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Crains la détonation du matin, l’écrin de tes déterminations de gamin, déterrées quand vient l’écrasante ambition contrecarrée par écran interposé.
Le velours de la nuit scintillait d’éclats étoilés perçant la toile céleste, laissant fantasmer l’arrière d’un décor d’où la lumière naitrait. Il n’y avait dans ce fond cosmologique qu’une impression diffuse, un stratagème divin servant la cause d’une énigme universelle, trop grande pour être appréhendée, trop fine pour être aperçue. De la dentelle infinie, se déversant par motifs, inondait alors un réseau aveugle, sans cause ni but autre qu’une essence indescriptible, mais résolument imposée au regard de toute entité lui survivant. Affinant à loisir un territoire monolithique réservé aux chats errants et aux oiseaux nocturnes, cet horaire intermédiaire se languissait dans sa solitude fraiche aux relents éthérés.
Sur un banc près des quais, un homme.
Les coudes sur les genoux, les mains jointes entre les deux, il respirait l’air de la nuit, les yeux fermés.
Les réverbères immobiles rendaient à la rue une impression de vie vide. Pas un bruit sinon celui, ample, des voies respiratoires et fluviales, combinées dans un concert blanc toujours identique et toujours différent.
Puis des pas.
Feutrés.
Molletonnés.
L’autre homme, arrivant par la gauche, vint s’installer à droite du premier dans un mouvement calme et paisible.
Endormi.
- Cette nuit ressemble à un rêve, n’est-ce pas monsieur ?
Le premier respirait toujours, fort, par le nez. Il avait la tête légèrement penchée en arrière, comme pour mieux humer les effluves noctambules.
Il répondit néanmoins, plus dans une continuité que par répartie.
- Un rêve dont on voudrait ne jamais s’éveiller.
Tous deux avaient le visage tourné vers l’eau. Ils ne pouvaient se regarder, mais c’est ainsi que vont les choses de la nuit. Une paupière naturellement abaissée.
L’arrivant affichait un petit sourire quiet. Il reprit après avoir savouré un court silence.
- J’aime l’atmosphère de cette ville. Vous savez, je n’y suis que pour la nuit. Je repars ce matin tôt. Mais c’est dans des moments comme ça que mon esprit est le plus ouvert.
Après un nouveau silence somnifère, il reprit.
- Je retourne dans mon pays.
La respiration du premier stoppa son ronflement lorsqu’il ouvrit la bouche.
- Pourquoi êtes-vous venu ?
Un clocher sonna au loin, quatre coups. Après, le dialogue se poursuivit.
- Je ne sais pas. Une obscure raison de ma conscience que je n’ai pas envie de voir maintenant.
Quelques secondes s’écoulèrent. Puis d’autres.
Lorsque l’arrivant ouvrit à nouveau la bouche, il sembla bailler tant le son mit du temps à sortir.
- C’est durant ce sommeil profond que le monde est le plus beau.
Il n’y avait dans son intervention aucune continuité, mais le premier acquiesça, et continua même.
- C’est pour ça que notre éveil dissocié en vaut la peine.
L’un et l’autre se comprenaient sans s’entendre.
- J’ai pris mes chaussons pour le voyage. Je ne sais même pas pourquoi.
- Sont-ils confortables ?
- Très feutrés.
- C’est bien. On ne sait jamais où l’on marche.
- Mais on marche.
- C’est un peu comme dans la vie.
- On marche sans s’en rendre compte.
- Et quand on s’éveille enfin, on ne peut que constater l’usure des chaussons.
- L’empreinte de notre avancement.
Un vent de complétude passa en même temps qu’un ange dérangé par le bruissement de l’eau et de la respiration du premier. Il dura, puis s’essouffla. L’arrivant intervint donc à nouveau.
- J’ai pris un pyjama, aussi. Je ne dors jamais en pyjama. Je suppose que c’est plus adéquat dans un hôtel. J’ai toujours peur d’être dérangé inopinément.
- Ce serait dangereux.
- Tout est dangereux, la nuit.
- Mais on vit avec le risque. Sans lui nous serions inertes…
- …naturellement endormis, bercés par les limbes.
L’air immobile reflétait l’état ensommeillé. La lune limpide et lourde volait au dessus des toits. Rien ni personne ne venait interrompre la parasomnie de l’eau. Aucun état de conscience n’aurait su retranscrire, ou imprimer en mémoire, l’aspect lisse et tranquille de ce partage entre deux sombres illuminés de l’absence du soleil.
Il n’y avait plus à dire, il n’y avait qu’à reposer.
Au bout d’un moment, l’arrivant se leva.
- Mon réveil va bientôt sonner, je dois y retourner.
- Vous savez où aller…
- …et comment.
- Sans connaitre votre visage, j’aurais rêvé de vous comme d’un ectoplasme…
- …sans connaitre votre rêve, j’aurais participé à votre nuit.
- Ce fut agréablement aérien.
- Je vous l’avoue également.
L’arrivant repartit, passant devant le premier.
Lorsque le bruit feutré eut disparu, il ouvrit des yeux d’éveil.