la forêt. Seul un grand pilier de plusieurs mètres de haut indiquait que l'endroit avait été aménagé à un moment ou un autre, une pierre d'un blanc immaculé trônant en son milieu, dans une petite alcôve.
Noxa sentit en son for intérieur que cet endroit était le bon, celui qu'il cherchait depuis déjà une journée entière. Il déglutit et commença sa descente, suivit de l'épouvantail, soudainement plus silencieux qu'à l'accoutumée.
Une intense odeur d'humidité régnait au début du tunnel, mais elle s'estompait étrangement à mesure que les deux compagnons avançaient. Des racines plongeaient en travers de leur route, s'intensifiant avec leur progression. Il leur sembla même que les ténèbres au loin se faisaient moins profondes (ils avaient toujours gardé leurs pierres de jour devant eux). C'est après une bonne dizaine de minutes qu'il arrivèrent enfin au bout du tunnel. Celui-ci donnait accès à une grand salle, dont on ne voyait pas le plafond. Au fond, une forme immense et lumineuse se soulevait régulièrement, semblant respirer.
— C'est lui, dit alors l'épouvantail, se tenant raide comme un piquet. C'est lui qui a mangé le soleil après sa chute.
À ces mots, la créature se leva, visiblement encore engourdie par le sommeil profond qu'elle avait entrepris. Il s'agissait d'une sorte de gros chat, au pelage de feu et aux yeux fous. Son ventre énorme semblait grouiller de mille vers luisants, éblouissant la pièce de leur lumière diffuse. L'épouvantail savait ce que ce ventre contenait, tout comme Noxa. Le seul problème était de savoir comment la créature allait réagir, et comment ils allaient la convaincre de rendre ce qu'elle avait englouti. Sans leur laisser le temps d'y réfléchir plus longuement, le monstre se jeta sur eux dans un brouillard de lumière et de poils orangés. Les deux visiteurs inopportuns réussirent à l'esquiver de justesse, se plaquant contre les parois de la grotte. L'épouvantail semblait avoir retrouvé un fond d'émotions positives et souriait désormais à pleine dent.
— Je crois que ça va être plus difficile que prévu, lança-t-il en riant.
— Je crois aussi, cria Noxa. On fuit ?
— On fuit. Mais on revient.
L'espèce de chat se remettait lentement du choc qu'il avait subi en se cognant contre le mur, et les deux compères en profitèrent pour s'élancer vers la sortie. Courant de toutes leurs forces, ils sortirent du tunnel, la gorge en feu. Ils furent presque heureux de retrouver la noirceur de la nuit.
Même s'ils avaient réussi à fuir, il leur restait à trouver comment arriver à bout de cette créature aux traits félins et récupérer le soleil qui se trouvait dans son estomac, au chaud depuis probablement trois cent ans.
— Bon, on fait quoi maintenant ? demanda Noxa.
— Je ne sais pas. J'avoue ne plus m'ennuyer, mais je ne vois pas comment nous pouvons réussir à le récupérer.
L'épouvantail s'appuya sur le pilier devant le tunnel, avant de perdre l'équilibre et de tomber. Il regarda son traitre d'appui, hébété. Lorsque Noxa se pencha pour le relever, il ne lui prêta aucune attention, regardant toujours fixement la colonne de pierre. Le jeune homme, intrigué, leva lui aussi les yeux.
À la place de la lune blanche qui s'y trouvait quelques instants plus tôt, l'astre lunaire était désormais d'un noir profond. Mais, plus étonnant encore, ce qui ressemblait à un prisme de verre se trouvait désormais au centre de l'alcôve, devant le satellite de pierre.
— Bien sûr... Le côté obscur de la Lune... souffla l'épouvantail, impressionné.
— Eh bien quoi ? Qu'est-ce que c'est que ça ?
— Un prisme, un prisme ! Je sais comment vaincre ce gros matou ridicule !
L'épouvantail riait désormais aux éclats, et sans que Noxa n'ait pu faire le moindre mouvement, il s'empara de l'objet et s'engouffra à nouveau dans le tunnel. Le jeune homme n'eut d'autre choix que de se mettre à courir après lui.
Il ne le rattrapa qu'arrivé dans la grotte. La créature rôdait toujours au fond de la pièce, ses yeux parés de la même lueur folle. Au moment où celle-ci s'apprêta à s'élancer encore vers eux, l'épouvantail s'approcha du centre de la pièce, où était disposée une sorte de guéridon de pierre que n'avait pas remarqué Noxa, sortit le prisme et le posa en son centre. Le monstre s'arrêta net devant celui-ci, comme hypnotisé. L'épouvantail indiqua à son compagnon de ranger ses boules de lumière dans son sac et se tint immobile devant la scène. La bête s'arrêta elle aussi de bouger. La lumière qui provenait de son ventre s'intensifia et frappa le prisme. Un millier de couleurs, du bleu au rouges, furent alors projetées sur les parois par le petit objet. Noxa cherchait désespérément les mots pour définir ce qu'il voyait, mais ce fut l'épouvantail qui prononça l'expression que plus aucun humain n'avait entendu depuis des siècles. Un arc-en-ciel.
Le matou difforme commença alors à se tortiller, pris de spasmes irrépressibles, faisant se mouvoir avec lui teintes qui animaient les murs de la caverne. Il recula alors de quelques pas, et ses spasmes s'accélérant peu à peu. Il poussait de long gémissements. Plus que de la douleur, les deux spectateurs semblaient percevoir de la peur, celle de perdre ce qui l'avait maintenu au chaud des années durant.
Dans un déchirement, il ouvrit la gueule. Il tentait de la couvrir de ses pattes, mais un réflexe incontrôlable l'a tenait toujours plus ouverte. Le soleil sortit alors lentement de l'animal, lévitant dans la pièce. Le chat se tenait désormais au sol, inerte et misérable.
L'astre se dirigea aussitôt vers le tunnel, s'élevant peu à peu vers la surface. L'épouvantail et Noxa coururent à sa suite. Au dehors, la forêt resplendissait de milles feux sous l'intense clarté que prodiguait l'étoile. Alors que les deux compagnons sortaient à peine du tunnel, le soleil s'éloignait dans les cieux, sa lumière gagnant peu à peu tout le ciel et les alentours.
Après trois cent ans, le jour se levait de nouveau sur la Terre.