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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Mouche aigre

Auteur Sujet: Mouche aigre  (Lu 1151 fois)

Hors ligne barnacle

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Mouche aigre
« le: 11 Novembre 2015 à 13:39:54 »
Mouche aigre


   Il y a trop de grumeaux dans sa confiture. De si bon matin, ce dégoût forcé est une trahison, une attaque personnelle : ils ont changé la recette. Et il va falloir qu'il trouve une autre marque. Pas le choix cependant, il doit finir sa tartine. C'est qu'il se lève sans énergie ; il lui faut tout le sucre qu'il peut trouver, tricher, dans son petit déjeuner.
   Des années qu'il n'apprécie plus vraiment son café, qu'il n'en cherche pas un qui puisse le satisfaire. Et maintenant l'abricot est trop grossièrement abricoté et il en veut au monde dans chaque mâchée. Saloperie.
   Une saloperie est rentrée. La fenêtre entrouverte au réveil a suffi. Elle vole et buzze près de la porte, près des fenêtres, toutes les ouvertures sauf celle qui la fera sortir. C'est une idiotie bruyante qui cherche à couronner le tout, une mouche – reine de la merde des petits matins.

   Plus tard au travail, son chef lui reprochera son retard. Bien sûr qu'il est en retard. Comment ne pas être en retard quand tout trébuche le matin – il s'excuse, prétexte un accident sur la route. De sérieux ralentissements. Quelle route ? La route qu'il sait que le boss ne prend pas. Il ne lui doit pas la vérité. Monsieur le patron n'insiste pas.
   Qu'est-ce qu'un retard, hein ? Il n'en travaillera pas moins aujourd'hui. Il fera sa dose de corvée humaine, il rentrera plus tard. Un client lui dira peut-être merci, comme si personne d'autre n'avait pu lui rendre service. L'hypocrisie. Comme si le chef lui-même ne pouvait pas le faire, lui si occupé à se rouler les pouces, à chercher à se désennuyer auprès de ceux qui bossent. Chaque journée à se la jouer strict mais sympa, je pourrais presque être ton pote.
   Oui, feignasse surtout.

   Il choisit d'ignorer la mouche. Il la perd de vue le temps d'amener la vaisselle à l'évier ; sur le chemin de la salle de bain il peut même croire qu'elle est sortie. Le bruit s'est interrompu, ce bruit-là en tout cas. La voisine a déjà lancé une lessive, quelqu'un d'autre sort et ferme sa porte dans le couloir. Les pas s'éloignent. C'est l'accompagnement sonore normal de la vie en appartement, se dit-il sous la douche. Il n'a aucun problème avec ça.
   Ce ne sont que des sons extérieurs. Chacun respecte l'intimité de l'autre. Voilà le problème avec les insectes, ils ne respectent aucune règle. Ils se font partout chez eux.
   Que viennent-ils faire en ville de toutes façons. Pourquoi insistent-ils autant. Un cadavre en forêt devrait leur suffire.
   C'est plus que leur bruit. C'est leur présence.

   Le patron est de nouveau sorti de son bureau. Il ne peut pas y rester, il faut qu'il inspecte son domaine. Que sa bonhomie vienne faire remarquer que peut-être, tu traînes un peu aujourd'hui. Cette aile aurait déjà dû être remplie ; il y a des produits à vider ailleurs.
   Il a été retardé, simple malchance. Deux personnes coup sur coup qui sont venus lui demander des directions, des instructions. C'est un acte tellement difficile que d'acheter quelque chose, il faut le choisir, qu'on le lui choisisse, il faut le trouver, qu'on le lui trouve. Vraiment chaque passage à la caisse est le fruit d'une succession de miracles.
   Bonne chose qu'ils soient polis. Et contrairement au chef, ils ne vont pas lui reprocher son manque de polyvalence, ignorer son habilité à jongler l'avalanche de tâches qui font ses journées. Ils ne vont pas chercher un signe de sympathie malgré les reproches amicaux, et tarder à s'éloigner, à attendre plus qu'un « Ok boss, ok boss ». Ils partent finir leur aventure d'incapables ailleurs.

   S'il le faut il le fera. Il a le temps avant de partir et la bombe pour.
   Un coup de pschitt dans la pièce et dix minutes plus tard la mouche sera au sol. Il ne la reverra probablement pas. Elle partira dans un coup de balai parmi d'autres, retrouvera la poubelle, sera dans son milieu. Et il aura cinq minutes de calme avant d'affronter le trafic.
   Il le fait.
   Le fauteuil qu'il rejoint lui offre sa récompense : l'extase du repos avec un magazine pendant que la bête buzze buzze buzze près d'une fenêtre – pas la bonne. Celle-là est fermée. La mouche semble avoir totalement oublié d'où elle vient, toujours à chercher la sortie au mauvais endroit.
   L'échappée belle était toujours là, disponible pour elle à quelques mètres si seulement elle n'était pas aussi stupide et bornée et incapable de faire une seule, une seule chose sensée. Trouver l'air frais qui la délivrera du poison. C'est probablement trop tard maintenant. Ce sont sans doute ses derniers bourdonnements ; il l'a dosée d'assez près.
   Elle insiste.

