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Auteur Sujet: Vilette (Charlotte Brontë)  (Lu 2330 fois)

Hors ligne Milora

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Vilette (Charlotte Brontë)
« le: 28 Août 2016 à 18:28:32 »
Bon. Je crois que je dois l'admettre.
Bonjour, je m'appelle Milora et je suis en train de traverser une phase Brontë.
Bonjouuur Miloraaa.

Partant toujours dubitative, j'ai dévoré cet été les 700 pages de Villette, de Charlotte Brontë. Il n'a pas réussi à détrôner Jane Eyre dans mon cœur, mais se classe aisément en 3e position de mon Top-Brontë (après Les Hauts de Hurlevent qui était vraiment surprenant)

Moins connu, Vilette, c'est le troisième pavé de Charlotte, après Jane Eyre et Shirley, Shirley étant plutôt un roman social, Jane Eyre et Villette, des romans plus psychologiques. Les trois reposent sur des portraits de femmes creusés et développés qui tentent de trouver leur chemin en plein siècle victorien.


- (L'histoire) Dans Villette, on suit Lucy Snowe, une jeune Anglaise de 23 ans qui, restée sans famille et sans argent à la suite d'un drame dont on ne sait jamais rien, est obligée de prendre sa vie en main. Ne disposant que d'assez d'argent pour vivre 3 ou 4 jours, après avoir été spoilée de l'héritage de la vieille femme dont elle prenait soin, Lucy s'embarque sur un coup de tête dans un bateau qui part vers le Continent. Elle atterrit finalement comme institutrice d'anglais au pensionnat pour jeunes filles de Mme Beck dans le royaume imaginaire de Labassecour. Et c'est pas une vie facile.



- A partir de là, l'histoire en soi n'est pas vraiment le clou de l'affaire. Il s'agit surtout d'un cadre pour camper des personnages très travaillés, ambivalents et très humains, le premier d'entre eux étant la narratrice, Lucy. Ni elle ni les autres personnages ne sont faciles à cerner et encore moins à résumer. On a Mme Beck, froidement calculatrice en même temps que bienveillante envers quiconque peut lui être utile, avenante et indépendante, du haut de ses 50 ans et de son veuvage. On a le Docteur John, le beau, jeune et fringant médecin anglais, drôle et gentil, mais... je ne sais pas qualifier son défaut, disons qu'il "passe à côté" des gens, il vit trop pour lui-même pour se préoccuper des autres. On a Mme Bretton, la quinquagénaire joviale et Ginevra, la jeune écervelée qui arrive toujours à ses fins. On a Paulina, l'étonnante jeune lady qui alterne entre une naïveté enfantine et une distinction princière. Et puis M. Paul, qu'on apprend à connaître dans la deuxième moitié du roman, colérique, tyrannique, bigot, mais en même temps profondément sincère et finalement touchant sous ses dehors insupportable.
Et Lucy. Au début, elle ressemble à une sorte de Jane Eyre (jeune femme sans le sou, forte et digne, qui prend sa vie en mains même si tout est contre elle). Mais en réalité, n'a pas grand chose à voir avec Jane. On a beau être de son point de vue de narration (ou peut-être justement à cause de ça), il est bien difficile de la cerner. A la plupart des personnages, elle apparaît comme discrète, austère, insensible, sérieuse et terne. Pourtant elle alterne entre des phases d'intense désespoir et d'autres de grand bonheur, elle est passionnée sous une carapace rigide, elle est docile tout en étant rebelle, timide tout en n'ayant pas peur de dire les choses en face. Elle est surtout profondément seule, parce qu'aucun des personnages n'essaie vraiment de la comprendre ; pour eux, elle est la confidente, la protectrice, l'amie commode qu'on place dans un coin quand on n'a plus besoin d'elle. Mais personne ne la voit vraiment. Ce qui rend son personnage assez fascinant pour le lecteur.

Bref, j'ai déjà beaucoup blablaté et vous avez lu en diagonale - à raison - mais je sais pas comment présenter le roman autrement que par ses personnages, qui ont tous de multiples facettes et que les défauts rendent humains et intrigants.

