Bonjour à tous,
J'aimerai vous proposer cette nouvelle qui fait partie de mon défi Bradbury. C'est je pense le meilleur texte que j'ai écrit... à vous de me dire si j'ai raison

ps : vu que le texte est assez long, je l'ai découpé en deux partie
Vous trouverez aussi
la version audio (lue par votre serviteur) !
Merci pour vos retours

Highway to hell :
Le sol rocailleux et sec de la plaine était parcouru par un vent chaud qui avait là toute la place qu’il voulait pour s’élancer. Çà et là, d’immenses statues de guerriers antiques s’arrachaient du sol, culminant à plus de 100m de haut, la plupart encore entourée par des échafaudages où s’activaient des ouvriers zélés.
Le ciel, bleu et parsemé de nuages d’un blanc cotonneux, aurait été parfait s’il n’y avait pas eu cette énorme faille dimensionnelle qui survolait la plaine comme une soucoupe volante, déversant de temps en temps des myriades de personne venu d’on ne sait où.
Étrangement, aucun ne s’éclatait comme un fruit trop mûr en touchant le sol.
Lorsqu’ils se relevaient, hébété et courbaturé, toutes ces gens semblaient surpris d’être là, pas tant par l’incongruité de ce lieu étrange, mais plutôt parce qu’en théorie il était tous mort.
Tous les groupes, formé d’un échantillon hétéroclite de la société, remarquaient qu’une large estrade de 15m de large avait été installé prêt de leur point de chute, et qu’un pupitre surmonté d’un micro y trônait. Une armature métallique formait un cadre à l’arrière-plan où était suspendu un grand rideau de velours rouge, ainsi que des hauts parleurs dont on voyait les câbles zigzaguer le long de l’armature comme du lierre sur un rebord de fenêtre.
Observons l’un de ses attroupements voulez-vous ?
La foule s’agglutina devant l’estrade, certain que quelque chose allait venir. Après tout c’est logique : une estrade ça sert à ça, et personne n’aurait déployé autant d’effort à installer une telle structure si ce n’était pas pour y faire quelque chose. En attendant, les gens discutaient, se demandant mutuellement « où sommes-nous ? » et se répondant au diapason « Bah alors là j’en sais fichtre rien ! »
Arriva alors un homme légèrement dégarni et portant des petites lunettes ronde à monture fine. Il avait la bouille sympathique des gros bébés aux joues pleines et aux pommettes saillantes, et aurait été plus que rassurant s’il n’avait pas eu la peau rouge vive et des petites cornes sur le crane.
Méthodiquement, il tapota deux fois sur le micro pour s’assurer que le son fonctionnait, et commença un discours que l’on devinait apprit par cœur sur un ton monotone :
« Bonjour à toutes et à tous, soyez les bienvenus dans l’antichambre de l’au-delà. Je suis Mattylidiladidadidoudi, démon d’accueil. Nous sommes ici dans la plaine du jugement dernier : veuillez nous excuser si les installations ne sont pas conformes aux descriptions des brochures, mais nous sommes encore en travaux… »
Matty marqua une petite pause car comme toujours à ce moment-là, tout le monde se mettait à regarder les statues alentours. Il reprit avec un ton un peu plus enjoué :
« Tout d’abord sachez que vous êtes bel et bien décédé : vos enveloppes charnels ont été laissé à la disposition des autorités compétentes. Pour ceux qui n’ont pas pu assurer la prise en charge de leur cadavre, sachez que nous disposons d’un service dédié à cet effet et dont les frais vous seront adressés ultérieurement. Sachez aussi que ces prestations de qualités professionnelles bénéficient de nos supers offres d’échelonnement de payement allant de 4 mois à l’Éternité… »
Comme prit d’un doute, Matty tira de la poche de son pantalon à pince gris clair, un petit bristol qu’il consulta en plissant les yeux avant de reprendre à nouveau :
« Pour les victimes de guerre parmi vous, veuillez vous adresser au guichet 7 à votre arrivée pour le recensement de vos membres : ça serait dommage qu’on vous recolle les bras d’un autre ! »
La perplexité du public ne fût pas une grande surprise pour Matty : au bout de quelques siècles à accueillir les morts, il savait parfaitement comment réagissait la foule des nouveaux venus. Comme à chaque fois, il leur laissa un peu de temps pour que l’information soit assimilée.
