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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Nous ne sommes pas du même monde

Auteur Sujet: Nous ne sommes pas du même monde  (Lu 1856 fois)

Hors ligne Elisedu18

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Nous ne sommes pas du même monde
« le: 21 Août 2016 à 03:08:53 »
-   A ce soir, Randir !
-   A ce soir, Papa !
Randir posa sa console de jeux sur la table basse et attendit de ne plus entendre les roues du véhicule de son père sur le gravier de la cour. Comptant mentalement jusqu’à cent vingt, le jeune garçon, du haut de ses douze ans, patienta tranquillement, assis en tailleur sur le sol. Puis il se leva et se précipita dans le jardin, une chaise dans les bras. Il l’apposa contre le mur qui lui dissimulait l’autre côté. Il voulait voir.
-   Qu’est-ce qu’il y a, de l’autre côté du mur, papa ?
-   Tu ne veux pas le savoir.
-   Si.
-   … Dharavi… l’enfer. Je t’interdis de t’en approcher. Tu seras sévèrement puni si jamais tu me désobéis.

Randir frissonna mais se ressaisit. Il voulait voir à quoi ressemblait l’enfer. Le cœur battant la chamade, il se hissa péniblement sur le siège en faisant attention à ne pas tomber. Il posa une de ses mains sur le haut du mur poussiéreux.  En se mettant sur la pointe des pieds, il pourrait voir. Hésitant un moment, il se décida enfin en secouant la tête. Il ferma les yeux et se mit en position. L’odeur immonde et agressive lui fit froncer le nez, une odeur de déjections, de poubelles et de crasse, une odeur tenace qui devait rester accrochée fermement aux vêtements et à la peau des jours entiers.
Randir ouvrit les yeux et découvrit l’enfer de ce qu’on appelle communément un « bidonville », l’immense bidonville de Dharavi. Des cabanes en taule froissée s’étendaient à perte de vue, sans disposition logique. Il n’y avait pas de route, seulement quelques chemins boueux et crottés dans lesquels des chiens faméliques embêtaient des enfants sales et rachitiques. Des hordes de moustiques taraudaient les femmes mal vêtues qui trimaient en lavant le linge dans des bacs à l’eau noire. Des sacs poubelles qu’on ne pouvait compter avaient étés négligemment balancé au hasard. C’était la vision la plus horrible que Randir ait jamais vu et il en pleurait presque. Les mains serrées contre son torse, il resta plusieurs dizaines de minutes à observer ce bouge inhospitalier et hostile.

