Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

06 novembre 2026 à 09:13:04
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Auteur Sujet: Stations  (Lu 1417 fois)

Hors ligne barnacle

  • Grand Encrier Cosmique
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Stations
« le: 27 mai 2016 à 23:03:47 »
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   Un bip sur le radar mit automatiquement fin au programme de somnolence, le réveillant, et enclencha l'alarme de bord, l'agaçant. Trois pas lui suffirent pour traverser sa bicoque, rejoindre le tableau de bord et couper court au pépiement. Bureau-dortoir d'une pièce, la station se voulait tout-confort malgré son étroitesse, et presque digne d'éloge : elle était le dernier satellite habité autour de la Terre, quand toutes ses compagnes d'orbite avaient dépéri au fil du temps. Elle se dressait fière, piètre vigile, au milieu des cadavres pour y remplir sa fonction de poste-frontière.
   Eden en était son garde-frontière, dernier et réticent agent de la civilisation dans ce système.
   Le bip annonçait un vaisseau en retour de la Terre, qui se dirigeait bien sagement vers le poste. Il lui faudrait bien dix minutes encore pour arriver, alors Eden alla l'attendre au hublot.
   Un seul navire était passé plus tôt dans le mois, donc il s'agissait logiquement du même –  Eden en avait déjà oublié les détails. A l'allure du point qui s'avançait sur le radar et l'horizon, c'était une petite navette, pour une ou deux personnes maximum. Probablement, comme toujours, quelque expédition scientifique inutile. Ils voudraient peut-être discuter un peu, après plusieurs semaines de solitude.
   C'est ça, la civilisation, aurait-il voulu dire à sa station, en pointant du doigt la navette entretenue, à la coque bleu océan lisse, intelligemment spacieuse et aérodynamique. C'est ça la civilisation, pas toi, aurait-il voulu souligner à sa bicoque. Elle n'était pas sentiente mais était devenue sa principale compagne, neuf-mètres carrés lugubres et fiers sans raison, parce qu'ils portaient l'emblème à demi-effacé de la Confédération et le symbole si glorieux des Douanes : deux barres clignotantes, tour à tour verticales et rouges, horizontales et vertes. Taudis orgueilleux, parce qu'il était le seul feu de signalisation à la ronde.
   Le vaisseau rejoignit enfin le poste et Eden en reçut l'appel. Un visage de femme – cheveux frisés châtains, bajoues, larges boucles d'oreilles –  apparut sur le premier écran du terminal.
   « Je viens signifier mon départ », dit-elle, s'autorisant un sourire de convenance. Elle n'avait croisé son regard que le temps de s'annoncer, visiblement pressée d'en finir.
   « Veuillez patienter, je vais procéder au scan de votre véhicule. »
   L'appareil démarra son balayage, rudimentaire. Il ne durerait que quelques minutes. Eden consulta le dossier de la passagère, par professionnalisme résilient. Motif du voyage : études géologiques. Pas étonnant, il ne restait plus grand-chose en dehors de quelques roches, en bas.
   « Vos recherches ont été satisfaisantes ?
   – Oui, satisfaisantes », répondit-elle poliment, avant de ne rien ajouter. Il avait posé sa question sans sourire ou chaleur, pour prétendre sans y mettre plus d'effort avoir essayé de lancer la conversation.
   « Voilà, tout est en règle. Vous pouvez poursuivre. Bon voyage. »
   Et, désarçonnée par sa sécheresse ou oublieuse, elle coupa la communication et redémarra sans un au revoir. Il n'était pour elle qu'une étape ennuyeuse sur le chemin du retour, vers ses amis, sa famille. Elle n'avait pas de raison de lui prêter attention et il lui rendait la pareille.
   Elle aurait probablement commis, si son attention s'était attardée sur lui, la même erreur de jugement que tous les autres avant elle. Ses rides naissantes trahissaient ses cinq cents ans passés et chacun, en le rencontrant coincé dans ce bureau de douane, l'y supposait planqué. C'était la seule explication, à leurs yeux, pour un agent ayant survécu aussi longtemps sans être mis à la retraite pour blessure.
   Pourtant il n'avait pas toujours travaillé là ; il avait été sur les premières lignes comme agent d'ordre de la Confédération, mais jamais blessé, jamais tué. Son âge et sa survie, et peut-être quelques entorses de trop à la loi accumulées au fil des ans, l'avaient rendu plus embarrassant qu'utile auprès de ses supérieurs et ils avaient réglé cette gêne d'un coup de tampon électronique. Mutation dans le trou du cul de la galaxie, anus logiquement situé non loin du lieu de l'origine de la vie. Le poste-frontière terrestre, et son douanier.
   C'était sa pré-retraite, pour un métier où l'âge de la retraite était si éloigné qu'on n'en sortait vraiment qu'après blessures subies au combat. C'était là qu'il vivrait, selon toute logique, les cinq à sept cents ans le séparant encore de la mort. La seconde moitié de sa vie gâchée, parce qu'il n'avait su planter la première. Il était courant dans le métier, quand on approchait d'un certain âge, de prendre plus de risques, d'aller se faire tirer dessus presque volontairement, pour se garantir la retraite. Mais son orgueil l'avait emporté. Il n'était pas fait pour être blessé, s'était-il dit, et il avait encore un peu de temps. Du temps, il n'en manquait pas, maintenant.
   Il rejoignit sa couche et relança le programme de somnolence, sans un regard pour ses maigres alentours. Il y avait le hublot, unique, et le sas, destiné à rester fermé ; il y avait la prétention du confort physique minimum d'un côté, et du confort mental complet de l'autre, via une gamme décente de réalité virtuelle. Mais il y préférait presque toujours le sommeil artificiel, libre d'y ignorer l'écoulement du temps. Il ne faisait une exception, vraiment, que pour les programmes pornographiques ; il reprenait souvent les mêmes, ceux où il avait aperçu le bon regard, le beau sourire, et faisait de leur répétition un simulacre de l'apprendre à se connaître.