Il expliqua à la foule que chacun d’eux était destiné à une des trois zones : Paradis, Purgatoire et Enfer, selon ces actions dans sa vie précédente. Pas de bol : il précisa que puisque la faille dimensionnelle les avait déposés ici, c’est qu’ils étaient voués à la damnation.
La panique se répandit comme une traîne de poudre : devant l’inévitable, certains partirent en courant à l’opposé de l’estrade. Mais à peine eurent ils fait 50m que le sol d’argile sec se brisa, laissant paraître la bouche emplie de dent acéré d’un prédateur. C’était un Kraglad, une sorte de vers des sables géants qui se jetaient sur tous ceux qui essayaient de prendre la fuite.
Matty fit un signe de la main pour calmer tout le monde :
« Ne vous inquiétez pas : c’est juste un petit contretemps : ces personnes seront recraché par la faille dimensionnelle d’ici 24h. Vous êtes en Enfer ici : vous tuer ne vous libère pas »
Étrangement, certains furent rassurés par l’idée que quoi qu’il arrive il ne pourrait pas « mourir » dans le sens où on l’entend habituellement. Pas de néant éternel, c’était pour beaucoup plus qu’il ne pouvait en espérer.
Profitant de ce sentiment de soulagement, Matty repris son discours et expliqua les règles aux nouveaux. Chacun devait se présenter au pupitre, s’identifier, et recevoir un ticket de bus pour l’Enfer. Après quoi, chacun monterait à bord d’un des 666 bus qui attendaient derrière le rideau et qui les conduirait sur la route des Enfers jusqu’à Dis, la cité des Enfers.
Ça faisait beaucoup d’Enfers, mais unanimement la foule acquiesça et se mit en rang pour passer prendre un ticket. Durant l’attente, certains constataient que partout dans la plaine, à des dizaines de kilomètre d’intervalle, ce jouait la même scène : l’estrade, les Kraglad et surtout les bus.
Ceux-ci avaient fier allure, avec leur peinture rouge vive et les motifs de flammes sur les côtés. Les roues étaient d’un diamètre imposant et couverte de pic, et les pare choc étaient renforcé avec des têtes squelettique d’étranges créatures qui ne devaient clairement pas venir du monde des humains.
Chaque bus avait son chauffeur qui accueillait ses passagers avec plus ou moins de bonne volonté : entre ceux qui n’en avait rien à faire, ceux qui brutalisaient les nouveaux venus à coup de fouet enflammé et ceux qui distribuait des petites brochures informatives : y’en avait pour tous les goûts.
Kurt, son billet en main, se dirigea vers le bus 404 comme il était mentionné. Hagard, le jeune garçon de tout juste 18 ans semblait sous l’effet de psychotrope, marchant d’un pas mécanique, les yeux rouges et les cheveux ébouriffé.
La chauffeuse du bus 404, une démone à la peau bleue et aux yeux jaune scintillant, l’agrippa in extremis alors qu’il allait s’écrouler.
« Hey : ça va ? C’est quoi ton nom ?
– Je… je m’appelle, Je… Kurt ! Je m’appelle Kurt !
– Salut Kurt : moi c’est Nelkykikakokan, démone de la vitesse, mais tu peux m’appeler Nel
– Je… qu’est ce qui m’arrive ?