   Elle insiste.
   « Je suis sûre d'en avoir vu la dernière fois, ils étaient juste là dans ce rayon. Je le sais parce que c'est exactement ce que mon petit-fils voulait et j'étais venue repérer et je l'avais vu juste là sur cette étagère. Là –
   – Écoutez madame, je vous l'ai déjà dit. On n'en a pas en magasin mais je peux vous le commander si vous voulez et –
   – Mais j'étais venue repérer et je l'avais vu juste là dans ce rayon – »

   Elle insiste mais elle ne meurt pas. Elle se tait. Elle recommence. Cogne contre la vitre.
   Lire est impossible. Chaque phrase est interrompue par cette foutue mouche. Est-ce qu'il faut qu'il y retourne, c'est ça ? Qu'il se lève et l'asperge de nouveau ?
   La bête a des cycles courts – agitation, repos – où le silence se prolonge à chaque coup. Difficile de ne pas la croire mourante ; mais quel animal agonise aussi longtemps et avec tant de force ?
   « C'est la mauvaise fenêtre ! » veut-il lui hurler. Il va falloir qu'il se lève, c'est ça. Toujours à lui de corriger le problème, d'arranger la bêtise du monde.
   Elle se tait. Ne recommence pas. Persiste silencieuse.
   C'est peut-être la fin – mais il ne l'a pas vue tomber. Il la suivait des yeux, et à moins qu'elle soit morte posée dans un recoin, elle ne fait que se taire. Ou c'est vraiment fini.
   Il faut qu'il se lève et aille voir.

   Elle est finalement partie. La mauvaise cliente a écouté le boss mais pas lui. Pourquoi ? Il était raisonnable tout du long, c'est elle qui n'écoutait pas. Mais dès que le patron est venu voir, elle l'a écouté.
   Quel est le problème avec ce monde ? Merde quoi.

   La mouche n'est pas morte. Il est venu la bombe à la main mais il n'ose pas. Quelque chose l'arrête. Quand il s'est approché elle s'est agitée de nouveau, a cogné contre la vitre, avant de retourner hagarde sur le bord de la fenêtre.
   Il pourrait l'avoir en pleine tronche, un jet de poison direct dans ses petites pattes et l'affaire serait réglée. Mais la mouche – sa bêtise – l'attriste. Il ne se sent plus capable de colère. Une faiblesse l'accable tout entier, mouille ses yeux.
   Quelle idiote. Petite idiote.
   Il avance lentement la main et ouvre la fenêtre. La mouche ne bouge pas. Si elle n'est pas morte, elle n'a peut-être plus la force pour atteindre le courant d'air qu'il vient de créer. Il insiste, agite un peu la fenêtre. Elle se soulève, se cogne contre la vitre, s'y pose. Piétine un peu à droite, piétine un peu à gauche.
   Toujours incapable de trouver la sortie.
   Il se désespère. Quelle connerie de mouche. « C'est là ! » veut-il crier. « La sortie est juste là, nette, claire comme le vent. Il n'y a pas l'ombre d'un secret dans ta vie animale, tout y est si simple – si simple alors vas-y. Sors bordel de dieu ! ».
   Il ne fait qu'agiter un peu plus la fenêtre. Il faut qu'elle s'en détache. Qu'elle ose le dernier élan, pour trouver le courant d'air et la liberté.
   Il va abandonner. A quoi bon. Rien de bon, rien de vrai, n'arrive jamais vraiment. Il s'éloigne d'un pas quand enfin elle s'aventure ; volette un peu plus loin ; semble se glisser par hasard dans l'ouverture. Elle est sortie.
   Elle est libre.

***

   « Elle va probablement juste crever dehors, pareil » réalise-t-il. Il la cherchera vainement des yeux sur le chemin de sa voiture. Avec tout ça, il est en retard. Il faudra qu'il s'explique au patron.
   Cette feignasse.
« Modifié: 12 Novembre 2015 à 17:24:21 par barnacle »

Hors ligne Rémi

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Re : Mouche aigre
« Réponse #1 le: 11 Novembre 2015 à 22:48:16 »
Salut Barnacle,
Texte bien différent des deux premiers que tu nous as offert, mais très réussi aussi.
J'aime beaucoup les aller-retour entre la vie du magasin et celle de la mouche. Ce parallèle entre stupidité humaine, enfermement, tâches ingrates et la simplicité de la mouche (pas maligne non plus  :D).
L'écriture est plus simple que sur tes textes précédents, tu ne joues plus avec la ponctuation ou les non-dits mais plus avec la structure, et ça marche drôlement bien. Pas de fautes aussi, c'est agréable.

Dans le détail :
Citer
il lui faut tout le sucre qu'il peut trouver, tricher, dans son petit déjeuner.
en première lecture, j'ai rattaché "tricher" à qu'il peut... j'ai buggué, même s'il n'y a pas de problème de grammaire.