   Quelques heures à peine s'étaient écoulées quand un nouveau point surgit sur le radar, déclencha l'alarme et réveilla Eden. Celui-ci tarda à rejoindre le poste de commande, tant la situation – un deuxième passage, le même jour – sortait de l'ordinaire. La géologue avait peut-être fait demi-tour, pour une raison ou une autre ?
   Un coup d’œil sur le terminal ne fit que renforcer sa confusion. Le vaisseau semblait se diriger directement vers la Terre, en ignorant le satellite de douane.
   C'était, en vingt-cinq ans, son premier resquilleur.
   Il accorda au vaisseau une minute entière pour se mettre sur le droit chemin puis déclencha le rayon tracteur, installé sur un satellite voisin. Il s'était un peu désennuyé avec lors de sa première année, réarrangeant des débris spatiaux en constellation. Le jeu n'avait pas duré longtemps – trop puéril. Il s'agissait surtout de se familiariser avec l'appareil, ce qu'il avait pu faire.
   La situation présente n'avait rien d'un jeu, mais aucune adrénaline ne vint électriser Eden, aucune inquiétude le troubler. La Terre n'était plus qu'un caillou sans valeur. Personne ne viendrait y faire l'aventurier.
   Il ne se sentait même pas curieux. Il envisagea machinalement plusieurs scénarios possibles et rejoignit comme d'ordinaire le hublot. Mais l'affaire lui était indifférente ; il voulait en finir rapidement et retrouver le repos dont on l'avait privé.
   C'était toujours peut-être, après tout, la géologue. Sauf que la navette qu'il découvrait progressivement, se débattant à plein régime mais inexorablement tirée vers le satellite de douane, n'avait rien de l'élégance du vaisseau précédent. Le rafiot, carcasse clairement conçue pour le voyage de surface, avait été tant bien que mal adapté au transport interplanétaire. Le caprice d'une soudure aurait suffi à le disloquer ; dans ce contexte, pousser aussi violemment – et inutilement – les moteurs dans le sens contraire du remorquage tenait de l'inconscience ou d'un penchant suicidaire.
   La situation s'éclaircit quand, le vaisseau suffisamment approché, il put l’arraisonner tout en lançant un scan, par précaution – la navette semblait trop décrépite pour être armée.
   « Ici le poste-frontière de la Terre. Tout passage doit être enregistré et autorisé. J'espère que vous avez une bonne raison pour avoir tenté de passer outre.
   – On ne vous avait pas vu, monsieur l'agent. » Son regard fuyant et son sourire nerveux ne rendaient que plus transparent son faible mensonge ; ça n'était pas très étonnant, venant d'un oublieux. Ses pupilles, rétrécies et comme recouvertes d'une couche de chaux, ne trompaient pas. Il était l'un d'eux. L'un de ceux qui avaient succombé à la tentation du jus : vingt ans d'extase, garantie et immédiate, contre le sacrifice de son cerveau qui, cinq, dix, cent ans plus tard, s'effondrerait lentement, région par région.
   « Vu ou pas vu, toute resquille est soumise à l'amende. »
   Celui-là semblait assez frais, la barbe finement taillée en pointe, la chemise blanche propre et entretenue. C'était la roulette des oublieux : leur tête perdait ses écrous plus ou moins rapidement, et sans ordre précis. Pendant ses années de service, Eden ne leur avait connu que deux points communs : ils vivotaient en vermines et crevaient comme des chiens – incapables d'appréhender le concept de leur propre mort.
   Mais son nouveau métier était bureaucratique ; on attendait de lui patience et méthode, une petite tape sur la main de ce garnement. Il préférait le laisser partir que de s'abaisser à ce jeu-là.
   « Ça sera peut-être un excès de générosité de ma part, mais je vais vous supposer de bonne foi. Si vous faites demi-tour immédiatement, j'oublierai l'amende. Je ne veux pas plus de paperasse que vous ne voulez d'ennuis.
   – Ça n'est pas possible, monsieur l'agent. On est là pour chercher le trésor.
   – Le trésor ?
   – Oui, le trésor que la Terre nous a légué. »
   Eden comprit aussitôt l'erreur, idiote, bien digne d'un oublieux. Un demi-souvenir scolaire avait été transformé en une croyance stupide – inutile d'essayer de lui expliquer.
   « Vous ne pouvez pas y toucher. Il doit rester sur Terre, improvisa-t-il.
   – Ah mais les autres on s'en fout, monsieur l'agent. On va le prendre pour nous. »
   Le sas du poste-frontière, déverrouillé de l'extérieur, s'ouvrit et se referma dans un chuintement, alertant Eden. Un deuxième oublieux, titanesque, était entré.
   « Et on va probablement vous prendre avec nous, monsieur l'agent. C'est plus pratique. »
   C'est l'embarrassant avec les oublieux, se dit Eden. Toujours idiots, mais toujours rusés là où ne les attend pas. Il aurait dû surveiller le sas – il s'était laissé distraire.
   Un coup d’œil rapide à la pièce, tandis que le géant s'avançait calmement vers lui, confirma que ce serait un combat à mains nues. Il ne l'emporterait pas par la force brute ; il fallait, d'une façon ou d'une autre, utiliser le poids de son adversaire contre lui.
   Le géant lui envoya un coup de poing, rapide et placé comme un professionnel, entre les côtes, lui coupant la respiration. Le souffle et l'élan brisé, Eden voulut immédiatement faire comprendre qu'il se rendait, par le signe idiot de la trêve, le T formé avec les deux mains. Il ne savait pas, à ce stade, s'il avait abandonné ou cherchait seulement à gagner du temps ; l'instinct dictait qu'il pouvait s'agir de l'un comme de l'autre, suivant la réaction de l'ennemi. Mais le titan ne s'embarrassa pas d'une réaction et mit fin à l’échauffourée en le frappant au sommet du crâne, les deux poings liés en une masse impitoyable.
   Eden vacilla, clignant des yeux, balbutiant une bulle de bave, puis s'écroula, inconscient.