Comme d'habitude avec Charlotte Brontë, j'ai tout lu avec avidité, malgré la longueur et l'absence d'unité de l'intrigue (difficile de dire comment ça va tourner avant d'être à la fin - même l'épilogue était inattendu). J'ai trouvé le style un poil plus lourd que dans Jane Eyre : beaucoup d'envolées lyriques, de métaphores filées sur tout un paragraphes, des hyperboles en veux-tu en voilà. Mais bon, le roman a 150 ans, donc je lui pardonne. Enfin, je dis "plus lourd" mais je l'ai lu avec plaisir et en ayant envie de tourner les pages sans m'arrêter. Mais disons que ça ne fait clairement pas contemporain, comme style.



- Au niveau des idées, il y a toujours cette ambivalence des romans de Brontë, ce mélange entre un plaidoyer pour la liberté de la femme d'un côté, et un puritanisme intransigeant de l'autre.
Dans Villette, l'héroïne et narratrice est une protestante rigide aux idées bien arrêtées sur la bienséance - et le roman lui donne raison. Mais, en même temps, le livre s'appuie sur des portraits de femmes fortes qui sortent totalement de leur rôle d'épouse soumise. Comme Shirley, bien qu'un peu moins peut-être, il y a une réflexion sur le rôle de la beauté dans la perception sociale de la femme. Et puis, on a quand même un bouquin qui réhabilité totalement les femmes seules et d'un certain âge, indépendantes et intéressantes - et c'est quand même un roman victorien où, à la fin, l'un des personnages trouve le bonheur en étant indépendante financièrement, travailleuse, seule et, professionnellement, en devenant son propre chef. Dans le contexte de l'époque, c'est quand même pas rien.

J'ai trouvé Lucy touchante dans sa solitude. Solitude parce qu'elle est perdue dans un pays dont elle ne maîtrise pas la langue, qui ne pratique pas sa religion, enfermée dans un pensionnat quasi monastique ; mais aussi solitude parce qu'elle n'a personne à qui se confier, personne sur qui s'appuyer, personne qui s'intéresse réellement à elle (ni amis, ni parents). Du coup, non, elle n'a pas la force de caractère éclatante d'une Jane Eyre, mais elle tient bon, elle est ferme dans sa dignité et dans son rêve professionnel. Il y a une phrase où elle s'écrie qu'elle est seule, oui, mais libre - et pour un roman écrit en plein milieu du XIXe siècle, c'est franchement courageux comme vision des choses.
J'ai beaucoup aimé le personnage de M. Paul, aussi. Au début on rit de lui, puis il agace, puis on apprend à le connaître, et jamais il ne perd ses défauts malgré ça.

Bref, j'en parle, j'en parle, dans l'espoir d'éveiller de la curiosité pour le livre .

J'ai juste eu du mal avec l'épilogue, volontairement flou sur le sort de l'un des personnages, qui du coup m'est resté en travers de la gorge (Machin est heureux ou Machin a crevé tragiquement, au final ???)  C'était fourbe de finir comme ça.  :huhu:



- Ceeeeci dit, maintenant que j'ai lu 3 romans de Charlotte et 1 de sa soeur Emily, j'ai quand même la nette impression que cette famille avait une certaine affection pour les relations malsaines :D Je veux dire, dans Jane Eyre, Rochester est super sadique avec Jane sans parler de Saint-John le fanatique qui veut la convaincre de se sacrifier pour lui. Dans Shirley, Caroline s'attache à ceux qui lui en font voir de toutes les couleurs, notamment Moore qui arrête pas de la faire tourner en bourrique, et Shirley reste avec le seul gars qui arrive à la dominer. Bon, ben dans Vilette, l'amitié entre Lucy et M. Paul est quand même assez, euh, préoccupante : c'est quand même un gars qui l'enferme à clé dans un grenier pour l'obliger à apprendre un texte de théâtre qu'elle ne veut pas jouer, qui la pousse à bout jusqu'à la faire pleurer en public et qui l'insulte quand il la croise, et elle-même ne se gêne pas pour le mettre en rage à la première occasion. Ne parlons pas des Hauts de Hurlevent où tous les personnages sont des psychopathes.
D'un côté, ces relations tumultueuses donnent leur intensité à ces romans. Ils dépeignent des personnages à la fois humains et hors du commun. Et puis, dans les cas où ça finit en histoire d'amour, c'est une façon de montrer que l'héroïne n'épouse qu'un homme dont elle se pose comme l'égale : aucune admiration soumise, mais plutôt une lucidité sur les défauts, une acceptation, et une capacité à soutenir le bras de fer sans céder. Certes, oui, mais, euh... C'est un peu tordu quand même  ::)