-   Qui es-tu ?
Une voix sortie de nulle part le déstabilisa et il faillit tomber de sa chaise. Il regarda en bas du mur et aperçut une fillette qui devait avoir son âge. Ses longs cheveux noirs tout emmêlés et crasseux lui tombaient sur les hanches et elle était très sale. De longues traces noires lui recouvraient la figure, les bras et les jambes. Sa robe déchirée et trop petite, qui avait peut-être été bleue ciel un jour, accentuait sa maigreur. Ses côtes étaient visibles. La seule chose qu’il y avait de beau en elle, c’était ses yeux, deux petites billes d’émeraude qui luisaient au soleil.
-   Je m’appelle Randir. Ça signifie « le Courageux ». Et toi ?
-   Je suis Amukta.
-   Qu’est-ce que ça veut dire ?
-   Je ne sais pas. Est-ce vraiment important ?
-   Je ne sais pas. Je chercherais pour toi.
La petite sourit, mais le sourire n’atteignit pas ses yeux.
-   Qu’est-ce que tu fais là, au juste ?
-   Mon père m’a toujours dit que derrière le mur, c’était l’enfer. Je voulais voir. Mais je ne suis pas sûr…c’est l’enfer ?
-   Oui.
Randir ouvrit grand les yeux.
-   Alors c’est tel que je me le représentais. Tu vis là depuis combien de temps ?
-   Depuis toujours, je crois. Si tu me raconte ta vie, je te raconterai la mienne.
Le jeune garçon hocha la tête en souriant et Amukta s’assit contre le mur.
-   Tu as toujours été un gosse de riche ?
-   Ben…ouais, comment on pourrait ne pas l’être et le devenir ?
-   Euh, si tes parents gagnaient au loto, ou une promotion.
-   Alors, non, on a toujours vécu comme ça.
-   Et ta mère ? demanda Amukta.
-   Elle est de garde à l’hôpital e ne va pas tarder à rentrer.
Il posa ses coudes sur le mur afin de se mettre dans une position plus confortable.
-   Et tes parents ?
-   J’en ai jamais eu, ou alors je n’en ai aucun souvenir. Je vis ici parmi un groupe d’orphelins comme moi.
-   Comment vous faites pour survivre ? s’étonna Randir.
-   On se débrouille. On mendie, on vole, parfois. Et toi ?
-   Il n’y a pas grand-chose à dire. Je passe mes journées à l’école et le week-end je ne fais rien, je lis et je joue aux jeux vidéo. Mais en ce moment, je suis en vacances.
Amukta resta silencieuse quelques minutes en hochant la tête.
-   Nous avons des existences très différentes.
Randir voulut répondre, mais il entendit alors le gravier crisser dans la cour.
-   Mince, ma mère est de retour !
Il se retourna vers Amukta.
-   Euh…tu peux me retrouver ici demain matin, à neuf heures ?
-   Oui. A demain, alors.
-   A demain.
L’enfant lui sourit puis rebroussa chemin et courut dans une petite allée tordue. Randir se dépêcha de rentrer et de remettre la chaise à sa place, puis il se rassit sur le sol, et ralluma sa console. La serrure de la porte cliqueta et la poignée tourna. Sa mère, vêtue d’un élégant sari vert feuillage, le salua en souriant :
-   Bonjour, mon chéri, ton père est parti depuis longtemps ?
-   Coucou maman. Il est parti il y a environ une heure. Ta garde s’est bien passée ?
-   A merveille.

-   Papa, je peux te poser une question ?
L’homme finit de mâcher puis il croisa les bras.
-   Va-y, mon grand.
-   Tu promets de ne pas te fâcher ?
-   C’est d’accord, lui sourit son père.
-   C’est à propos de ce qu’il y a derrière le mur. Tu dis que c’est l’enfer, mais je sais que des gens y vivent. Pourquoi ?
Lakhan, son père, prit quelques minutes de réflexion avant de lui répondre :
-   Certains pensent que le bidonville est…comment dire…le purgatoire de ces personnes, leur pénitence. Ça veut dire qu’ils effectuent leur punition.
-   Leur punition pour quoi ?
-   Pour les erreurs qu’ils ont commises dans leur vie antérieure.
-   Elle dure combien de temps, leur punition ?
-   Randir, je ne vois pas l’intérêt d’une telle conversation, le réprimanda sa mère.
-   Laisse-le, intervint Lakhan, il veut savoir.
Elle claqua la langue d’un air désapprobateur mais ne répliqua rien. Le père de Randir se retourna vers lui.
-   Elle dure toute leur vie durant. Et quand leur nouvelle vie commence, leur âme est purgée de tous ses vices et ses noirceurs, et ils vivent une vie digne et honorable.
-   Comme la nôtre ?
-   Exactement. C’est pour ça que des personnes comme nous ne peuvent pas se mêler à des gens comme eux. Nous ne faisons pas partis du même monde.
Randir remua sur son coussin en réfléchissant.
-   C’est pour ça que le mur nous sépare ?
-   Oui.
-   Pourtant, il y en a qui vont en ville.
-   Mais seulement provisoirement, et tout le monde refuse de les approcher.
-   Pourquoi ? insista Randir. Peut-être qu’il y en a qui sont gentils.
-   Les âmes pures ne doivent pas se mélanger aux âmes viciées, c’est tout ! Maintenant, finis de manger ton riz et tais-toi un peu.
-   Je me doutais que ça allait finir comme ça…soupira la mère.
-   Toi, on t’as rien demandé non plus, répliqua son mari. Rends-toi utile et débarrasse donc la table.
Elle soupira et se leva en saisissant les assiettes. Quand Randir voulut l’aider, son père lui saisit le bras.
-   Laisse, c’est pas un travail d’homme. Va sortir la poubelle.