 
   Une première claque lui fit ouvrir les yeux, une deuxième le réveilla. Un grognement accueillit la troisième.
   « Te voilà réveillé. Moi, c'est Assid. Et toi ? »
   L'oublieux à barbe était penché au-dessus de lui. La coupe de sa barbe, au poil dru mais maintenu court, s'ajustait à ses traits anguleux ; son sourire correspondait à la tranquille confiance de celui qui tient le fusil.
   Derrière Assid, à sa droite, le titan fixait Eden, semblant avoir déjà oublié ce qu'il faisait là. Un peu plus loin dans la navette miteuse où il avait atterri, une oublieuse se tenait assise de profil, une jambe pliée sous elle, regardant le ciel par le hublot en face d'elle.
   Comme pour entériner encore plus sa honte, Eden avait été menotté et casé au fond de la carcasse, presque joue contre joue avec un cadavre récent.
   « Moi, c'est Assid. Et toi ? Tu as un nom, non ? », répéta l'oublieux.
   Eden ne répondit pas, encore déstabilisé par son nouvel environnement et blessé de s'être fait avoir aussi facilement. Jamais, pendant toutes ses années de carrière, il n'était tombé aussi bas. Surpris et rendu inconscient en deux coups, comme un bleu, par des oublieux.
   « Elle, c'est Pelté, reprit Assid, pointant du doigt la silhouette assise. Ta compagne à ta gauche, c'était Alex. Et lui – poursuivit-il, désignant le géant derrière son épaule –, … c'est lui. »
   Il se tourna un instant vers Pelté, tendant l'oreille, puis revint vers Eden :
   « Elle dit bonjour. Tu n'as toujours pas de nom ?
   – Eden. Eden Major.
   – Enchanté. On va faire un bout de chemin ensemble. »
   Eden cherchait encore du temps pour penser, pour prendre ses marques. Le cadavre à ses côtés présentait une cicatrice au niveau du larynx, là où l'oxygénérateur était généralement implanté. Il rebondit dessus :
   « Un dysfonctionnement avec son oxy ? »
   Le corps donnait tous les signes d'une mort par asphyxie.
   « On peut dire ça, fit Assid. Elle l'a vendu.
   – Vendu ?
   – Oui.
   – Et elle est parti dans l'espace ensuite ?
   – Oui. »
   L'oublieux paraissait presque conscient de l'absurdité de l'Oubli, sans vouloir se préoccuper de la corriger ou de la juger.
   « Major, je disais. On va faire un bout de chemin ensemble. »
   Eden écoutait à peine. Son effort pour reprendre pied – faire la conversation – l'avait à nouveau désarçonné ; l'oublieux l'avait surpris, à nouveau.
   « C'est qu'on va chercher le trésor que la Terre nous a légué. Et vous êtes le local dans le lot, vous devez bien avoir une idée de comment le trouver. »
   Il prit un moment pour écouter, comme interrompu, mais gardant toujours son attention sur Eden.
   « Elle dit qu'on peut bien vous donner dix pour cent. Comme ça, ça fait trente pour nous trois, et dix pour vous. C'est tout rond », dit-il.
   Il se tourna un instant vers la silhouette, sans chercher cette fois-ci à l'écouter, la contemplant simplement en silence, puis reprit :
   « Elle est maline. Et juste. Je n'aurais même pas pensé à vous en donner une partie, je suis idiot comme ça. Vous n'avez même pas de raison de nous en vouloir si vous y gagnez, Major. »
   Coopérer. Le mot affreux faisait son chemin dans l'esprit d'Eden. C'était nommer cela coopérer, nommer cela se soumettre, ou dire non et être probablement abattu d'emblée. C'était le choix entre la vie ou la dignité – ou peut-être, simplement maintenir une ruse qui le garderait au-dessus des oublieux, sans le compromettre pleinement.
   « D'accord, je peux vous aider. »
   Il pouvait même espérer trouver le bon terrain, espérer les diviser, les prendre un par un. La situation dans la navette ne lui serait jamais favorable. Les mains coincées derrière son dos, il ne pouvait pas attraper le fusil ; il aurait pu assommer l'oublieux à barbe, mais le titan restait un obstacle insurmontable. Les chiens avaient décidé de ne pas le mordre, il en ferait son opportunité. Il s'en sortirait tant qu'il gardait sa patience.
   L'ennemi s'était déjà montré trop souriant, trop idiot. Leur naïveté était transparente. Il suffisait de ne pas les provoquer, de jouer – malgré le désagréable sentiment de s'y tordre et de s'y salir – leur jeu.
   Il commença à se relever, poussant sur ses jambes et le dos contre le mur. Le fusil le suivit sur sa nouvelle hauteur, toujours pointé en pleine poitrine, le doigt maintenu sur la gâchette, mais Assid ne donna aucun signe d'agitation. Il attendait simplement, à l'écoute.
   « Vous avez une idée de la situation de la Terre, en bas ? » demanda Eden.
   Il faut leur parler, se disait-il. Les distraire le temps qu'ils s'habituent à l'idée de me voir debout, circulant, marchant. Les dresser.
   Assid le prit de court, s'éloignant d'un bond joyeux à la question et ne tenant déjà plus son arme que d'une main lâche. Il alla jusqu'au hublot droit, y jeta un coup d’œil pour y revoir ce qu'il y avait déjà vu, invita de la main Eden à l'y rejoindre :
   « Oui, c'est très vide. Propre et abandonné. Creusé. Mais le trésor doit toujours y être, non ? »
   Eden retint un souffle exaspéré. L'oublieux l'avait encore surpris en passant si rapidement à la confiance. Il fallait s'habituer à ce rythme en à-coups, en immédiatetés.
   « Oui, commença-t-il, et il reprit ce qu'il avait prévu de raconter avant d'être interrompu. La Terre a été ravagée, mais chaque parcelle qui a survécu est devenu un monument historique, un point de curiosité, un enjeu. Parfois l'espoir d'un objet de valeur, de quelque chose à revendre sur le marché noir. Tout ça attirait une petite foule ingérable, demandait un gâchis de ressources pour que ses ruines soient préservées. »
   Il avait rejoint le hublot et se tenait auprès d'Assid. Le fusil pendait toujours au repos et le géant était resté en retrait ; la tentation d'agir tout de suite – déstabiliser l'oublieux à barbe d'un coup d'épaule, attraper miraculeusement le fusil, trouver à viser et à atteindre la gâchette malgré les menottes pour se débarrasser du titan – le tirailla aussitôt.
   Il regarda vers la surface. La navette était stationnaire à quelques kilomètres d'altitude. Un fleuve acide coulait à travers une étroite vallée de mousses, végétation s'accrochant à la vie, s'étouffant bien vite sur un terrain rocheux laissant deviner, à certaines dénivellations plus marquées que les autres, les grands axes, les bâtiments lourds d'une ville qui s'était tenue là.
   « Alors tout, ou presque, a été dématérialisé. Ça a eu un coût logistique, bien sûr, mais ça en faisait une affaire réglée. Il n'y avait plus de raisons pour les touristes de venir, si on leur offrait une re-matérialisation à deux pas de chez eux. Et le gros n'a jamais été replanté, traîne dans des archives quelque part. Mais le problème de la Terre était réglé, et la Confédération a pu se concentrer sur d'autres affaires plus importantes. »
   Il se retourna et fit face à l'oublieuse. Quelque chose clochait chez elle, c'était une évidence immédiate ; il n'aurait pas su dire quoi. Il n'avait pas le temps de l'observer en détail – elle ne semblait pas dangereuse. Elle ne paraissait qu'à moitié vivante, vraiment. Et il fallait poursuivre son simulacre, où il traitait en égaux ces oublieux, leur offrait le casse du siècle.
   Même si la discipline et le bon sens dictaient de prêter attention à ses ennemis, un certain malaise l'empêchait de trop les regarder, d'admettre dans le détail leur présence. Plus tard, se disait-il, quand ils seront morts. Quand j'aurai un meilleur contrôle de la situation.
   « Mais la dématérialisation n'a pas été complète. C'était il y a quelques siècles de ça, la technologie n'était pas aussi exhaustive et l'administration était pressée. Certaines bâtisses ont glissé entre les mailles du filet. Et j'en entends parler, comme gardien des lieux. Et je sais où est le trésor. Laissez-moi juste taper les coordonnées, et on y sera.
   – Chouette. Cool. Tu parles bien. Le trésor, et dix pour cent pour toi. Mais donne-nous les coordonnées, ça sera plus simple. La machine est vieille, et capricieuse, et entre nous on l'a un peu emprunté et elle n'a pas apprécié. Elle réclame toujours son ancienne maîtresse. Il n'y a que Pelté qu'elle semble apprécier. Elle a le doigté. »
   La silhouette se leva et sa difformité sauta aux yeux : elle était entièrement paralysée du côté gauche. Sa jambe invalide avait été pliée et attachée comme celle d'un flamand rose, le pied rangé sous les froufrous de la jupe légère qui couvrait les collants jusqu'à mi-cuisse. La silhouette était maintenue debout par une ceinture, merveille high-tech qui ajustait son centre de gravité tout en étranglant à la taille un justaucorps noir, parfaisant l'illusion grotesque d'une ballerine.
   Elle glissa, grâce à un patin au pied droit, jusqu'au poste de commande, attendant les coordonnées. Elle ne donnait plus à voir que son côté paralysé : la lèvre affaissée, l'oreille probablement sourde.
   Eden n'avait pas eu le temps de voir si son œil vif laissait deviner de l'intelligence derrière la brume de l'Oubli ; elle lui semblait une poupée apprêtée par quelqu'un qui avait eu beaucoup trop d'affection pour une oublieuse, bel automate sans âme.
   « Les coordonnées. Elle attend les coordonnées », répercuta Assid.
   Eden connaissait un endroit où il pouvait les perdre, utiliser la sécurité toujours en place, appeler des secours si besoin. Il transmit à Assid les huit chiffres, mémorisés par précaution lors de sa première année de service, et Pelté les communiqua aussitôt à l'ordinateur de bord. Un vrombissement s'apparentant au sursaut marqua la sortie de l'état stationnaire puis, très nettement, les moteurs claquèrent.
   Loin de caler, ils brûlaient de tout bois, la navette fusant vers sa destination, perdant de l'altitude au passage.
   Tout le monde, sauf Pelté, avait été déstabilisé par l'accélération soudaine. Assid et le géant s'étaient accrochés au support le plus proche. Le titan, au bord de la panique, n'était rassuré que par la présence de son chef, qui ne donnait qu'un léger signe d'embarras malgré l'imminence transparente du crash.
   Eden avait été précipité, comme le cadavre, au sol et contre la paroi avant du vaisseau.
   Pelté flottait près du poste de commande, le caressant et s'y activant tour à tour. Elle calma même finalement les moteurs, trop tard. Cette image absurde, de la silhouette tranquillement droite malgré le chaos ambiant, réconfortant comme un animal mourant la machine défaillante, s'imprima en contre-jour sur la rétine d'Eden au moment de l'impact, en un dernier instant solide avec le fracas du crash, avant que sa conscience ne s'y fragmente, avant l'obscurité.