– C’est rien : ça arrive souvent aux gens qui meurent d’avoir des symptômes comme ça, mais t’en fais pas ça va passer. Tu me fais voir ton billet ? Ok, ça à l’air nickel »
Avec bienveillance, Nel aida le jeune homme à monter dans le bus et l’installa sur la banquette du fond. Elle demanda aux autres passager de le tenir à l’œil et de la prévenir s’il y’avait quoi que ce soit et retourna à la porte du bus prendre en charge les autres passagers.
A sa grande surprise, arriva devant elle un couple de petit vieux nommé Tom et Dana Jones. Ils se tenaient la main comme des gamins, et avaient un énorme sourire, visiblement trop content de franchir les portes de l’au-delà ensemble. Nel les trouva tellement chou qu’elle leur demanda la permission de les prendre en photo avec son téléphone ce qu’ils acceptèrent avec amusement.
Arriva ensuite Mélissa, une femme d’une trentaine d’année au teint blafard qui semblait fascinée par tout ce qu’elle voyait. Elle toucha des deux mains la carrosserie du bus puis y plaqua son oreille en faisant un signe « chut » avec le doigt. Nel n’osa pas trop la déranger mais la pressa de monter. Mélissa lui expliqua que le bus avait quelque chose à lui dire : il fallait qu’elle soit plus délicate avec le pistolet de la station-service. Nel préféra chasser cette image de sa tête mais ne put s’empêcher de laisser s’échapper un petit rire.
La démone avait une voix très cristalline pour un ange des ténèbres, ce qui lui valait les moqueries de ses camarades qui eux avaient plutôt des voix grésillantes de chanteur de métal.
Le dernier passager qui se présenta était un asiatique à la carrure impressionnante. Il ne portait qu’un pantalon et une paire de chaussure de sécurité, ce qui laissait voir sa musculature parfaitement dessiné, et superbe tatouage en forme de dragon qui occupait tout son dos et dont certaines parties débordaient sur ses épaules.
« Bonjour ! » dit Nel avec son enthousiasme habituel « Bienvenue dans le bus 404 en direction de Dis ! pourrais-je voir votre ticket s’il vous plait ? »
L’asiatique resta immobile, son ticket dans la main droite. Il défiait Nel du regard, mettant la démone très mal à l’aise.
« Euh… monsieur ? »
L’homme au tatouage répondit dans une langue inconnue de Nel. Visiblement il y’avait eu une erreur d’aiguillage.
En effet, l’au-delà avait organisé les équipes de transit vers les différentes zones de façon à ce que les démons / anges en charge du processus puissent gérer facilement les personnes. Mais de temps à autre, une personne se retrouvait mal orienté et était largué à un point de récupération où on ne parlait pas sa langue. Cela arrivait souvent lorsqu’une personne mourrait dans un pays étranger.
Nel compris vaguement que l’homme au tatouage s’appelait Wulong (bien qu’au début elle ait cru qu’il voulait une tasse de thé). Avec moult geste elle parvint à lui faire comprendre qu’il devait monter dans le bus, ce qu’il fit sans discuter avec une discipline toute asiatique (bien que ça soit un cliché que Nel ne voulait pas entretenir plus que de raison).
Sa liste complète elle monta à bord et salua ses passagers via le microphone installé sur la console de commande du bus :
« Bonjour à tous : bienvenue sur la route de l’Enfer ! Je m’appelle Nelkykikakokan, mais vous pouvez m’appeler Nel ! Je serai votre chauffeur pour toute la durée du trajet qui est d’environ 6 300km… »
Les passagers estimèrent donc qu’ils allaient faire l’équivalent d’un voyage New York / Los Angeles, ce qui était métaphoriquement une assez bonne représentation d’un parcours vers l’Enfer.
Nel repris avec professionnalisme :
« Durant le trajet je vous donnerait un maximum de détail sur votre séjour et tous les bons coins à connaitre : avant même d’arriver vous serez aussi calé sur l’Enfers que des vrais damnés du moyen âge ! »
Après les vérifications d’usage, car on ne badinait pas avec la sécurité, Nel ferma la porte du bus et distribua aux passagers une petite collation faites de barres chocolatés et de chips aux vinaigres. Elle s’installa au volant, régla ses rétroviseurs et la caméra de recul, puis s’assura que le déclencheur de son siège éjectable était bien armé.