-   Amukta ça signifie « Précieuse » ou « Qu’on ne peut pas toucher ».
Amukta éclata d’un rire cristallin.
-   Pourtant, mes frères peuvent me toucher, et je ne suis en aucun cas « précieuse ». Regarde-moi !
Randir hocha la tête, dubitatif.
-   Peut-être que dans une de tes anciennes vies, tu étais comme ça. Mon père croit que les bidonvilles sont des prisons pour les âmes qui ont péché dans une de leur vie antérieure.
La jeune fille leva les yeux au ciel en croisant les bras.
-   C’est bien une pensée de riche !
-   Qu’est-ce que tu insinues ? grogna Randir en fronçant les sourcils.
Amukta inspira profondément.
-   Je suis désolée. Tu me pardonnes ?
-   Bien sûr, lui sourit –il.
Le ventre de la fillette se mit à gargouiller. Elle mit sa main dessus et étira sa bouche en un rictus de douleur.
-   Qu’est-ce que tu as ? s’alarma Randir en se dressant au maximum sur la pointe des pieds.
-   Rien, murmura-t-elle, je n’ai pas mangé depuis hier midi.
-   Attends-moi là.
Le gamin descendit de sa chaise et se précipita à l’intérieur de la maison, où il remplit au plus vite un gros panier de victuailles diverses : du pain, du fromage, des boulettes de riz réchauffées et des biscuits. Quand il lui ramena, elle voulut tout d’abord refuser, mais il vit à ses yeux écarquillés et brillants que son cœur n’en pensait pas un mot. Il fit descendre le récipient avec une épaisse corde trouvée dans le garage.
-   Il y en a tellement, s’émerveilla-t-elle, je ne pourrais jamais tout manger. Tu permets que j’en donne à mes frères ?
-   Bien sûr, lui dit-il avec un sourire en coin.
Elle lui rendit un sourire éclatant avant de se retourner et de s’écrier :
-   Gyandev, Vahini, Omja ! Venez voir !
Quelques silhouettes maigres se retournèrent mais ne leur portèrent pas plus d’attention que cela. Puis, trois enfants accoururent, deux garçons et une fille, aussi sales qu’Amukta. La fillette désigna du doigt la fille.
-   Voici Vahini. Les gars, c’est Gyandev et Omja. Les amis, je vous présente Randir. Regardez ce qu’il a apporté !
Vahini s’approcha et salua timidement le garçon avant de prendre un biscuit et de le porter à sa bouche. Omja, quant à lui, s’avança et cracha sur le sol.
-   Y’en vaix pas dé ta bouffe dé sale richard ! cria-t-il dans un dialecte populaire et peu compréhensible.
-   Omja ! protesta Amukta.
Il la regarda dédaigneusement avant de s’en aller. Après un petit moment d’hésitation, Gyandev le suivit.
-   Je te demande pardon, Randir.
-   Il ne faut pas, je comprends.
-   Non, mais…
-   Je t’assure, je comprends.
Il lui sourit.
-   Je dois y aller, on se voit demain ?
-   Bien sûr.
-   Je te ramènerai à manger.
-   Non, tu n’es pas obligé, le contesta-t-elle.
-   J’en ai envie. Et puis, on a tellement de nourriture en réserve et dans le frigo que mes parents ne remarqueront rien.
Sans attendre la réponse de sa nouvelle amie, il débarrassa et rangea ses affaires puis rentra chez lui.