   La douleur en diagonale dans les tripes, s'irradiant.
   L'ouverture de sa vue, lourde, sur son nouvel environnement, en vain. Le corps refusant encore tout extérieur. Qu'on ne soit précis qu'en lui, dans sa souffrance.
   Le souvenir du crash flotte au-dessus de tout. L'impact de la navette sur le sol et de la navette sur son dos – échos conjoints, victimes remuées, aplaties. Les tôles pitoyables s'enfuyant derrière eux, le château de cartes s'abandonnant dans la traînée de poussière, parodie allongée d'atterrissage, jusqu'à ce que tout soit défait, perdu dans le lointain.
   Toute la scène vibrait avec sa douleur, par-dessus la réalité floue que ses yeux auraient voulu atteindre.
   Le crash sur la longueur, et les deux oublieux jetés, roulés hors du véhicule, bulles de chair extraites ; et l'oublieuse, sautant hors de portée, toujours droite. Et lui, à l'avant d'un vaisseau se disloquant par l'arrière, écrasé contre la dernière paroi pleine, survivant dans la pointe de la flèche emportée.
   L'éclat plié de cette dernière paroi autour de lui, derrière, au-dessus.
   Il avait été transpercé par l'éclat dans le dos, frappé par le pli au visage, à la gorge.
   Le souvenir s'essoufflant là, puis recollant chaque fragment encore, à nouveau ; insistant par-dessus les formes floues, film surnageant dans l'inondation.
   Eden gardait les yeux ouverts, sans rien voir. Un impératif moral réduit à l'instinct voulait percer cette faiblesse s'alliant à la souffrance, dresser sa volonté contre l'appel du repos, s'immobilisait dans l'instant de la douleur pour la dépasser, s'y épuisant.
   Ses résistances les plus profondes craignaient qui pouvaient être, ce que pouvaient représenter les brumes humanoïdes au-dessus de lui. Il creusait pour une prise quelconque sur son corps, dans la main connue étalée sur le sol, dans les tripes percées.
   La force. Il cherchait le levier qui lui redonnerait la force, l'éveillerait hors de sa prison ; il cherchait le drapeau à planter au cœur même de ses blessures, s'accrochant à cette hargne, s'épuisant.
   Glissant, confondant un battement de paupières avec l'extinction de l'éveil pendant des heures, des jours entiers.
   Méprisant l'effet du temps sur l'éclaircissement de sa conscience et de sa vue, n'admettant que la fièvre de sa volonté.
   Il retrouva pleinement conscience, et le monde, dans le silence. La douleur n'était plus qu'une partie de lui, localisée. Il passa la main sur les bandages qui couvraient son ventre, sentit l'épaisseur et l'odeur distincte de la pommade cicatrisante – notant, dans le même mouvement, l'absence de ses menottes.
   L'absence, aussi, de la force pour se lever, malgré l'instinct l'y poussant. Il devinait l'extérieur de la cavité étroite, début inachevé de caverne, au faible éclat du soleil qui venait adoucir l'obscurité. Le soir tombait dehors.
   Il n'avait pas posé ces bandages, ne s'était pas traîné dans cet abri dérisoire. Il avait lutté contre cette vérité dans sa fièvre, mais elle s'imposait à lui tranquillement, l'écrasait à son tour.
   Le mouvement d'une ombre, léger balancement de la jambe, lui révéla la ballerine assise à quelques mètres, dans l'ombre, sur sa droite. Il était de son mauvais côté ; elle ne l'avait pas encore vu réveillé.
   Il lui devait la vie, au moins à elle. Peut-être aux autres.
   Il aurait dû trouver à se battre, se battre et se faire tuer, dans le poste-frontière. Tout avait été de pire en pire à partir de là. Sa déchéance l'avait maintenant rendu redevable – et toujours impuissant, faible, pantin de chair sans honneur.
   Il aurait dû mettre toute son énergie à mourir au combat, plutôt qu'à survivre. Il ne pouvait plus la mettre qu'à ruminer.
   En prolongement de son humiliation, Assid et le géant passèrent l'entrée, la lumière du soleil couchant derrière eux. Ils avaient été plus chanceux que lui, sans être tout à fait indemnes. Le bras du titan était en bandoulière et l'obscurité naissante ne taisait pas les grimaces qu'Assid cachait à chaque pas derrière son sourire volontaire. A la vue du garde-frontière, tout trace de grimace s'effaça un instant, tandis qu'il s'écriait :
   « Le miraculé est de retour parmi les vivants ! »
   Et il se dirigea droit vers lui mais son oreille se tendit vers Pelté, l'arrêtant. Il hocha la tête en assentiment et s'excusa de la main en direction d'Eden :
   « Deux minutes. »
   Il s'attela à la création d'un feu rudimentaire, souriant régulièrement en direction de la ballerine. Le géant s'était assis dans un coin et caressait du bout du doigt son bras cassé, le regard au loin, comme s'il suivait de l'index une berceuse intérieure.
   L'huile fut versée dans son socle de pierre et le feu démarra dans un claquement de briquet, ses éclats mêlant soudain de contrastes la dernière heure du jour.  Après s'être frappé les mains en signe de satisfaction, Assid s'approcha et s'agenouilla en face d'Eden.
   « C'est un plaisir de vous voir sur pied, Major. On était un peu inquiet quand même. Et puis pour le trésor, on a commencé à regarder, mais on se dit qu'il va nous falloir votre aide. »
   Le trésor. Eden aurait voulu hurler la vérité : il n'y a pas de trésor, vous devriez le savoir. C'est l'erreur la plus idiote qui soit. Mais il ne pouvait pas hurler, ou parler. Il le sut avant même d'ouvrir la bouche ; l'image était aussi claire que toutes les autres. Celle du coup au larynx, sur son oxygénérateur, lors du crash. L'oxy forçant son chemin un peu plus haut, un plus profond dans la chair.
   La légère difficulté à respirer, maintenant.
   Les cordes vocales écrasées.
   Alors Eden hocha la tête violemment, pour crier non.
   « Ouais, pas tout de suite, pas tout de suite. Vous êtes pas encore tout à fait en forme pour. Mais on a regardé, il y a beaucoup de vieilles sécurités qui traînent, et on ne sait même pas où chercher. »
   Mais Eden voulait s'époumoner et démenait ce non, non, non dans la pendule de son cou.
   « De toutes façons, on sait pas encore vraiment comment on va repartir. »
   Eden ne s'arrêta pas. Il savait son agitation digne d'un dément, d'un oublieux ; mais leur opposer ce non était la première accroche pure qu'il trouvait, enfin. Sa frustration pouvait se cristalliser sur cette voie nette : il fallait leur dire non, leur faire comprendre que non. Casser leurs rêves. Tout cesser.
   « Non ? réagit Assid. Il y a un moyen de repartir ? »
   Oui, il y en avait un, mais non, jamais il ne le partagerait avec eux. Sa gorge déjà meurtrie le tiraillait, le suppliait d'arrêter ses incessantes convulsions, mais la décapitation paraissait presque un prix raisonnable pour satisfaire cette rage née dans la fièvre, pour transmettre cette simple idée, ce simple non.
   « Non ? » reprit Assid. Il tourna la tête vers Pelté, l'écouta. « Oui, il te faut juste du repos. C'est juste égoïste de se préoccuper du trésor. On a le temps. Un peu de temps. On va attendre. »
   Et Eden faisait toujours non, mais Assid s'était relevé. Il semblait prêt à laisser la conversation là, quand une idée lui traversa l'esprit :
   « Tu as soif, sans doute ? »
   Il sortit de sa poche un hydrateur qu'Eden fixa des yeux, ralentissant sa cadence. L'appareil rappelait une réalité plus terrestre, face à laquelle le non s'évaporait. Il avait soif. Son hochement cessa tandis que son esprit basculait. Il n'y avait pas de dignité brisée dans cette résignation-là ; la hargne ne quittait la surface que pour les souterrains, admise insoutenable pour un temps. Malgré ses réticences, malgré ce qu'il croyait des instincts construits honorables, s'aménager le chemin d'un mieux, de la survie peut-être, revenait toujours comme la nécessité autour de laquelle raisonner tout le reste.
   Il hocha la tête, positivement, calmement, pour qu'on lui passe l'hydrateur, pour qu'on pense à le nourrir.
   La haute perspective du combat, brut, direct, s'était de nouveau repliée. Il lui fallait seulement traverser cette calamité, y redresser lentement la tête. Mourir maintenant serait du gâchis, et il pouvait travailler avec cette idée-là. Il y trouvait sa cohérence. Nager jusqu'à l'autre extrémité de l'océan de merde avant de reprendre pied. Une idée simple, une base solide.
   La vérité sur le trésor, réconfortante, pouvait même y trouver son alcôve. Il se la susurrait tout en laissant couler, jouissant, les premières gouttes d'eau dans sa gorge endolorie. Le trésor que la Terre nous a légué.
   La formule creuse serinée par le système éducatif, les cours d'histoire et les discours édifiants. La citation à l'auteur justement oublié : « La Terre nous a légué ce précieux trésor, la mémoire de la civilisation et de la barbarie. » Pomposité civilisée, comprise de travers par les barbares.
   Il pouvait garder cette satisfaction-là près du cœur, en dernier recours. Il connaissait l'inanité de leur rêve. Un peu de patience, et leur quête idiote s'effondrerait dans son triomphe.
   Assid se montra content de voir Eden boire si goulûment. Il lui laissa l'hydrateur et sortit quatre rations, qu'il distribua. Ils mangèrent en silence, pris par leurs idées, s'ils en avaient. Puis Pelté s'interrompit quelques instants, et Assid lui répondit :
   « Vraiment ?
   – …
   – Elle dit que vous serez debout en quelques jours, Major. Que vous avez l'énergie vitale pour. »
   Eden offrit un sourire pour toute réponse, s'efforçant d'effacer toute la condescendance qui voulait y percer. La prémisse de ses plans lui était claire et le reste pouvait être improvisé. Épuisé mais conforté dans un nouvel équilibre, il glissa en toute confiance dans le sommeil.

