Le 17 janvier 1952, lors de sa dix-neuvième mission à bord d'un avion de chasse F9F Panther, Neil Armstrong perd le contrôle de son engin et s'écrase dans le port d'Incheon. En 1963, Valentina Tereshkova devient la première femme à effectuer un vol dans l'espace, et la première cosmonaute soviétique.
Galvanisés, et craignant que les américains ne les devancent avec le lancement d'Apollo onze, les soviétiques décident alors d'envoyer une mission vers la lune. L'équipe est constituée de quatre cosmonautes, deux hommes et deux femmes, ainsi que de Natalia Mikoyan, la fille du nouveau dirigeant Anastase Mikoyan. La jeune femme a alors dix-neuf ans et est présentée au yeux du peuple comme la mascotte de la mission.
La fusée effectue le vol et le module atterrit sans incident majeur, ce qui est un exploit. Natalia Mikoyan est le premier être humain à marcher sur la Lune. Malheureusement, peu après la transmission sur plus de six cent mille téléviseurs à travers le monde, le contact est coupé. Il apparaît vite que les astronautes ne sont plus en mesure de redécoller, et la fusée ne donne plus signe de vie.
Le 20 mai 1964, les cinq disparus sont honorés par un enterrement symbolique à la Nécropole du Kremlin à Moscou. La perte de sa fille plonge Anastase Mikoyan dans une douleur telle qu'il se retire du pouvoir, et laisse vacant son poste de secrétaire général du Parti.
Ce départ précipité plonge la classe dirigeante russe dans une tourmente qui oppose, d'une part, les partisans de Léonid Brejnev, et, d'autre part, ceux de Nikita Khrouchtchev. Ce dernier est accusé de vouloir déstabiliser le pays avec une politique libérale. Les soupçons à son égard se fondent sur notamment son soutien fort au roman Le Docteur Jivago
de Boris Pasternak, alors qualifié de texte réactionnaire par le Parti, et censuré malgré le prix Nobel de littérature obtenu par son auteur. De ce fait, les chances données à Nikita Khrouchtchev restent faibles.
De l'autre côté de l'océan Pacifique, les Américains ont accéléré leur programme spatial. Trois semaines seulement après le lancement de la mission russe a lieu celui d'Apollo onze. Quatre jours après, les astronautes américains posent à leur tour le pied sur la Lune.
*
Une fois la cabine dépressurisée et l'écoutille ouverte, Walter G. Grissom, le premier, sortit à l'extérieur du module Aigle. Il descendit l'échelle, puis posa le pied sur le sol lunaire. Au-dessus de lui s'étendait un ciel d'une immobilité et d'un noir profonds. Une chape de silence pesait sur l'homme, accentuant sa solitude dans ce désert de poussière grise.
Walter prononça une phrase qui marquerait l'Histoire :
_ L'Amérique aurait dû être pionnière ici : elle le sera partout ailleurs.
À quoi il ajouta, après un temps :
_ La première, elle ramènera ses hommes sur Terre.
La joie et l'appréhension se mêlaient dans sa voix. Puis, il se tut. Walter et John venaient de se poser en plein centre de la Mer de la Tranquillité, là où les Russes les avaient précédés. Le module soviétique gisait à moins de cent mètres. Volontairement, le centre de contrôle avait orienté l'atterrissage le plus près possible de celui de leur prédécesseur. Constater la fin de la mission soviétique et ramener les corps serait une manœuvre politique judicieuse dans le contexte de la Guerre Froide.
John s'occuperait des prélèvements, mesures et photographies à but scientifique, tandis que Walter se chargerait d'approcher le module abandonné.
L'astronaute s'était entraîné. Il avait étudié la mission russe sur la base de toutes les informations récupérées par la
National Security Agency. Malgré sa préparation, il redoutait la confrontation avec les corps… Mais, encore plus, une rencontre avec des vivants. Cela lui coûtait mais, pourtant, il espérait qu'aucun des astronautes russes n'ait survécu.