Quand sa mère arriva, il la rejoignit dans la cuisine et profita de l’absence de son père pour l’aider à faire la cuisine.
-   Maman, comment papa sait-il ce qui est bien ou mal, par exemple, qu’est-ce que les femmes et les hommes doivent faire comme tâches ?
-   Ce n’est pas spécifiquement lui, mais la société dans laquelle nous vivons.
-   Et comment le sait-elle ?
Parvani, sa mère, roula le riz en petites boulettes. Son fils l’imita.
-   Elle ne le sait pas et tient sa prétendue connaissance des us et coutumes qui remontent à des générations et régissent depuis toujours notre mode de vie..
-   Et…
Elle se tourna vers lui.
-   Randir, tu poses trop de questions.
-   Encore une ou deux, mais je change de sujet, l’implora-t-il.
Parvani rigola et acquiesça.
-   Est-ce que tu es d’accord avec papa, sur tout le machin de l’enfer avec les bidonvilles, et sur le fait que je ne dois pas les approcher ?
-   Je ne suis pas certaine que ces pauvres gens vivent ainsi par punition, mais je suis d’avis que ce n’est pas prudent de les voir.
-   Pourquoi ça ? Si tu n’es pas d’accord avec papa, pourquoi je ne pourrais pas y aller ?
-   Pour des raisons hygiéniques et sécuritaires, tout simplement. Il se traîne dans ces sordides endroits des bactéries que ton corps ne connait pas. Les moustiques donnent le paludisme parfois et les chiens sont galleux. De plus, les habitants ne sont pas tendres avec les gens comme nous.
-   Les gens comme nous ?
-   Les riches.
Randir hocha la tête pensivement, sans poser d’autres questions. Omja n’avait pas été très gentil, mais Gyandev ne l’avait pas insulté et Vahini et surtout Amukta étaient vraiment adorables. Il douta.
-   Maman, tu es déjà allée dans un bidonville ? Toi ou papa ?
-   Aucun de nous deux et personne de notre famille, depuis toujours, pourquoi ?
-   Comment peux-tu savoir tout ça, alors ?
-   C’est ce qu’on dit, et des personnes de mon entourage se sont faites agressées il y a quelques temps par un petit groupe de ces gens.
-   Mais tu généralise.
-   Randir, c’est comme ça, fin de la discussion.
Contrarié, le gamin se rendit au salon et s’assit sur un coussin en songeant que ses parents le renvoyaient toujours quand ils ne savaient pas quoi répondre. Au final, ils ne savaient pas grand-chose sur les gens de l’autre côté, mais ils ne voulaient pas l’admettre. Randir ne comprenait pas pourquoi les adultes refusaient d’assumer leurs torts et préféraient écouter tous ce que les autres adultes disaient et regrouper tout une caste dans une même boîte. En grandissant, perdait-on son regard d’enfant ? Si c’était cela, alors il n’avait pas envie de grandir.