   A son réveil, Eden vit qu'il avait été laissé seul avec Assid, qui tournait en rond dans la caverne. Une pensée parcourait sa main droite, triturant une petite fiole d'un liquide bleu. Il resta ainsi plusieurs minutes, sans réaliser qu'Eden s'était réveillé.
   « Oh, salutations Major, fit-il finalement. Les autres sont juste sortis pour repérer un peu l'endroit, et on garde toujours une personne ici pour garder un œil sur vous, s'il vous faut quelque chose. »
   Eden avait rêvé. Il s'était revu, cent ans plus jeune, dans un raid presque sans importance. Une balle l'y avait frôlé, s'enfonçant dans le bois à moins d'un centimètre de son genou, et il y avait repensé, parfois.
   Dans le rêve, la balle avait pénétré son genou, mais il avait poursuivi sa mission parfaitement, reçu les félicitations spéciales du gouverneur ; on lui avait offert un départ en retraite, mais il avait refusé. Il s'était senti si complet, tellement heureux.
   « Je suis toujours un peu inquiet, quand elle part faire quelque chose comme ça. Elle peut se débrouiller, mais je me dis qu'on sait jamais, je préférerais être avec elle. C'est dangereux. Mais elle peut se débrouiller. Ils ont pris le fusil. C'est juste un peu de reconnaissance. »
   Puis Assid s'arrima sur une autre idée et se tourna vers Eden :
   « On a besoin de vous, après tout. On s'occupe juste en attendant. »
   Il manipulait toujours la fiole entre ses doigts. Le liquide, légèrement fluorescent, suivait péniblement les mouvements qu'on lui imposait, sa consistance ralentissant l'effet des basculements incessants. Il rappelait le goudron par sa matière, un papillon au soleil par l'éclat de sa couleur.
   Eden le reconnaissait facilement, pour en avoir saisi des milliers au cours de sa carrière. C'était une dose, l'extase de vingt ans avant de finir érodé par l'Oubli. Quelques centilitres au coût exorbitant, achat comme après-vente.
   Assid suivit le regard d'Eden et baissa lui-même les yeux sur la fiole, la laissant enfin immobile.
   « C'est la seule qui a survécu au crash. On en avait récupéré quelques-unes, pour vendre. Mais je me dis, avec le trésor, on ne va pas avoir besoin de l'argent. Je pourrais juste l'offrir. »
   Il la retourna, attendit que le liquide prenne note du nouveau sens de gravité, puis la redressa. Le bouchon de verre, scellé de plastique, fut pointé vers le plafond puis, tandis qu'Assid s'avançait et s'agenouillait, s'orienta vers Eden.
   « Je me disais... Peut-être. C'est mon idée, pas Pelté. Mais une récompense de plus, parce que tout cet accident n'était pas prévu ? Et juste, en signe d'amitié. Il faut commencer à se faire des cadeaux, tôt ou tard. »
   La nuit avait refroidi toute ardeur chez Eden, ou plutôt en avait cristallisé les flammes, prête à les laisser jaillir glaçantes au moment venu. Il reprenait ses forces, rapidement, et attendait. Il pouvait refuser l'offre en toute tranquillité, sans se laisser toucher par l'insulte faite. L'idée idiote, l'incompréhension fondamentale : il me croit son ami et il s'imagine que je l'envie.
   Tant mieux pour moi, tant pis pour lui, se dit-il, signifiant son refus de la tête.
   « … Ouais. Non. T'as raison. C'est trop tôt. Il faut trouver le trésor d'abord, tu pourras prendre la dose après. Pragmatisme. C'est appréciable chez toi, ton pragmatisme. »
   Assid s'agitait en légers hochements inconscients, claquements de langue pour signifier autant son assentiment que le cheminement de celui-ci. Il se convainquait un peu plus à chaque phrase et opina enfin une dernière fois, volontairement, avant de reprendre sa ronde à travers la caverne.
   Ses pas le portaient même régulièrement plus loin, vers l'entrée puis au-dehors, attendant sur l'horizon et dans la chute du soleil le retour de ses compagnons. Eden dormit pendant la plus grande partie de la journée et ne fut pas plus dérangé lors de ses moments d'éveil. Sa nouvelle résolution mêlée à la fatigue tranquille de la douleur régnait sur lui comme la meilleure morphine.
   Les deux oublieux revinrent au crépuscule – Eden ne savait pas vraiment ce qu'ils espéraient gagner par leurs excursions et ne s'en préoccupait pas. Le feu fut allumé et les rations servies.
   Malgré les apparences de romance entre eux, Assid et Pelté ne se touchaient jamais, mangeaient dans des coins opposés, parlaient peu. Eden ne se sentait pas concerné outre mesure : un cerveau grillé pouvait en aimer un autre comme il voulait, ça lui était égal. Il ne lui fallait plus attendre que quelques jours et les choses seraient réglées, d'une façon ou d'une autre.
   Mais son regard retombait souvent sur le géant. Il savait que le passé des oublieux importait peu, que chercher à creuser dans les origines de la vermine n'était qu'une distraction, voire pire : un moyen de lui trouver des excuses. Il savait ne les envisager que dans l'optique du combat ; mais c'était dans le combat, justement, qu'il avait rencontré ce titan. Cette brute, la plus ouvertement idiote du lot, bébé ballottant sa masse, ne semblant même pas comprendre le principe de son bras en bandoulière.
   Il avait dû être un combattant. Le bref affrontement, dans le poste-frontière, avait été le seul moment où son attitude avait mérité cette carrure-là, où son corps avait semblé en adéquation avec un souvenir d'intelligence – l'instinct de la lutte et de son efficacité.
   Mais il, comme l'autre soir, ne faisait que parcourir du doigt sa blessure, la caressant, comme pour apprivoiser son incompréhension. Ses jours glorieux étaient passés. Oubliés.
   Eden ne pouvait pas se définir comme un soldat. Il ne le pouvait plus, pas honnêtement. Il était un garde-frontière : sa tâche se résumait à laisser passer, à être la manette vivante d'une machine conçue pour laisser passer. Un paillasson glorifié.
   Sa défaite plongeait ses racines au-delà de l'affrontement dans la cabine et toutes ses suites. Le soldat en lui s'était assoupi, atrophié à la faveur de son propre laisser-aller.
   Tout cela n'était pas la faute de ces oublieux. Eden régnait seul sur lui-même et devait donc s'assumer comme le seul coupable.
   Sa haine pour eux n'allait pas s'affaiblir – non. Mais leur attribuer la responsabilité de sa déchéance était leur faire trop d'honneur. Leur souillure n'était que temporaire ; il s'en laverait en les écrasant.
   L'idée gardait une lueur réconfortante malgré son enrobage de dépit. Eden s'endormit en paix.