Par la fenêtre, elle aperçut un magnifique aéroplane qui ressemblait à un oiseau fait d’or et d’argent, et dont les plumes brillantes reflétaient la lumière divine qui venait d’à travers les nuages.
« Mesdames et messieurs » annonça Nel avec une pointe d’aigreur « Sur votre gauche vous pouvez voir cette bande de branleur prétentieux d’élu de Dieu, faire route vers le Paradis à bord de cette machine ridicule… pfff : même pas 800 bornes et ça à besoin d’un avion ! Et après ça vient dire que la paresse est un pêché ! »
La démone fit rugir le moteur qui gronda comme un dragon. Les pots d’échappements en chromes brillant lancèrent de larges flammes sur flanc du véhicule qui s’élança dans un crissement de pneu inexplicable… oui parce que normalement pour ça fasse ce bruit il aurait fallu un sol avec du bitume, et pas une espèce de plaine poussiéreuse… ça vous choque pas plus que ça ?
***
La première journée de voyage se déroula sans encombre. Les passagers étaient admiratif du paysage et apprenaient à faire connaissance : après tout, vu l’éternité de damnation qui les attendaient un peu de compagnie ne serait pas du luxe.
Nel chantait des chansons afin d’apprendre aux nouveaux venus les rudiments du langage démoniaque. Mélissa s’avéra une élève douée, et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire elle avait appris par cœur une chanson démoniaque bien connu chanté sur l’air de « Kickstart my heart » de Motley Crew dont elle reprenait le refrain à tût tête.
« Woooo ! Yeaaah ! On est sur la route, prêt à être damné ! Woooo ! Yeaaah ! Ça nous fait par peur ! L’Enfer on connait ! »
Cette ambiance bonne enfant amusait aussi Tom et Dana qui n’avaient pas autant rigolé depuis leurs jeunes années, lorsqu’ils manifestaient pour les droits civiques en 1954.
Même l’impassible Wulong dodelinait de la tête en rythme, tapant la mesure du plat de la main.
C’est à ce moment que Kurt sorti de sa léthargie.
Il observa les passagers du bus, puis se précipita contre la vitre pour regarder alentour : rien que le vide poussiéreux et infini de la grande plaine. Il ne cessait de répéter « oh non… oh non… » la voix pleine d’angoisse.
Kurt traversa l’allée centrale du bus et demanda à Nel de s’arrêter.
« Hey ? Kurt ! » réagit la joviale démone de la vitesse « tu vas mieux ? Je me faisais du souci pour toi tu sais ?
– Il faut qu’on s’arrête on a oublié quelqu’un !
– Ah ? Mais qui ça ?
– Cassy, ma petite amie ! Elle était avec moi quand… »
Nel cala le volant avec ses genoux et attrapa son registre. Sans même regarder la route (ce qui semblait inutile vu que tous les bus avait fini par s’éloigner les uns les autres dans la vaste plaine et qu’il n’y avait aucun obstacle à perte de vue) elle feuilleta les pages, cherchant du doigt le nom des voyageurs.
Tournant sa tête à 180 dégrée, Nel se mit à compter à haute voix les passagers, puis une fois son compte fini, s’adressa à Kurt en toute innocence :
« Non pas de souci : tout le monde est là !
– Mais Cassy ! Où est-elle !?
– Je n’en sais rien, mais il n’était pas prévu qu’elle soit là en tout cas !
– Quoi ? Mais… mais c’est pas possible… je… »
Kurt retourna s’asseoir à l’arrière, totalement apathique.
Tom et Dona lui adressèrent un regard plein de compassion, puis le vieil homme s’installa à côté de lui.
« Salut… Kurt c’est ça ? Dis-moi petit, j’ai entendu ce que t’as dit à Nel et… je suis sincèrement désolé pour toi.