-   Je ne serai absente qu’une heure, mon chéri, et ton père devrait bientôt revenir. A tout à l’heure !
Elle embrassa le front de son fils et sortit. Une fois sûr de son départ, le garçon se rua dehors, un sac de nourriture sous le bras. On était en fin d’après-midi, mais, ayant pris connaissance la veille du rendez-vous de sa mère, il avait convenu d’une autre rencontre avec Amukta, une rencontre un peu plus…particulière. Avant même d’avoir atteint le mur, la petite tête noire de son amie se dressa au-dessus.
-   Dépêche-toi, Randir ! le pressa-t-elle.
-   J’arrive !
Il posa la chaise et y monta. Une fois surélevé, il put remarquer qu’Amukta avait acculé plusieurs gros caissons en ferraille rouillée contre le mur. Elle se décala légèrement et saisit le coude de son ami pour l’aider à passer de l’autre côté. Il se positionna doucement à califourchon puis posa un pied sur la caisse, qui trembla légèrement. Avec précaution, il fit passer son autre jambe et mit son autre pied sur la caisse. En s’aidant l’un l’autre, les enfants descendirent. Randir atterrit sur un sol boueux qui s’enfonçait légèrement sous ses pas. Il se tourna vers Amukta et prit sa main. Elle tressaillit mais ne se dégagea pas. Il la retourna aussi doucement que s’il s’était agi d’une statuette en cristal et l’observa minutieusement avant de relever la tête.
-   Mon père dit que nous n’appartenons pas au même monde. Mais si cela est vrai, comment puis-je te toucher, sentir la douceur de ta peur sous mes doigts, marcher sur le sol de ton monde ? Comment puis-je même te voir et t’entendre ?
Elle haussa les épaules. Il lui donna le sac.
-   Peut-être que les mondes se frôlent mais ne sont pas faits pour se côtoyer.
Il siffla, admiratif, alors qu’elle regardait ce qu’il lui avait amené.
-   Tu parles drôlement bien pour quelqu’un qui n’est jamais allé à l’école.
Elle rougit.
-   Un de mes vieux amis m’a appris à lire et à écrire. Je récupère des livres dans les déchetteries, de temps en temps.
-   Pour en revenir à notre histoire, je ne crois pas que nous vivions dans deux mondes différents. Il est si facile de te rejoindre ! Il n’y a pas de frontière infranchissable ou de délimitation bien marquée. Je pense que nous nous imposons ces frontières dans notre tête, parce que chacun de nous est effrayé par ce qu’il ne connait pas.
-   Ta réflexion est intéressante, constata Amukta en souriant.
Ce fut la dernière fois qu’il vit son sourire. Un petit groupe d’enfants, avec à leur tête Omja, accoururent, des cailloux et des bâtons à la main. Omja saisit Amukta par le bras et l’emmena violemment à l’écart, malgré ses farouches protestations. Le sac roula sur le sol, déversant son contenu dans la vase. Les enfants encerclèrent Randir et l’agonirent d’injures qu’il ne comprenait pas pour la plupart. Il distingua les mots « fils de richard », « étranger », « pas à ta place ».
Puis les premiers coups tombèrent. On le frappa et on déchira ses vêtements. On le roula dans la boue en lui jetant des crasses à la figure. Il ne distinguait plus rien ni personne et ne parvenait pas à identifier ses agresseurs. Il voyait et entendait seulement Amukta, qui suppliait d’une voix déchirante qu’on le laisse tranquille. Fermement tenue par deux garçons plus grands qu’elle, elle s’agitait en pleurant et criant.
-   Crève, sale fils de courtisane ! lui lança Omja.
Face à l’insulte, des larmes coulèrent sur ses joues et il serra les poings en s’asseyant. Alors que le gamin levait la main, s’apprêtant à le frapper une nouvelle fois, des femmes leur ordonnèrent de le laisser en paix. Réticente, la bande finit tout de même par s’exécuter face aux menaces de coups de triques. Ils s’enfuirent dans une ruelle sombre, au milieu de quelques cabots égarés. Pleurant bruyamment, Amukta se laissa tomber devant lui sur les genoux et examina tendrement son visage avec ses mains. Randir lui sourit faiblement, mais elle continua à gémir et à pleurer.
Soudain, il entendit un grand fracas et les yeux de la petite s’écarquillèrent d’horreur. Avant même d’avoir pu se tourner pour voir la cause de sa frayeur, un homme passa devant lui et saisit Amukta par les cheveux afin de la relever. C’était son père, qui devait être rentré et avoir entendu les cris. La petite hurla de douleur.
-   Laisse-là, papa ! Elle n’a rien fait !
Mais Lakhan resta sourd face aux suppliques de son fils. Il gifla la gamine plusieurs fois en tirant sur sa chevelure et en l’insultant copieusement de « mendiante », d’« animal », de « chatte de gouttière », de « démon inhumain » et de « souillon » ». Il semblait envahi d’une rage aveugle que rien ne pouvait stopper. Randir se leva tant bien que mal en gémissant de douleur et se jeta en avant pour protéger son amie. Son père le repoussa avec un bras et le garçon alla de nouveau s’écraser sur le sol. Amukta cria et se débattit, mais il ne la lâcha pas. Dans la ruelle, personne ne semblait disposé à aider l’enfant. Ils courbaient tous l’échine et passaient leur chemin. Randir se demanda comment on pouvait être aussi cruel et insensible. Il se releva de nouveau et tenta de ramener son père à la raison :
-   Je t’en prie, papa, c’est mon amie, et elle est innocente ! Tu entends ? Elle n’a rien fait !
Il l’ignora et poussa violemment Amukta qui s’échoua sur le sol et se recroquevilla. Déchaîné, il la battit encore, lui assenant des coups de pieds dans l’estomac, auxquels elle répondait par de petits cris rauques et essoufflés. Randir s’opposa plusieurs fois à lui, mais sans succès. Il atterrit brusquement à terre, à moitié assommé contre une pierre et pouvant à peine bouger la cheville.
-   Ne t’approche plus jamais de mon fils, sale mioche ! Tu comprends, ça ? Une chienne galleuse comme toi n’a rien à faire avec lui !
Il recula. Amukta resta prostrée sur elle-même, couchée en position fœtale, ses bras enserrant sa taille. Lakhan la releva par les coudes et elle plissa fortement les paupières.
-   Fous le camp !
Il la lâcha. Amukta ouvrit les yeux, dans lesquels se peignait toute la souffrance du monde. Après un dernier regard vide envers Randir, elle disparut dans un chemin en boitant et en laissant un petit sillon de sang derrière elle. Il ne la revit plus jamais.