*
Natalia inspira péniblement. Sergueï s'était suicidé lorsque leur fusée, en orbite au-dessus d'eux, avait explosé, percutée par une masse flottante. Son corps, vêtu de son scaphandre désormais inutile, gisait à l'extérieur dans la poussière grise. Sergueï avait marché jusqu'à étouffer.
Lorsque cet ultime compagnon, le dernier adulte à ses côtés, avait quitté le module, Natalia avait hurlé, accrochée à son bras. À la suite de cet abandon, elle s'était tenue prostrée, plongée deux jours durant dans un état d'hébétude. Après quoi, elle voulut se résoudre à mourir à son tour, mais n'y parvint pas.
Seuls l'espoir, qu'elle ne parvenait pas à vaincre, et les réserves surdimensionnées, avaient maintenu Natalia en vie pendant les quatre semaines écoulées. Dans l'habitacle, elle disposait aussi de Guerre et Paix de Tolstoï, fruit d'un caprice peu avant le départ. Si elle avait su qu'elle le terminerait pour la cinquième fois... Quelques heures de lecture par jour l'extirpaient de son état de somnolence et conservaient l'équilibre fragile qui tenait la folie à distance.
À l'arrivée de l'Aigle, le sol trembla. Le livre claqua en heurtant le sol. Natalia tenta de se lever, la tête dodelinante. Elle renonça, pour s'avancer à quatre pattes vers le sas, puis entreprit de le déverrouiller de l'intérieur. Effectuer les manipulations habituelles lui prit une éternité. Elle en vint à bout parce qu'elle ne voulait pas mourir maintenant.
Enfin, elle s'assit par terre, adossée à la porte, et attendit, tremblante.
*
La facilité d'ouverture de la porte surprit Walter G. Grissom, qui pénétra avec prudence dans le sas. Sa lampe éclaira l'espace sombre, grand comme deux placards.
Lorsqu'il poussa la deuxième porte, le corps de la jeune femme glissa au sol devant lui. Il tressaillit. Vivait-elle encore ? Ses cils bougèrent. Il entra tout à fait à l'intérieur du sas et releva sa visière. Des rides en pattes d'oie s'étiraient en étoile depuis les yeux inquiets de l'homme. Ses sourcils épais se fronçaient au-dessus d'un nez cassé. Une barbe drue de quatre jours couvrait la moitié basse de son visage.
Il souleva le corps affreusement maigre de la jeune femme et l'étendit dans le fauteuil le plus proche. Les lèvres de Natalia s'étirèrent en un mince sourire. Elle demanda :
_ России?
Comme l'homme ne réagissait pas, elle ferma les yeux un instant. Il attendit. Puis, dans un anglais approximatif :
_ Comment sont mes parents ?
Elle pensait à eux à chaque instant depuis son départ. Mais la fierté avait cédé le pas à l'angoisse puis, confrontée à l'échec de la mission, à la peur de décevoir, et à une culpabilité qui la rongeait.
_ Bien, souffla l'homme, même s'il n'en savait rien.
Il se pencha vers elle pour l'ausculter rapidement, puis lui sourit, avant de refermer sa visière. Il ne restait presque plus d'oxygène dans l'atmosphère intérieur du module. Comme un micro équipait son scaphandre, il put poursuivre. La peine transparaissait dans la voix de l'homme.
_ Ils seront contents de te revoir.
Les yeux de Natalia brillèrent de soulagement un bref instant, avant de s'étrécir, comme elle doutait de ses paroles.
_ Mais vous êtes américain. Allez-vous me rendre à eux ?
Le regard de Walter se teinta de tristesse. Il tendit sa main gantée vers les cheveux de la jeune femme, qu'il effleura du bout de doigts.
_ Bien sûr. Ils seront heureux.
Natalia insista, de sa petite voix :
_ Allez-vous demander de l'argent contre moi ?
Walter se força à rire.
_ Tes parents ont de quoi payer.
Les yeux de Natalia s'agrandirent. Ses pupilles paraissaient dilatées.