– Qu’est ce qui c’est passé putain ? J’étais en train de lui parler et… qu’est-ce que je vais devenir sans elle ?
– Elle… elle est morte avec toi ? Je veux dire, vous avez eu un accident ou un truc dans le genre ? »
Kurt fixa le vide, les yeux exorbités. Il s’agrippa le crane des deux mains et se recroquevilla doucement.
« Je… j’en sais rien ! Je sais plus putain : c’est le trou noir ! »
Dana de son côté ce dirigea vers Nel pour l’avertir de l’état du jeune homme.
« Nel ? excusez-moi de vous déranger mais je pense que ce jeune garçon, Kurt… il ne va vraiment pas bien…
– Oh ? hum… c’est gênant. Et qu’est-ce qu’il a ? » demanda naïvement Nel.
– Visiblement c’est sa petite amie qui lui manque : vous savez si elle est morte avec lui ? »
La démone fit signe de la main à Dana d’approcher, puis lorsque celle-ci se fut exécutée, elle lui susurra :
« Y’a des chances qu’elle soit parti avec l’avion de tout à l’heure… »
Dana porta sa main à la bouche comme pour retenir la stupéfaction qui venait de la saisir. Elle jeta alors un coup d’œil en direction de Kurt que Tom essayait de réconforter du mieux possible. La vieille dame ne pouvait que trop bien comprendre la peine que ressentait le jeune garçon : qu’aurait elle fait ici sans son mari a ses côtés ?
Nel l’invita à garder cette information pour elle et d’essayer autant que possible de ne pas donner du grain à moudre à la morosité de Kurt.
Dana s’installa près du jeune garçon, du côté opposé à Tom. Elle repensa à son propre fils, Jeff, et à sa belle-fille Andréa. Ces deux-là s’aimaient comme pas possible, alors comment réagiraient-ils le jour où l’un des deux mourrait ? En regardant Tom, Dana comprit la chance qu’elle avait d’être avec lui-même dans la mort. Tous les autres, Kurt, Mélissa et Wulong, étaient seuls et abandonnés à leur sort.
Finalement, il n’y avait que la gentille Nel pour s’occuper d’eux.
« C’EST LA PAUSE ! » hurla cette dernière en pilant net ce qui fit se dresser l’arrière du bus et se soulever une montagne de poussière. Lorsqu’elle retomba, les passagers purent voir qu’ils étaient arrivés dans une petite station-service a l’étrange nom de « SandCastle »…
Nel expliqua aux passagers qu’ils avaient droit à 15min de pause pour se dégourdir les jambes et prendre des boissons dans la station-service. Pour le payement, Nel leur recommanda d’utiliser comme monnaie un de leurs souvenirs heureux. Cela leur donnerait d’une part la possibilité de faire des achats (puisque aucun d’eux n’avait de dollars infernaux) mais aussi de se débarrasser d’une chose très encombrante en enfer, à savoir le souvenir de leur ancienne vie.
Tous refusèrent… enfin on suppose que pour Wulong il s’agissait plus d’une incompréhension que de refus stricto senso.
Nel tira le pistolet de la pompe et commença à faire le plein du bus, non sans se rappeler ce que lui avait dit Mélissa avant le départ. Elle glissa donc très doucement le pistolet dans la fente du réservoir.
Le glouglou monotone de la pompe qui déversait son nectar dans le réservoir fût soudain couvert par un lourd bruit de moteur qui attira l’attention de Nel. Avec empressement, elle appela tout le groupe :
« Hey les amis ! » hurla Nel « ramenez-vous vite par ici s’il vous plait ! »
Tous obéir, à part Kurt qui était resté prostré à l’intérieur. Wulong s’approcha lui aussi, mais sans doute plus pour faire comme tout le monde que réellement parce qu’il avait compris.
« Vous voyez ce qui arrive par là-bas ? » demanda Nel
– La grande poussière ? » dit Mélissa « Elle va nous manger ?
