Funambule
Assise sur un banc en bois au bord du fleuve coulant paisiblement, je regarde ma vie qui défile. Au cours du temps qui s’égrène doucement, je me repasse chaque moment, chaque rire, chaque larme, chaque soupir, tous ces souvenirs qui me construisent et font de moi qui je suis.
Ma vie, cette vie si éphémère, constituée de toutes émotions et de belles histoires, de peurs, de pleurs, de joies, de rêves et d’aspirations que je n’atteindrais sans doute jamais. Ma vie, cette si petite chose, si courte dans l’étendue de ce grand univers infini, mais lui aussi esclave du temps qui passe. Cette vie, qui ne tient qu’à un fil, alors que je me lève et que je me dirige lentement sur le pont surplombant cette étendue d’eau glacée devant moi. Je continue de penser, plongée dans un film que moi seule peut voir, perdue dans un univers que personne ne comprendrait, un univers éclairé d’une sombre clarté, un univers peint de couleurs invisibles et peuplé d’êtres silencieux errant sans but précis.
Pourquoi suis-je ici ? Quelle est ma place sur cette terre ? Qui, comme puissance inconnue, m’a placé ici, un jour, et dans quel but ? Personne ne le sait. Personne ne peut y répondre. C’est une disgrâce, je crois, je pense être née au mauvais moment, et au mauvais endroit.
Mes pas résonnent dans le vide, sur le froid béton. Ici, le temps est comme suspendu ; la vie semble avoir totalement disparue. Je suis seule, seule comme je ne l’ai jamais été. Seule avec mes pensées, je me sens comme une funambule en équilibre sur son mince fil transparent, prête à chuter au moindre faux pas, mais il n’existe pas le moindre filet pour me retenir.
Je m’assieds sur la balustrade du pont, cette balustrade rouge à la peinture écaillée près de laquelle j’ai passé tant de moments, créé tant de souvenirs, et contemple l’eau brunâtre sous mes pieds. Aujourd’hui, personne n’est là pour me sauver de moi-même. Je vacille et me rattrape de justesse. « Pas maintenant, me dis-je, pas encore. Ton temps n’est pas encore tout à fait venu. » Le temps, ce fourbe. Il fait passer certaines minutes comme des heures et certaines heures comme des minutes. Il ne sait jamais ce qu’il veut, ou au contraire, peut-être le sait-il très bien. Il arrache la vie à des innocents et sauve les pires des coupables. Mais quoi qu’on y fasse, quoi qu’on tente de faire il est toujours là, insatiable, inaltérable, invulnérable, et il passe toujours au même rythme, tentant tant bien que mal de faire perdre l’équilibre à tous ces funambules qui, comme moi, marchent en équilibre sur leur fil si fragile. Et il passe, ce temps, et bientôt, il fait nuit.
Je n’ai toujours pas bougé de cette balustrade. La lune se reflète maintenant sur l’étendue d’eau devenue noire, les étoiles constellent le ciel, et elles se reflètent elles aussi, troubles, comme l’a toujours été mon existence. Cette vue censée rendre heureux ne fait que me rendre nostalgique, et je pense, je continue de penser, comme si je ne pouvais plus m’arrêter. Comme une plainte sortie du cœur, presque malgré moi, je commence à chanter, une douce mélodie s’élevant dans le pesant silence de la nuit, brisant le calme de cet endroit si sombre et si effrayant.
Je ne sais pas quoi faire, je ne sais plus, mais en fait, si je regarde la vérité en face, je ne l’ai jamais su.
L’eau, comme un appel, frémit doucement, et le reflet de la lune, en son sein, est parcouru d’un frisson. C’est le moment. Je ne peux plus reculer, maintenant.
On dit que personne ne peut réchapper au destin, qu’il fait ce qu’il veut des Hommes, et que tenter de le fuir ne fait que le rapprocher. Et je pense que c’est celui-ci, mon destin. Il est là, devant mes yeux. Je n’ai plus le droit de reculer, maintenant, je suis prise au piège.
Elle a gagné, la petite voix dans ma tête qui me parle depuis des années déjà, cette petite voix qui se glisse dans le fil de mes pensées et le teint sournoisement de couleurs sombres.
Je me lève silencieusement, une larme roule sur ma joue. Mes pas ne s’entendent plus sur le béton, tout est suspendu. Tranquillement, je me dresse sur la pointe des pieds, comme un oiseau prêt à prendre son envol. J’ouvre les bras, et murmure, comme une dernière prière :
«Ça ne tenait qu’à un fil : J’ai perdu mon combat ».
Je prends une grande inspiration, et je bascule vers l’avant. L’eau m’accueille comme une amie, elle emplit peu à peu mes poumons, je la sens s’immiscer dans chaque once de mon être, mais je ne ressens aucune douleur. C’est pour moi une échappatoire ; je suis enfin libre. Libre de toutes les peines, cette guerre interne avec moi-même est finie, la petite voix s’est tue. La Grande Faucheuse m’ouvre les bras.
Toute ma vie, j’ai marché sur un fil, il vient maintenant de se briser.