_ Ce n'est pas vrai, protesta-t-elle. C'est l'argent de la Nation.
Sur quoi, elle se tut. Le talkie-walkie de l'homme grésilla à sa ceinture. John l'appelait.
_ Walter ? Tout va bien ?
_ Tout va bien.
_ Tu as dix minutes encore, maximum.
_ Ça va le faire.
_ Tu as besoin d'aide ?
_ Non.
Walter replaça l'appareil à sa ceinture. Natalia lui parut encore plus pâle ; elle transpirait. Il se pencha vers elle, et demanda :
_ Qu'est-ce que tu voudras faire, après ?
_ Professeur, souffla-t-elle. Je vais aller à l'université à Moscou.
_ Tu as des frères et sœurs ?
Natalia sourit.
_ Oh, oui.
Elle reprit sa respiration, et siffla :
_ J'ai deux frères, ils sont magnifiques. Ils travaillent déjà avec mon père.
Walter plongea son regard dans le sien. Elle ne voyait pas bien ses yeux, à cause du verre teinté. Lui, l'observait. Il hésitait. Enfin, il baissa la tête. Natalia reprit :
_ Mon plus grand frère a un bébé.
Walter serra la main fluette dans la sienne. Le plastique de la combinaison se froissa.
_ Ton père est très fier de toi, dit-il.
Puis, la voix chargée de regrets, il ajouta :
_ Maintenant, puisque tu es là, je dois te demander quelque chose.
Il avait attendu autant que possible, mais ne pouvait pas manquer à sa mission.
*
_ Tu as fait ce qu'il fallait, laissa tomber l'homme en se saisissant de la feuille de papier.
Elle ne répondit pas. Elle fixait la vitre noire avec intensité. Walter relut le paragraphe. Le peu de russe qu'il savait lui permit de vérifier le sens général de cet amoncellement de lettres cyrilliques.
_ Ton pays sera très fier, assura-t-il.
Natalia resta muette. Maintenant, il devait tenir sa parole. L'emmener. Elle voulut tendre les bras vers lui, mais ils ne bougèrent pas.
L'homme non plus.
Une vague de désespoir lui éclata dans la tête. Des larmes roulèrent sur son visage. Elle plissa les yeux pour continuer à voir, pour percer le mystère de ce mur de verre qui dérobait l'homme à sa vue. Sergueï aussi lui avait caché ses yeux. Quel regard avaient-ils, en l'abandonnant ? Quels regards ?
Elle fixait Walter, immobile. Le scrutait sans bouger. Sans ciller.
*
_ Walter !
John entra dans l'habitacle comme une bourrasque.
_ Qu'est-ce que tu fous ? cria-t-il. On ne va pas avoir assez d'oxygène pour rentrer.
Walter se redressa, le corps inerte serré contre lui.
_ Il y en a d'autres ? demanda John.
_ Je ne sais pas.
John peina à contenir son exaspération. Il leur avait pourtant bien dit, au commandement, que recruter un astronaute qui n'avait pas connu la guerre était une vaste connerie. Mais il les récriminerait plus tard ; le temps pressait. John se précipita dans la seconde pièce, qui s'avéra vide.
_ Allez ! intima-t-il.
Walter se redressa, le corps dans les bras, et sortit. Il posa le pied sur le sol lunaire en tenant Natalia contre lui, le visage nu de la jeune femme tourné vers le ciel noir.
"Tu crois qu'elle a tenu combien de temps ?" lui demanderait John sur le trajet du retour. Et Walter répondrait "Je ne sais pas. Sûrement très peu." Et ce serait ce qu'il écrirait dans le communiqué officiel. "Je ne sais pas." Son secret.
Celui de Gene Kranz aussi, le directeur de la NASA, à qui il remettrait la lettre dans laquelle Natalia expliquait la cause de la faillite de la mission, un sabotage, et désignait le responsable. Le texte, dans les mois suivants, conduirait à la mort Léonid Brejnev et propulserait ainsi Nikita Khrouchtchev à la tête du bloc soviétique.