– Euh bah ça se discute tu vois » répondit la démone « Ce sont des chasseurs d’âmes : ne les laissez surtout pas vous embrouiller ok ? Sinon vous allez avoir des ennuis ! »
Tous acquiescèrent et retournèrent marcher un peu.
Tandis que Nel finissait son plein et replaçait le pistolet sur la pompe, les chasseurs arrivèrent en trombe, se plaçant devant le bus comme pour lui barrer la route. Ils étaient trois, chevauchant d’énormes motos à tête de dragon, recouvertes de piques rouillés et de lames sanguinolentes. Nel les interpella sans trembler :
« Hey les abrutis ! Barrez-vous de mon bus chemin si vous voulez pas que je bousille vos trottinettes !
– Oula ! Doucement ma mignonne » dit l’un des démons dont la peau était toute couverte d’écaille rougeâtres. « On a parfaitement le droit d’être ici. On propose des supers affaires à tes passagers c’est tout !
– Et si je faisais passer mon poing dans ta gorge jusqu’à ton colon ? Ça serait une bonne affaire pour qui d’après toi ?
– Arrête de te la jouer : tu sais très bien que t’as rien à dire ! »
Effectivement, les chasseurs d’âmes avaient parfaitement le droit de sillonner le territoire neutre de la plaine du Jugement Dernier pour proposer des contrats aux âmes des défunts qui n’avaient pas encore fait allégeance aux anges où aux démons. Les conducteurs des bus ne devaient pas interférer, tout au plus avaient ils le droit de mettre en garde leurs passagers comme Nel l’avait fait plus tôt.
L’un des démons descendit de moto et fit quelques pas vers les passagers qui étaient sur le point de remonter dans le bus. Il portait une grande veste de cow boy en cuir et un chapeau qu’il avait surement extorqué à Slash des Gun’s And Roses (car sachez-le, ce dernier était en réalité un démon du heavy métal). Il s’alluma un gros cigare tout sec dont la fumé acide format une épaisse fumée noire et commença son speech avec le même ton qu’un marchand de potion miraculeuse.
« Bonjour à tous messieurs dame ! » dit le démon « je suis Rickardanrastrastopheles, et je représente des groupes d’intérêt privé qui souhaiteraient vous permettre de faire fructifier votre capital en vous proposant des offres si exclusives qu’elles sont prohibées en Enfer. En effet, ces contrats surpassent largement ceux qui vous seront proposés à Dis, mais malheureusement nous n’avons pas le droit de vous les soumettre là-bas… clause de non concurrence soit disant… enfin bref, si certains d’entre vous ont des souhaits à exaucer, nous vous proposons une étude rapide en 5min et un devis sans engagement de votre part ! »
La petite troupe était sur la défensive : l’avertissement de Nel avait fait son petit effet. Mais c’est alors que Kurt fit son apparition dans l’encadrement de la porte du bus…
« Hey ! Vous là ? Rick machin chose… c’est vrai ce que vous dites ? Vous pouvez exaucer un vœu ?
– Mais bien sûr mon gars, c’est notre job ! Pas vrai les gars ? » demanda Rick à ses camarades.
Les deux chasseurs d’âmes secouèrent la tête en cadence et firent un signe du pouce pour montrer que tout était cool. C’est bien connu, les humains se rassuraient plus facilement quand on faisait ce geste là (du moins c’est ce qu’il pensait après avoir regardé une dizaine de fois tous les épisodes de la série « Happy Days »).
« Ça serait quoi ton vœu petit ? » demanda Rick un grand sourire aux lèvres
« Je… je veux retrouver ma copine… je veux qu’on soit ensemble !
– Ah ah ! C’est tout ? Mais mon p’tit père ça c’est rien du tout pour des gars comme nous ! Ton vœu on va te l’exaucer en 5min montre en main ! »
Nel s’interposa et attrapa Rick par le col de son blouson de biker.