Lakhan, rouge de fureur, se retourna vers son fils, qu’il saisit par le bras. Il le releva à son tour en ignorant les cris de protestations et de douleur qu’il poussait. Péniblement, il réussit à les faire revenir chez eux par le mur, puis il traina son gamin dans la maison. A l’intérieur, Parvani faisait les cent pas, horriblement angoissée. Quand elle vit son fils, elle plaqua ses mains contre sa bouche et se précipita vers lui. Elle le soigna du mieux qu’elle put, son mari lui ayant interdit de le conduire à l’hôpital. Quand ce fut fait, Randir eut droit à une terrible engueulade et à une sévère correction à coups de martinet. Il fut privé de manger et dut passer toute la nuit enfermé dans le cagibi.
Lorsque ses parents l’en sortirent le lendemain matin, ils se retrouvèrent face à un enfant complètement étranger qui avait tout perdu de son insouciance et de son innocence, un enfant qui refuserait pour toujours d’embrasser et d’aimer son père, un enfant qui porterait toute sa vie durant les cicatrices profondes d’un traumatisme sans guérison et qui porterait sur le monde un regard à jamais différent et vide de bonheur. Car il avait enfin compris.

Les murs ou les frontières des mondes qui nous séparent ne reposent pas sur la condition sociale, la qualité de vie et l’apparence des être humains mais sur la cruauté et le vice que chacun possède au fond de lui et sur le temps qu’il tient avant de les laisser éclater.
"Je sais bien que tu es morte, mais je crois qu'il y a dans tout être humain quelque chose qui ne peut pas disparaitre."
"Parfois, on demande à notre corps de parler à notre place de nos douleurs, des histoires qu'on cache en soi."
Ava Dellaira, Love letters to the Dead

Hors ligne Fried

  • Calame Supersonique
  • Messages: 2 017
Re : Nous ne sommes pas du même monde
« Réponse #1 le: 23 Août 2016 à 21:09:37 »
"-   Mon père dit que nous n’appartenons pas au même monde. Mais si cela est vrai, comment puis-je te toucher, sentir la douceur de ta peur sous mes doigts, marcher sur le sol de ton monde ? "
J'aime beaucoup ce passage. Un peu d'innocence et découverte de quelques vérités, comme dans le petit prince.
J'aime beaucoup ce texte.
Je suis mitigé sur la conclusion bien que effectivement le papa soit aussi cruel qu'un gamin du bidon-ville de Mumbai.