   Eden se réveilla dans des circonstances similaires à la veille : seul avec Assid, le soleil déjà bien levé et ayant fait le même rêve – la même blessure ignorée, le même refus de la retraite. Lorsqu'on lui avait serré la main après une remise de médaille et interrogé sur sa décision, il avait simplement répondu : « C'est mon devoir. »
   Ça n'était pas son devoir. Ni son honneur, comme il l'avait pensé sous les mots dans le rêve. Pas tout à fait. C'était à la fois quelque chose de plus réduit et de plus simple, une affaire de justesse plutôt que de justice : son exactitude. Ce qui en lui était lui.
   Il était blessé maintenant mais, dans la clarté du jour, il ne pensait pas plus à la retraite que dans son rêve.
   Assid était dans le même état d'agitation que la veille :
   « Elle y est retournée de nouveau. Je reste là. Cet endroit est dangereux quand même, les drones, les tourelles, tout est toujours actif. C'est du sérieux. Elle dit qu'il faut que je reste là, pour vous aider, Major. Mais il faut bien que ça soit du sérieux, je suppose. S'il y a le trésor. Même s'ils l'ont abandonné là. Je ne sais pas pourquoi ils sont partis. Vous savez, vous, Major ? »
   La base abandonnée ne l'intéressait pas, pas tout de suite. Il fit signe à Assid de s'approcher puis prit appui sur son bras pour se lever. Une humiliation de plus, à cataloguer avec les autres.
   « Oui, oui, lentement. Elle a dit qu'il faut que je reste là, que c'est utile d'avoir quelqu'un qui parle à un malade. »
   Soutenu par Assid mais menant le pas, Eden sortit de la caverne. Leur abri était fiché sur le flanc d'une colline, presque à son pied. Le vent ridulait, doux mais constant, la plaine de poussière environnante. La traînée du crash était encore visible, brûlure cicatrisant lentement, la carcasse de la navette en son extrémité. Plus loin encore, le soleil se reflétait sur le périmètre chrome de la base militaire, là où il avait voulu les mener.
   Elle avait été construite après la catastrophe, mais avant les dématérialisations. Toute sa sécurité et tous ses pièges auraient dû servir Eden, mais chaque jour que les oublieux passaient en repérage diminuait ses options. Lui-même n'avait qu'une idée imprécise de l'endroit ; il s'était seulement dit que son expérience des lieux de ce type suffirait.
   Il ne savait plus.
   Une légère motte de terre fraîchement retournée, à quelques pas de la caverne, attira son attention.
   « Alex », fit Assid. Face au sourcil levé d'Eden, il développa :
   « Alex. Elle était avec nous dans le vaisseau. Je sais pas si elle a fait grande impression. Elle était déjà morte. Puis elle a toujours été discrète. »
   Ils s'approchèrent, sous l'impulsion d'Eden. Une barre de fer avait été extraite des débris du vaisseau et plantée en bout de tombe, pour en marquer l'endroit.
   « Je le fais pas pour l'argent. Alex, elle le faisait pour l'argent. Mais pas moi. Je ne sais même pas si c'est de l'argent. Je pense. C'est souvent de l'argent, les trésors. Mais je le fais parce que Pelté le veut, c'est tout. Vous êtes marié, Major ? »
   Divorcé. Un mariage de convenance, vite encombrant. Il fit non de la tête, tout en se détachant du bras d'Assid pour se tenir debout par lui-même, marcher un peu, aller s'appuyer des deux mains sur la barre.
   « J'étais marié, quand j'ai rencontré Pelté. J'avais pas pris la dose, à l'époque. Elle avait ses yeux blancs, et elle m'a parlé, dans ma tête. On ne peut pas faire plus puissant comme lien que ça. »
   La télépathie n'existait pas, Eden le savait, mais il ne s'ennuya pas à le contredire.
   « Je fais pas tout ce qu'elle dit, mais j'écoute tout ce qu'elle dit. Pleinement. Dans ma tête. Forcément. »
   Eden n'avait jamais vraiment eu de plan, il le savait aussi. Il ne s'était jamais agi que de pouvoir reprendre son souffle, trouver un bon terrain, l'opportunité décisive. Difficile de dire s'il les trouverait jamais vraiment, pensa-t-il, contemplant la tombe.
   « C'est important, de trouver le trésor. Pour elle. Elle sait toujours ce qui est important. Il doit être beau, le trésor. »
   Assid avait repris son habitude de tourner en rond, par petites marches, s'éloignant pour contempler la base, se retournant vers Eden.
   « Le trésor que la Terre nous a légué. C'est pas rien. »
   Eden, serrant la barre entre ses mains, retrouva l'incertitude qui l'avait distrait lors de sa première rencontre avec l'oublieux à barbe. Ce sentiment qu'il savourait l'absurde tout en y croyant. Il lui vint à l'idée que, si la prise de la dose était encore récente, une partie de son comportement n'était pas de l'Oubli, mais de la folie. De l'excentricité, comme on la désignait parfois.
   Il faillit se demander si cela faisait une différence, mais ne s'en laissa pas le temps. Il arracha la barre du sol et, dans un élan d'énergie porté par une rage froide, en transperça Assid dans le dos, sous les côtes. Il tint son arme et s'y tint quelques instants, avant de la retirer d'un trait, pour la replanter aussitôt dans le sol, s'y appuyant.
   Il se sentait au bord de l'épuisement et plus puissant que jamais.
   Les genoux d'Assid s'effondrèrent et il les suivit, se laissa tomber sur le dos. Il semblait avoir déjà abandonné l'idée de son corps, se contentant de sa tête, qu'il tourna vers Eden.
   « C'est pas rien, reprit-il seulement. Ça doit être sacrément joli. Vraiment valoir le coup. »
   Eden, reprenant son souffle au-dessus de sa victime, fit signe que non.
   « Non ? Si. Forcément. Si Pelté le dit. »
   Eden hocha de nouveau la tête, calmement.
   « Vous voulez juste me rassurer. C'est gentil Major. Mais vous n'auriez pas fait ça, si vous ne le vouliez pas tout pour vous. »
   La barre s'enfonça dans son cou, proprement. Assid esquissa une toux ensanglantée, mais le souffle mourut avant de pouvoir passer ses lèvres.
   C'était une vermine de moins, la plus bavarde.
   Il n'avait jamais vraiment eu de plan. Il aurait pu rejoindre la base, appeler des secours, mais l'idée ne le satisfaisait pas – elle n'était pas juste, exacte comme le cadavre à ses pieds.
   Il extirpait la barre, qui s'était fichée dans le sol en plus du cou, quand un coup de fusil retentit dans le lointain.
   Instinctivement, lentement, s'aidant de sa canne improvisée, il partit en direction du bruit. Ses forces le lui permettaient à peine et la douleur sous le pansement le tiraillait, la plaie peut-être rouverte. Il y prêta à peine attention, pas plus qu'il ne réfléchit à l'étape suivante : il marmonnait son meurtre, le regard final de l'oublieux. Toujours le même regard au final, de bête qui ne comprend pas.
   Il n'avait pas de plan. Il n'avait que cinq cents ans d'expérience et le goût du sang retrouvé, brûlant au bout de la barre, laissant quelques gouttes à chaque pas.
   Il vit, au loin, la ballerine et le géant. En s'approchant, en découvrant le trou dans le crâne de l'oublieuse, il se représenta facilement la scène : le canon glissé dans la bouche et le coup tiré. Une forme de suicide comme il en avait croisé beaucoup, sauf que ce mort-là se tenait toujours debout. Seul le fusil était tombé à ses pieds.
   Ainsi entièrement figée, elle en était presque moins grotesque, plus élégante, se dit-il. Il s'approcha du cadavre. L’œil droit avait été fermé, avant que le coup ne parte, mais le gauche restait ouvert – la symétrie en était gâchée.
   Eden se tourna vers le géant, qui le regardait l'air idiot, encore surpris de ce cadavre soudain, mais avec aussi une once de respect. Il cligna des yeux, rapidement, puis – piochant sans doute au plus profond de sa mémoire – fit le salut militaire.
   Eden resta brièvement surpris, avant de comprendre. La pauvre bête avait oublié qu'il était un ennemi et, à force de l'entendre appelé Major, l'avait sans doute pris pour tel. Il lui fit signe de s'éloigner de quelques pas, tout en se baissant pour ramasser le fusil.
   Il ne pouvait pas lui offrir un combat d'égal à égal à mains nues ; à défaut, il lui donnerait la chance de réagir. Le fusil fut pointé sur le titan – pas de réaction. Eden tira, manqua volontairement, aux pieds du géant.
   Celui-ci ne fit que le regarder. Il eut toujours le même regard, la même incompréhension dans les yeux quand le coup fatal partit. C'était cette différence fondamentale, dans leurs yeux, ce confort de la différence fondamentale.
« Modifié: 08 juin 2016 à 18:43:56 par barnacle »