« Écoute-moi bien gros balourd ! Le p’tit est un peu chamboulé, alors tu vas pas lui faire ton numéro de baratineur pigé ?
– Nan mais elle va me lâcher la terreur du volant !? J’ai le droit d’exercer et…
– Trouve toi une autre proie !
– Et comment je…
– Comment tu feras ton business si je te cloue à l’avant de mon bus et que je t’utilise comme bélier pour écraser les Kraglad ? »
Nel entendit un cliquetis métallique venant de sa droite. L’un des chasseurs avait sorti un fusil à canon scié et le pointait en direction des passagers.
« Tu fais quoi là ? » demanda Nel inquiète
– A ton avis ? Je la joue stratégique… mesdames et messieurs, permettez-moi de vous initier à nos règles. En tant que démons, moi, mes camarades et la petite demoiselle ici présente ne pouvons être tués au sens où vous autres mortels l’entendez. Cependant, vous autres, si vous êtes tués, vous repartez immédiatement dans le vortex pour être à nouveau largués au beau milieu de la plaine. Evidemment si cela arrive, votre chère conductrice ne pourra pas faire demi-tour et vous serez obligé d’attendre le prochain bus en évitant les Kraglad… si ces derniers vous mangent… rebelote dans le vortex et ce jusqu’à ce que vous tombiez sur un bus. Croyez-moi ça peut prendre du temps. Alors vu que la diplomatie ne vous convient pas, je vais être un peu plus direct ! Faites un vœu n’importe lequel je m’en fiche, mais vendez nous vos âmes ! »
Rick repoussa Nel d’une pichenette et attrapa dans l’une des grosses sacoches de sa moto une pile de contrat qu’il distribua à Tom, Dana, Mélissa, Kurt et…
« Bah… il est passé où l’asiatique ? » demanda-il en se tournant vers ses associés.
Ces derniers étaient toujours juchés sur leurs motos… mis à part qu’il leur manquait la tête.
Le temps de comprendre, Wulong était déjà en train de le chargé, un katana à la main, prêt à frapper un coup décisif.
Rick s’écroula par terre et se roula en boule : tout démon qu’il était, le combat n’était clairement pas son fort (ce qui avait fait de lui un chasseur d’âme tout trouvé puisque la majeur partie du boulot était basé sur le baratin) et il avait compris à qui il avait à faire.
Nel aussi de son côté avait fini par comprendre ce que Wulong faisait ici, et d’où il avait sorti un katana capable de trancher du démon. C’était tout simplement parce qu’il était un moine exorciste, et que son tatouage était le réceptacle énergétique de son arme forgé au feu de sa volonté.
La lame au fil si parfaitement aiguisé qu’on entendait l’air se déchirer dessus s’approcha de la tête de Rick, mais Nel l’interrompit :
« Bien joué Wulong ! T’es euh… subarashii ? Euh non ça je crois que ça veut dire délicieux… euh… saikyo ? Hein ?
– Saikyo dessu ? » demanda Wulong dont le nom à consonance chinoise ne laissait pas deviner qu’il parlait un japonais tout à fait convenable.
– Euh… oula t’emballes pas mon grand parce que les deux autres trucs que je sais dire en japonais c’est « je te prie de mourir avec ardeur » et « Non grand frère, pas là : c’est trop gênant »… Baisse ton arme s’il te plait hein ? D’accord ? »
Se basant sur les gestes que faisait Nel, Wulong comprit sa demande et relâcha sa posture de combat. Nel en profita pour aider Rick à se relever…
« Aller mon gros : remonte sur ta bécane et fou le camp d’ici avant que je dise à mon pote de te saucissonner façon tempura !
– Mais… les tempuras ce sont des aliments cuits dans une panure ? Tu veux pas plutôt parler de sashimi ?
– Oh ça va hein ! Je m’y connais peut être très mal en cuisine, mais toi et moi on sait ce qui se passera si jamais je le laisse te tailler en cube !
