Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

30 Août 2026 à 10:17:24
Bienvenue, Invité. Merci de vous connecter ou de vous inscrire.


Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Glaces... [Texte du swap 2015, propriété de Le Bossu]

Auteur Sujet: Glaces... [Texte du swap 2015, propriété de Le Bossu]  (Lu 1175 fois)

Hors ligne gage

  • Calame Supersonique
  • Messages: 2 257
  • Homme incertain.
Glaces... [Texte du swap 2015, propriété de Le Bossu]
« le: 13 Août 2016 à 23:38:20 »
Voilà, le délai de prescription étant écoulé, :)  je me permets de diffuser ici le texte que j'ai envoyé à Le Bossu lors du swap 2015.
(Pour les nouveaux arrivants, un swap est une cession bougrement sympathique de textes-cadeaux que nous nous offrons les uns aux autres à Noël, et qui accompagnent des livres-cadeaux. Vous aurez forcément l'occasion d'en découvrir les règles à la fin de l'année.)

Mon seul doute résidait dans le choix de la section dans laquelle je devait le poster, parce que c'est un peu de la poésie, mais surtout de la prose. Va donc pour la section "textes courts".
Bon rafraîchissement à tous, surtout !  :D





Depuis toujours, tu crois que tu es une montagne...
Le soleil rose caresse tes flancs le matin et le soir, et parfois même tout le jour ; des crevasses, des fissures se révèlent ici et là par leur ombre bleutée ou mauve.
Tu t'élèves.
Tu crois que tu t'élèves.
Tu te sens fort et dense et profondément invulnérable.

À l'horizon tu discernes la rotondité de la Terre, cela t'exalte, puis dans ton sommeil quelquefois tu rêves que tu t'ébroues.

Tu dors peu, il n'y a jamais de calme.
Les oiseaux piaillent sans fin et le vent siffle, courant sur la banquise.
Des tourbillons poudroient dans le soleil bas, givrent la moustache des morses assoupis.
Ou bien la neige en volutes brutales impose ses harangues glacées.

Un jour tu te rends compte que, bien qu'immobile, tu te rapproches de la mer.
Tu entends mieux les vagues.
Et de brusques effondrements.
À présent tu distingues des clapotis, la houle et le ressac, tout le jargon des flots,
là où auparavant tu ne percevais que marmonnements marins confus.

Un matin, un grand craquement retentit, effarouchant les pétrels et les sternes, dispersant leur essaim criard. Une détonation  qui résonne sur la glace, stupéfiant les ours polaires qui se figent de loin en loin.
Tu ne comprends pas tout de suite, mais les grincements, les froissements et un frisson sans fin qui parcourt ton échine...
puis ce paysage soudain mouvant qui glisse autour de toi...
puis ce doux balancement de toute ta personne :
les oiseaux te font escorte et toi, tu découvres que tu pars vers le large, vers l'arc finement infléchi de l'horizon.

Tu es libre.

Tu es condamné, mais tu l'ignores.
Pour le moment tu tangues, ivre, affranchi du continent pétrifié. Tournant parfois sur toi-même, lentement, sous les constellations ou le ventre gris des nuages bas.
Un peuple de pingouins dissipés colonise brièvement ta structure anguleuse, puis s'en va jouer ailleurs.
Tu t'habitues à la compagnie des baleines qui soufflent des embruns à ton passage, un peu étonné de les trouver de plus en plus imposantes.

Progressivement, tu ne peux que constater ton effritement : tu te délites, tu te désagrèges, tu fonds.
Les eaux qui te portent te sont fatales, et, philosophe, tu acceptes ton sort, regrettant seulement que le voyage ne dure pas plus longtemps.
Là-bas l'horizon te nargue gentiment... tu ne l'approcheras jamais assez pour déchiffrer son visage.


Ce jour-là, le soleil est particulièrement doux, le ciel est vaste, limpide et manifestement indifférent. Les vaguelettes vertes frissonnent à peine à la surface des flots, ourlées de si peu d'écume.
Tu sens que le moment est arrivé.


Ton mouvement s'alentit.
Tu sombres.
Tu crois que tu sombres.