Hors ligne extasy

  • Palimpseste Astral
  • Messages: 3 096
Re : Stations
« Réponse #1 le: 28 mai 2016 à 22:38:31 »
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Il n'était pour un elle qu'une étape ennuyeuse sur le chemin du retour
"un" en trop ?
Citer
   C'était sa pré-retraite, pour un métier où l'âge de la retraite était si éloigné qu'on en sortait vraiment qu'après blessures subies au combat.
qu'on n'en sortait ?
Citer
Il accorda au vaisseau une minute entière pour se mettre sur le droit chemin puis déclencha le rayon tracteur, installé sur un satellite voisin et contrôlé à distance.
Peut-être que la précision "contrôlé à distance" est de trop ? Puisqu'il le déclenche, on sait déjà que le rayon tracteur est contrôlé à distance, non ? J'ai l'impression que c'est le genre de précisions uniquement là parce que destinées à la compréhension du lecteur, et que le narrateur devrait suffisamment bien connaître pour ne pas insister dessus, et ça me fait légèrement sortir du texte. Enfin je crois.

Citer
Un demi-souvenir scolaire avait été transformé en une croyance stupide
J'avais décidé de ne pas relever les passages qui me plaisaient (parce qu'il y en a beaucoup), mais celui-là, je l'aime tellement que je ne peux pas m'empêcher de le citer :) (et merde, l'ambiance plus haut est si bien posée que je me suis dit "tss, typique des oublieux" !!!)

Citer
Surpris et rendu inconscient en deux coups, comme un bleu, par des oublieux.
Tu as dit "comme un bleu" juste un peu plus haut. La répétition est volontaire, tu as voulu insister sur le sentiment de honte ?
Citer
   L'oublieux paraissait presque conscient de l'absurdité de l'Oubli, tant celle qui avait envoyé Alex dans l'espace sans les moyens d'y respirer que celle qui se manifestait chez lui, sans vouloir se préoccuper de la corriger ou de la juger.
Je ne comprends pas cette phrase, il manque quelque chose, non ?

Citer
La silhouette était maintenue debout par une ceinture, merveille high-tech qui ajustait son centre de gravité tout étranglant à la taille un justaucorps noir, parfaisant l'illusion grotesque d'une ballerine.
Bon encore une citation gratuite, parce que je surkiffe le concept.

Citer
Un impératif moral réduit à l'instinct voulait percer cette faiblesse s'alliant à la souffrance, dresser sa volonté contre l'appel du repos, s'immobilisait dans l'instant de la douleur pour la dépasser, s'y épuisant.
Il m'a fallu relire plusieurs fois pour comprendre mais la vache, c'est vraiment bien écrit. Cette précision de la douleur et de la  lutte contre la douleur, ce combat en allers-retours, waouh.

Citer
Ses résistances les plus profondes craignaient les brumes humanoïdes au-dessus de lui, creusaient pour une prise quelconque sur son corps, dans la main connue étalée sur le sol, dans les tripes percées.
Là encore, il m'a fallu quelques relectures, mais ici j'ai malgré tout j'ai toujours un peu de mal avec cette phrase.
(j'avais aussi eu quelques difficultés avec une ou deux phrases plus haut, j'aurais dû les relever, désolé)
En tout cas, avec les phrases d'en bas, cette lutte contre la douleur était chouette.
Citer
Le bras du titan était en bandoulière et l'obscurité naissante ne taisait pas les grimaces qu'Assid cachaient à chaque pas derrière son sourire volontaire.
cachait ?

Citer
comme s'il suivait de l'index une berceuse intérieure.
Là encore, je relève parce que j'aime beaucoup. Il y a d'autres formules de ce genre que j'ai appréciées plus haut sans les citer ; je choisis celle-ci parce que j'ai décidé de prélever quelques passages que j'apprécie beaucoup pour que tu saches de quoi je parle quand j'arriverai au commentaire global.

Citer
Malgré ses réticences, malgré ce qu'il croyait des instincts construits honorables, s'aménager le chemin d'un mieux, de la survie peut-être, revenait toujours comme la nécessité autour de laquelle raisonner tout le reste.
J'ai galéré pour comprendre cette phrase. Peut-être parce que je suis plus habitué à quelque chose comme : "la nécessité autour de laquelle il fallait raisonner tout le reste".
Citer
Il était un garde-frontière : sa tâche se résumer à laisser passer
résumait

Fini. Désolé, maintenant que j'y pense, je n'ai pas fait les bons relevés des passages que j'ai le plus aimés. Je me suis contenté des formules simples, alors que certaines idées plus étalées et plus profondes auraient mérité d'être citées.

Que dire ? Putain, ce que j'ai aimé. Cette fois j'avais vraiment prévu de faire un commentaire long et constructif mais actuellement, je ne m'en sens pas capable. Il y a une telle profondeur, un tel sens du bon détail, un style tellement foisonnant de beauté, je suis juste sur le cul.
Beaucoup de ressenti dans ce texte, riche, plein, précis.
J'ai du mal à traduire mes pensées (tout le contraire de toi ^^) mais franchement, même si j'arrive pas à le dire, il y a beaucoup, vraiment beaucoup de choses qui m'ont bluffé dans ce texte.

J'ai eu un peu de mal avec certaines phrases compliquées, mais en relisant plusieurs fois je me suis presque toujours rangé de ton côté.
J'ai été un petit peu gêné au début de ma lecture, mais peut-être est-ce à cause de ton spoiler qui m'a conditionné ; en tout cas la gêne s'est vite dissipée.

Bah chais pas quoi dire d'autre en l'état, je trouve personnellement que tu t'en sors à merveille. Coup de cœur pour ce texte !

(et désolé de pas pouvoir être plus constructif)

Hors ligne barnacle

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 204
Re : Stations
« Réponse #2 le: 29 mai 2016 à 14:10:05 »
J'apprécie le relevé, je savais qu'il resterait des horreurs dans le genre. J'ai corrigé le plus facile, d'autres trucs prendront plus de temps.
(pour y répondre simplement : sur les points où tu me donnes le bénéfice du doute, tu as juste raison)
Tu sembles déçu de ne pas atteindre je ne sais quelles hauteurs mythiques dans l'art du commentaire, mais ton ressenti, dans le bon comme le mauvais, est tout ce qu'il me faut. Merci pour les mots flatteurs et les pistes de réflexion :)

Vislain

  • Invité
Re : Stations
« Réponse #3 le: 29 mai 2016 à 19:06:36 »
Je pense que la première chose à dire sur ton texte, c'est que c'est haletant. C'est long, mais on s'en branle, perso j'ai lu d'une traite, même si j'ai buté sur certaines phrases, ou certains passages dont la syntaxe, le vocabulaire, les images ou les enchaînements ne coulent pas de source (au sens où c'est assez peu conventionnel. En fait c'est étrange, j'ai du mal à dire si je trouve certaines phrases mal écrites ou juste inhabituelles. J'aurais pas d'exemple comme ça, le texte est vachement long, mais la phrase qu'a relevé extasy : "Ses résistances les plus profondes craignaient les brumes humanoïdes au-dessus de lui, creusaient pour une prise quelconque sur son corps, dans la main connue étalée sur le sol, dans les tripes percées." en fait partie, pour l'exemple).