– D’accord d’accord ! Je m’en vais ! Mais qu’il reste tranquille ! »
Sans demander son reste, Rick monta sur sa moto et s’en alla à toute allure le plus loin possible du bus 404. Wulong passa alors son épée dans son dos, et aussitôt elle redevint son superbe tatouage. Il s’avança ensuite prêt de Nel et se mit à genou devant elle de manière très protocolaire. La démone ne sût pas trop comment réagir…
« Euh… Merci beaucoup Wulong : tu nous as bien aidé sur ce coup-là mais… euh, t’attends quoi exactement ? »
Mélissa posa ses mains sur ses épaules et sembla entrer en transe :
« Oh… je vois ! » dit-elle « il veut se repentir parce qu’en ne réagissant pas immédiatement à ton ordre il t’a déshonorée à cause de son impulsivité… il veut que tu le frappe et qu’ensuite tu l’attaches sur le toit du bus pour qu’il fasse pénitence un jour entier…
– T’arrives à voir tout ça rien qu’en lui tripotant les deltoïdes ? » demanda Nel curieuse « faut que tu m’apprennes ! »
Pendant que Nel et Mélissa essayaient de convaincre Wulong qu’il n’avait pas besoin d’une séance de bondage sur le toit du bus, et qu’il aurait largement le temps d’expérimenter des sévices imaginatifs une fois arrivé à Dis, Tom et Dana retournèrent auprès de Kurt. Ce dernier tenait dans ses mains un des contrats que les chasseurs d’âmes avaient perdu pendant l’affrontement et essayait vainement de le compléter en se servant du sang qui avait coulé des plaies des démons en guise d’encre.
Dana posa une main bienveillante sur son épaule et passa l’autre dans les cheveux du jeune garçon qui finit par sangloter bruyamment.
« Là… c’est fini mon grand. Nel a eu raison de ne pas nous laisser parler à ces charlatans.
– J’aurai pu la retrouvé… je… je peux sûrement trouver d’autres chasseurs…
– Il semble que monsieur Wulong soit une sorte d’exorciste : il n’en laissera pas un seul nous approcher…
– Il faut que je sache où elle est… si elle morte ou bien si… »
Nel se planta devant Kurt et le redressa sans ménagement, l’empoignant avec force.
« Ça suffit maintenant Kurt ! J’ai été sympa avec toi parce que t’as eu un réveil difficile, mais maintenant tu vas m’écouter okey ? J’ai vérifié dans les registres, et ta copine voyage en ce moment dans un bel avion fait d’or et d’argent conduit par des emplumés ! C’est une élue de Dieu, et elle va passer le reste de l’éternité au Paradis…
– Je peux peut être la contacter et…
– KURT ! TU NE LA REVERRAS PLUS JAMAIS ! »
Consciente de la violence de ses propos, Nel blotti la tête de Kurt sur son épaule.
« Pardonnes moi… j’aurais pas dû dire ça… Kurt je suis tellement désolée… »
Contrairement aux autres, c’est seulement maintenant que Kurt se senti mourir.
Le vide, le vrai néant, il venait de s’ouvrir béant dans son cœur et le laissait sans rien. Les souvenirs, les bons moments, la chaleur de son corps contre lui, le son de sa voix, sa façon de remettre ses cheveux derrière ses oreilles, son parfum sur les draps lorsqu’elle se levait avant lui, le claquement de ses pieds nus sur le carrelage, son regard beau à en crever quand il se voyait dedans et qu’il se sentait comme la personne la plus importante au monde parce qu’il pouvait exister dans ses yeux… tout ça c’était parti.
Aidé par Nel et Wulong qui le soutenaient, Kurt remonta dans le bus et s’effondra, pleurant comme un môme, hurlant des sanglots déchirant qui tiraillait l’âme de tous ceux qui l’entendaient. Tous reprirent place, mais la bonne humeur du départ laissait place à la mélancolie et à la tristesse…