Bref, voilà, Villette, c'est chouette, si vous cherchez :
- des personnages intéressants, creusés et intrigant
- un plaidoyer sur la condition des femmes en pleine époque victorienne
- une histoire dure à résumer, avec un royaume imaginaire, un roman picaresque, un roman d'initiation qui n'initie pas à grand chose, des fantômes et des machinations
- un aperçu de plusieurs classes sociales du XIXe siècle, pauvreté, classe moyenne, belle société
- des intériorités de personnages exacerbées
- des coïncidences UN PEU grosses  :mrgreen: (#Brontë)
- du chauvinisme anglais et protestant (les catholiques en prennent pour leur grade...)
- des traits d'humour et de sarcasme finement distribués
- la personnalité tout en nuance de Lucy
« Modifié: 28 Août 2016 à 18:50:22 par Milora »
Il ne faut jamais remettre à demain ce que tu peux faire après-demain.

Hors ligne Menthe

  • Prophète
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Re : Vilette (Charlotte Brontë)
« Réponse #1 le: 05 Septembre 2016 à 19:37:15 »
Milora, merci pour ton commentaire sur ce roman que j'avais complètement laissé de côté. Ton plaidoyer était tout à fait convaincant, et moi qui avait envie de me mettre dans un bouquin, voilà que j'ai trouvé un candidat séduisant. A vrai dire, cette complexité psychologique dans un contexte victorien a tout pour me plaire, et ayant adoré Jane Eyre et Les Hauts de Hurlevent dans mes jeunes années, je ne doute pas que je retrouverai un peu de ce plaisir à la lecture de Vilette.
Merci encore ;)
C'est pas que je suis loin du but, c'est que je suis à côté de la plaque !

Hors ligne Milora

  • Trou Noir d'Encre
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Re : Vilette (Charlotte Brontë)
« Réponse #2 le: 10 Septembre 2016 à 13:05:51 »
Contente que ça ait piqué ta curiosité, Menthe ! :)
Si tu le lis, viens dire ce que tu en as pensé, on pourra débattre ^^
Il ne faut jamais remettre à demain ce que tu peux faire après-demain.

Hors ligne Pangloss

  • Plumelette
  • Messages: 14
Re : Vilette (Charlotte Brontë)
« Réponse #3 le: 19 Septembre 2016 à 11:27:40 »
Ah, merci Milora de cette critique: j'ai lu et beaucoup aimé Jane Eyre (cette intensité! Ca fait quand même pas mal froid dans le dos, et puis j'adore la tension entre le puritanisme et la force du désir. Je trouve que c'est hyper bien rendu, surtout dans les Hauts de Hurlevent d'ailleurs) et tu m'as donné envie de me mettre à Villette - dès que j'ai le temps de m'engloutir 700 pages.
Si t'as pas lu Agnes Grey, d'Anne, c'est pas le meilleur, mais très intéressant parce que beaucoup moins romancé. Ca te donne vraiment la base de réalité, ce que c'était d'être gouvernante à l'époque, et tu sens le contraste avec les versions plus fictives.

Hors ligne Milora

  • Trou Noir d'Encre
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Re : Vilette (Charlotte Brontë)
« Réponse #4 le: 19 Septembre 2016 à 12:29:42 »
Salut Pangloss ! :) Hâte d'avoir ton avis sur Vilette, alors !
J'ai lu Agnès Grey, mais j'ai beaucoup moins accroché... On peut en parler plus longuement dans le fil qui lui est dédié, si tu veux ! (j'adore discuter longuement des lectures  :-X )
De Charlotte Brontë, y a aussi Shirley, mais Villette est plus proche de Jane Eyre que Shirley (ne serait-ce que par la narration à la première personne et le type d'héroïne).
Il ne faut jamais remettre à demain ce que tu peux faire après-demain.

 


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