La deuxième chose à dire je pense c'est que c'est quand même assez complexe : on ne peut pas se faire d'idée définitive sur les oublieux tant leur psychologie, leur personnalité, leurs motivations sont floues (Que pense vraiment Pelté ? Quelle relation la lie à Assid ? Le géant est-il vraiment stupide ou simplement humain ? Assid est-il aussi ambigu qu'Eden le pense ? Est-il simplement devenu fou à cause de "la dose" ?). J'ai l'impression que t'as laissé volontairement beaucoup d’ambiguïtés planer (ou alors j'ai rien compris au texte ?). C'est aussi sans doute dû au fait que ta nouvelle a un certain pouvoir hypnotique, de par les images (en tant que lecteur on est aussi sonnés qu'Eden pendant et après le crash) et de par l'écriture surtout, une écriture à la fois dense et difficile. J'ai remarqué que ça dépendait aussi beaucoup des passages : le crash, notamment, qui est décrit de manière très brumeuse, mais aussi certains passages dans la grotte; j'imagine que ça va de pair avec l'état d'esprit d'Eden ?

Dans les choses qui m'ont fait tiqué quand même : tu abuses un peu trop du participe présent à mon goût.

En tous cas ouais, ça m'a pas mal plu, c'est intelligent et ça ne laisse pas indifférent. On termine le texte avec une pointe d'amertume. On comprend le geste d'Eden, et en même temps ce n'est pas à lui qu'on s'est le plus attaché.

Je suis en train de me dire que t'es quand même un sacré, barnacle. J'admire assez ta créativité (tu dois pondre quoi, un texte
par semaine ? ^^) et le fait que tu sois aussi à l'aise avec l'écriture quoi ! Barnacle il se balade !! ;)

« Modifié: 29 mai 2016 à 19:51:29 par Vislain »

Hors ligne Fried

  • Calame Supersonique
  • Messages: 2 016
Re : Stations
« Réponse #4 le: 29 mai 2016 à 23:52:06 »
C'est pas si court comme texte court, tu m'as bien eu. Eh oui, je l'ai commencé et puis captivé je suis allé au bout. Tu as un style bien particulier. Un peu d'action et beaucoup de réflexions pour l'ancien soldat. J'ai relevé: " toujours comme la nécessité autour de laquelle raisonner tout le reste." Ce serais pas " résonnait" ?
"La nuit avait refroidi tout ardeur chez Eden" toute ardeur.
"La formule creuse seriné par le système" serinée.
"L'idée gardait une lueur réconfortant" réconfortante.
 Bravo pour ce récit de sf.
« Modifié: 30 mai 2016 à 14:10:32 par Fried »

Hors ligne barnacle

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 204
Re : Re : Stations
« Réponse #5 le: 30 mai 2016 à 12:57:31 »
tu dois pondre quoi, un texte par semaine ? ^^

Un toutes les trois semaines peut-être plutôt. J'ai le temps libre pour ^^
Et oui, l'idée est de suivre le jugement d'Eden sans y adhérer, en y entrouvrant toutes les failles.
Et je vais faire un Ctrl+F "ant" pour voir les participes présent.

J'ai relvé: " toujours comme la nécessité autour de laquelle raisonner tout le reste." Ce serais pas " résonnait" ?
C'est juste que la phrase n'est pas assez intuitive en l'état. Ca semble être une des lacunes du texte.
J'ai corrigé les autres fautes.

Merci pour vos commentaires :)
« Modifié: 30 mai 2016 à 13:01:13 par barnacle »

Hors ligne Rémi

  • ex RémiDeLille
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Re : Stations
« Réponse #6 le: 30 mai 2016 à 23:00:07 »
Salut barnacle,

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Eden en était son garde-frontière, dernier et réticent agent de la civilisation dans ce système.
Sympa de l'appeler Eden

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– Oui, satisfaisantes », répondit-elle poliment, avant de ne rien ajouter. Il avait posé sa question sans sourire ou chaleur, pour prétendre sans y mettre plus d'effort avoir essayé de lancer la conversation.
   « Voilà, tout est en règle. Vous pouvez poursuivre. Bon voyage. »
 
glauque... vraiment pas ouvert l'Eden

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sur le chemin du retour, vers ses connaissances, sa famille.
du coup, parler de ses "connaissances", si elle a une "vie sociale", c'est peut-être un peu froid

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même si elle était peut-être la seule personne à qui il parlerait ce semestre-ci. Personne ne l'attendait nulle part.
peut-être pas nécessaire d'expliciter, jouer sur l'ambiance serait suffisant, non ?
(et le paragraphe qui suit aussi)

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les cinq à sept cents ans le séparant encore de la mort. La seconde moitié de sa vie gâchée, parce qu'il n'avait su planter la première.
raide !

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et faisait de leur répétition un simulacre de l'apprendre à se connaître.
j'aime bien cette approche de la noirceur

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déstabilisé par son nouvel environnement et déçu de s'être fait avoir aussi facilement.
le "déçu" me semble faiblard

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L'oublieux paraissait presque conscient de l'absurdité de l'Oubli, tant celle qui avait envoyé Alex dans l'espace sans les moyens d'y respirer que celle qui se manifestait chez lui, sans vouloir se préoccuper de la corriger ou de la juger.
je relis... et ne capte pas cette phrase. Un bug non ? (ah, ça y est, les "celle" renvoient à absurdité... un peu lourd, non ?)
Phrase complexe pour expliquer une presque conscience d'un abruti...

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eau acide jaunâtre,
un peu dur à mâcher (acide eau jaunâtre ?)
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qui ajustait son centre de gravité tout étranglant à la taille un justaucorps noir,
tout en

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Cette image absurde, de la silhouette tranquillement droite malgré le chaos ambiant, réconfortant comme un animal mourant la machine défaillante, s'imprima en contre-jour sur la rétine d'Eden au moment de l'impact, en un dernier instant solide avec le fracas du crash, avant que sa conscience ne s'y fragmente, avant l'obscurité.
très très chouette ça !

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dans la traînée de  poussière,
deux espaces avant poussière
(sinon, le cahot de ce passage est bien aussi)

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tandis qu'Assis s'avançait et s'agenouillait, s'orienta vers Eden.
Assid

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   L'idée gardait une lueur réconfortante malgré son enrobage de dépit. Eden s'endormit en paix.
plein de trucs bien par ailleurs, mais ça aussi, c'est très joli (niveau sens, rythme, formulation...)

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, le soleil se reflétait sur le périmètre chrome de la base militaire, du plan initial.
pas super clair ce "du plan initial"

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son expérience des lieux de type suffirait.
de ce type

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Il semblait avoir déjà abandonné l'idée de son corps, se contenant de sa tête, qu'il tourna vers Eden.
contentant ?

Bon, peut-être deux trois passages à fignoler pasque le lecteur doit parfois faire un peu trop de boulot, il reste quelques lourdeurs, mais c'est normal vu le style que tu envoies !

Ce qui est vraiment très chouette dans ce texte, c'est le questionnement sur le personnage d'Eden. Son choix d'être une représentation de lui-même en garde/soldat. Dans une vie très longue, à l'horizon infini, il refuse de se voir autre chose, d'évoluer. Sa bicoque du début, sa tanière sur une Terre dévastée ne sont pas un problème pour lui, sa préoccupation est ailleurs. Orgueil-rêvé-inutile, c'est ce qu'il est.
Mais il se croit humain et propre, pas "oublieux", non souillé. Et de cette force d'avoir un "cerveau non grillé", tout ce dont il est capable d'extraire c'est une froideur inhumaine et une sauvagerie que les "barbares" qui l'ont enlevé ne peuvent même pas comprendre.
Qu'est-ce que l'intelligence d'une conscience militaire et froide ?

Et cette profondeur est servie par un texte dynamique, haletant où tu nous cases mine de rien des passages très puissants (comme celui de la fièvre, après le crash). Et bien sûr, pas d'explicitation ni de jugement, juste une approche factuelle dans la narration qui laisse un malaise et un questionnement pour le lecteur.

Très puissant, bravo.

Au plaisir donc.

Rémi
Le paysage de mes jours semble se composer, comme les régions de montagne, de matériaux divers entassés pêle-mêle. J'y rencontre ma nature, déjà composite, formée en parties égales d'instinct et de culture. Çà et là, affleurent les granits de l'inévitable ; partout les éboulements du hasard. M.Your.

Hors ligne barnacle

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Re : Stations
« Réponse #7 le: 31 mai 2016 à 11:31:29 »
Merci de ton passage Rémi :)
Oui, il y a matière à lisser encore, je vais voir ça progressivement.

 


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