Tu bascules sous la ligne des vagues, et tu participes soudain de tout ce qui te portait jusqu'alors.
Tu  admires autour de toi, en toi, les phosphorescences que tu soupçonnais hier.
Des légions de méduses aux ombelles singulières s'élèvent mollement vers la surface lumineuse qui est ton ciel à présent.
Des poissons accourent des confins en éclairs fugaces et colorés, puis disparaissent dans des abîmes d'où remontent par à coup des bulles pressées, de sombres émanations ou la fumée dorée de la vie infime.

Tout n'est plus que silence,
tout n'est plus que mouvement, chatoiement, pulsations.

Tu es l'abysse insondable, la danse nonchalante des algues, mais aussi  la flaque et le galet mouillé.
Tu es le flux et le reflux.

Tu  n'as pas disparu, tu as réintégré la geste marine.

Tu croyais avoir échoué à atteindre l'horizon...

tu es l'horizon.





« Modifié: 01 Avril 2018 à 14:54:07 par gage »
"Tous ceux qui survenaient et n'étaient pas moi-même
Amenaient un à un les morceaux de moi-même". Apollinaire

Hors ligne Fried

  • Calame Supersonique
  • Messages: 2 017
Re : Glaces... [Texte du swap 2015, propriété de Le Bossu]
« Réponse #1 le: 14 Août 2016 à 19:22:58 »
Bonjour Gage,
C'est une histoire toute simple, un brin poétique et joliement racontée. C'est très imagé,
le glacier qui voulait voir la mer de près et devient iceberg. Merci pour ce joli récit. 
« Modifié: 15 Août 2016 à 11:52:21 par Fried »

Hors ligne gage

  • Calame Supersonique
  • Messages: 2 257
  • Homme incertain.
Re : Glaces... [Texte du swap 2015, propriété de Le Bossu]
« Réponse #2 le: 15 Août 2016 à 00:45:00 »
Merci pour ton passage Fried, et ravi que le texte t'ait plu.
"Tous ceux qui survenaient et n'étaient pas moi-même
Amenaient un à un les morceaux de moi-même". Apollinaire

Hors ligne Rémi

  • ex RémiDeLille
  • Modo
  • Trou Noir d'Encre
  • Messages: 11 009
Re : Glaces... [Texte du swap 2015, propriété de Le Bossu]
« Réponse #3 le: 31 Mars 2018 à 22:24:20 »
Salut gage :)

détails :

Citer
Tu ne comprend pas tout de suite,
comprends

Citer
Des légions de méduses aux ombelles singulières s'élèvent mollement vers la surface lumineuse qui est ton ciel à présent.
très joli

Citer
Tu es l'abysse insondable, la danse molle des algues,
tu as "mollement" trois phrases avant, la répétition n'est pas géniale



Voilà un texte agréable, léger et poétique. Un peu court, certes, pas ultra novateur, d'accord, mais j'ai passé un bon moment de lecture, merci.

A+
Rémi
Le paysage de mes jours semble se composer, comme les régions de montagne, de matériaux divers entassés pêle-mêle. J'y rencontre ma nature, déjà composite, formée en parties égales d'instinct et de culture. Çà et là, affleurent les granits de l'inévitable ; partout les éboulements du hasard. M.Your.

Hors ligne gage

  • Calame Supersonique
  • Messages: 2 257
  • Homme incertain.
Re : Glaces... [Texte du swap 2015, propriété de Le Bossu]
« Réponse #4 le: 01 Avril 2018 à 14:56:27 »
Salut Rémi !
merci pour ton gentil passage !

les corrections sont faites, rien ne t'échappe en vérité !

Bisous !
"Tous ceux qui survenaient et n'étaient pas moi-même
Amenaient un à un les morceaux de moi-même". Apollinaire

 


Écrivez-nous :
Ou retrouvez-nous sur les réseaux sociaux :
Les textes postés sur le forum sont publiés sous licence Creative Commons BY-NC-ND. Merci de la respecter :)

SMF 2.0.19 | SMF © 2017, Simple Machines | Terms and Policies
Manuscript © Blocweb

Page générée en 0.015 secondes avec 17 requêtes.