Hors ligne Winelån

  • Scribe
  • Messages: 62
Re : Nous ne sommes pas du même monde
« Réponse #2 le: 25 Août 2016 à 01:50:32 »
Bonsoir,

Pas grand chose à redire sur la forme. C'est très fluide et d'un language simple qui se prête bien à ce type de texte à visée.

L'amour, la haine foudroient tous les mondes sans distinction. Très belle morale dans cette petite histoire.


Merci.



Winelån

Hors ligne Loïc

  • Vortex Intertextuel
  • Messages: 8 764
  • Prout
Re : Nous ne sommes pas du même monde
« Réponse #3 le: 25 Août 2016 à 17:58:19 »
Yo Élise !

Citer
Il l’apposa contre le

J'suis pas sûr qu'apposer soit le bon terme ici.

Citer
’était la vision la plus horrible que Randir ait jamais vu et il en pleurait presque

Voir une vision, tu peux mieux faire.
Vue

Citer
-   Qui es-tu ?

C'est pas très oral comme formulation

Citer
-   Je ne sais pas. Est-ce vraiment important ?

Idem

Citer
Je chercherais pour toi.

Chercherai

Citer
à l’hôpital e

bug

Citer
-   Nous avons des existences très différentes.

Thank you captain obvious

Citer
-   Euh…tu peux me retrouver ici demain matin, à neuf heures ?

elle a l'heure ? La lit ?

Citer
-   Y’en vaix pas dé ta bouffe dé sale richard ! cria-t-il dans un dialecte populaire et peu compréhensible.

Je pense qu'on peut se passer de l'explication

Citer
et l’agonirent d’injures qu’il ne comprenait pas

sûre de ton verbe ?

Alors alors.
Il y a pas mal de bon j'ai trouvé, la lecture était agréable, notamment sur les phases de narrations.
Deux grands soucis pour moi :
- les dialogues de tes persos sont pas naturels, ça fait vraiment littéraire - même plus qu'adulte du coup.
- la fin est un peu gâchée, je trouve, moralisatrice et trop expédiée. On comprend le propos, t'as pas besoin de nous le répéter derrière.

Bises et à bientôt.
"We think you're dumb and we hate you too"
Alestorm

"Les Grandes Histoires sont celles que l'on a déjà entendues et que l'on n'aspire qu'à réentendre.
Celles dans lesquelles on peut entrer à tout moment et s'installer à son aise."
Arundhati Roy

Hors ligne Ayara Solvanel

  • Tabellion
  • Messages: 28
  • Plume à la main et heureuse de l'avoir !
Re : Nous ne sommes pas du même monde
« Réponse #4 le: 28 Août 2016 à 14:04:04 »
J'ai beaucoup beaucoup aimé ton texte ! Une belle leçon de vie avec, contrairement à ce que d'autres peuvent penser (et je ne leur en tient pas rigueur bien sûr  :)) une jolie fin rondement menée, bref, chapeau !
Force lumineuse et bienveillante
Gratitude infinie pour celui qui guide
Respect.

Celui qui comprend la poésie des marchombres a accès à leur âme.

Le pacte des marchombres-Pierre Bottero

Hors ligne Elisedu18

  • Troubadour
  • Messages: 369
  • Psycho-tarée de la plume
Re : Nous ne sommes pas du même monde
« Réponse #5 le: 30 Août 2016 à 02:38:37 »
Coucou tout le monde!

Alors je vous remercie bien entendu d'avoir pris le temps de commenter et désolée de ne pas avoir répondu plus tôt, je suis un peu occupée à bûcher dur mon roman donc j'ai plus trop le temps pour le reste.
J'ai pris en compte vos remarques et je retravaillerais ce texte quand j'en aurais et l'envie et le temps lol ;)

Quelques précisions quand même

le but de ce texte était justement de revisiter un aspect du monde (en l'occurrence, des croyances, des murs qui nous séparent) à travers les yeux innocents d'un enfant. Je sais bien que les dialogues ne faisaient pas vraiment naturels pour leur âge, et j'essaierai d'arranger ça, mais si je les fait correspondre parfaitement, ça gâche le texte et on dégage l'essentiel. Il faudra que je trouve un juste milieu ;)

je voulais faire une morale comme fin et ce avant même d'écrire le texte pour montrer un des ciments qui bâtissent les murs qui nous séparent. elle n'est en aucun cas général et ne correspond qu'à l'avis de mon personnage. Je trouvais nécessaire de mettre dans sa globalité à la fin pour clôturer correctement le texte ;)
Si je m'étais arrêtée sur "Car il avait compris" ce serait toujours en suspens, et je n'aime pas finir comme cela :)

Voila, c'est tout, je crois. Bonne nuit ;)
Elise
"Je sais bien que tu es morte, mais je crois qu'il y a dans tout être humain quelque chose qui ne peut pas disparaitre."
"Parfois, on demande à notre corps de parler à notre place de nos douleurs, des histoires qu'on cache en soi."
Ava Dellaira, Love letters to the Dead

Hors ligne Eunuque

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Re : Nous ne sommes pas du même monde
« Réponse #6 le: 30 Août 2016 à 12:23:46 »
Bonjour,

J’ai apprécié votre texte tout en étant d’accord avec Loïc concernant les dialogues (c’est mon obsession) qui manquent de réalisme. Deux enfants, deux mondes diamétralement opposés, deux castes…
Vous avez situé votre histoire en Inde, un pays que je connais pour y avoir vécu quelques années (lire : « Un dur chez les indous » - Berth Le Jeune – Éditions du Chacal Hurlant. N’achetez pas le livre, demandez-moi le pdf).
Ce qui sépare ces deux gamins, ce n’est pas un problème de riche ou de pauvre, mais d’intouchable et de Brahman. En Inde, il y a des Intouchables milliardaires et des Brahmanes qui crèvent de faim. L’explication du père est juste. Un Brahman peut être un ancien intouchable qui a eu une vie spirituelle antérieure exemplaire. L’inde a connu un premier ministre intouchable.
La colère et la violence du père sont à la hauteur du dégoût que peut ressentir un Brahman vis à vis d’une caste inférieure. (Il n’y a pas si longtemps, l’ombre d’un intouchable ne pouvait pas croiser celle d’un Brahman, sinon l’ombre était souillée). Le père ressent un dégoût profond envers cette gamine qui a osée se rapprocher, se mélanger avec son fils. Il a peur que son fils soit à jamais sali.

Bonne journée,

Berth

Hors ligne Elisedu18

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Re : Nous ne sommes pas du même monde
« Réponse #7 le: 30 Août 2016 à 13:23:35 »
Bonjour,

Merci pour cette explication détaillée. J'ai fait quelques recherches avant d'écrire ce texte, mais, je l'avoue, pas poussées au point des Intouchables et des Brahmans.
En tout cas, ça me sera très utile quand je travaillerai à nouveau mon texte et je vous remercie.
D'autre part, je serai ravie de recevoir votre livre en pdf pour me renseigner encore un peu plus et rendre mon texte plus réaliste. ;)

Bonne journée
Elise
"Je sais bien que tu es morte, mais je crois qu'il y a dans tout être humain quelque chose qui ne peut pas disparaitre."
"Parfois, on demande à notre corps de parler à notre place de nos douleurs, des histoires qu'on cache en soi."
Ava Dellaira, Love letters to the Dead

 


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