Citer
Saloperie.
   Une saloperie est rentrée. La fenêtre entrouverte au réveil a suffi. Elle vole et buzze près de la porte, près des fenêtres, toutes les ouvertures sauf celle qui la fera sortir. C'est une idiotie bruyante qui cherche à couronner le tout, une mouche – reine de la merde des petits matins.
j'aime bien le changement de langage qui montre l'énervement.
(reine de la merde des petits matin : énorme !!!  :D)

Citer
Un client lui dira peut-être merci, comme si personne d'autre n'avait pu lui rendre ce service.
là, on se dit: quel service ?

Citer
lui si occupé à se rouler les pouces,
je connaissais "se tourner les pouces", pas cette version de la glande

Citer
Il la perd de vue et de tête
bof, pour moi

Citer
Pourquoi insistent-ils autant.
point d'interrogation, non ?

Citer
Bonne chose qu'ils soient polis. Ils ne vont pas lui reprocher son manque de polyvalence, ignorer son habilité à jongler l'avalanche de tâches qui font ses shifts.
pas évident de capter qui sont les "ils" (j'ai cru que c'étaient les clients)
et j'aime pas trop le "ses shifts"

Citer
Ils ne vont pas chercher un signe de sympathie malgré les reproches amicaux, et tarder à s'éloigner, à attendre plus qu'un « Ok boss, ok boss ».
qui sont les "ils" qui attendent plus qu'un "ok boss" ?

Citer
S'il le faut il fera.
"il le fera", nan ?

Citer
il l'a dosée d'assez près.
   Elle insiste.

   Elle insiste.
   « Je suis sûre d'en avoir vu la dernière fois,
:D
(je ne relève pas tout ce que j'aime bien, hein, y a plein de trucs chouettes)

Citer
« Je suis sûre d'en avoir vu la dernière fois, ils étaient juste là dans ce rayon. Je le sais parce que c'est exactement ce que mon petit-fils voulait et j'étais venue repérer et je l'avais vu juste là sur cette étagère. Là –
   - Écoutez madame, je vous l'ai déjà dit. On n'en a pas en magasin mais je peux vous le commander si vous voulez et –
   - Mais j'étais venue repérer et je l'avais vu juste là dans ce rayon – »
techniquement, il faut des demi quadratins :
— Je suis sûre d'en avoir vu la dernière fois, ils étaient juste là dans ce rayon. Je le sais parce que c'est exactement ce que mon petit-fils voulait et j'étais venue repérer et je l'avais vu juste là sur cette étagère. Là –
— Écoutez madame, je vous l'ai déjà dit. On n'en a pas en magasin mais je peux vous le commander si vous voulez et –
— Mais j'étais venue repérer et je l'avais vu juste là dans ce rayon –

Citer
- Mais j'étais venue repérer et je l'avais vu juste là dans ce rayon – »

   Elle insiste mais elle ne meurt pas.
:mrgreen: (énorme ce truc !)

Citer
Est-ce qu'il faut  qu'il y retourne,
deux espaces

Citer
Mais la mouche – sa bêtise – l'attriste.
c'est la conclusion de ton texte : la bêtise attriste (après un bon énervement quand même)

Citer
Rien de bon, rien de vrai, n'arrive jamais vraiment.
l'autre conclusion

Citer
Elle est libre.
liberté, bêtise, hypocrisie... très riche ton texte sous ses airs légers.

Je suis bien content qu'un auteur de ta trempe nous ait rejoints, trois textes et trois supers moments de lecture.
Merci !

Rémi
Le paysage de mes jours semble se composer, comme les régions de montagne, de matériaux divers entassés pêle-mêle. J'y rencontre ma nature, déjà composite, formée en parties égales d'instinct et de culture. Çà et là, affleurent les granits de l'inévitable ; partout les éboulements du hasard. M.Your.

Hors ligne barnacle

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Re : Re : Mouche aigre
« Réponse #2 le: 11 Novembre 2015 à 23:17:36 »
Merci Rémi. Tu décortiques bien comme à chaque fois. J'apprécie beaucoup. Je m'en servirai pour une passe de correction demain.
Il y a des trucs où je ne suis pas très décidé encore (pour le "tricher" par exemple), mais pour répondre à un point en particulier :

Citer
Bonne chose qu'ils soient polis. Ils ne vont pas lui reprocher son manque de polyvalence, ignorer son habilité à jongler l'avalanche de tâches qui font ses shifts.
pas évident de capter qui sont les "ils" (j'ai cru que c'étaient les clients)

L'idée est justement de s'énerver contre le patron sous couvert de féliciter les clients pour ne pas être aussi pire que lui. Dans le sens de "Contrairement au patron, ils ne...". Je vais réfléchir à expliciter ça.

Hors ligne Rémi

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Re : Mouche aigre
« Réponse #3 le: 12 Novembre 2015 à 17:12:53 »
Salut Barnacle,
Les modifs me semblent nickel.
Le passage avec les "ils" pour les clients me choque moins en relecture, même si je pense que ça pourrait être plus clair et donc plus percutant. Je suis curieux de voir ta reformulation si tu y retouches.
J'ai conseillé la lecture à ma dulcinée qui a apprécié.
A+
Rémi
« Modifié: 12 Novembre 2015 à 20:32:02 par RémiDeLille »
Le paysage de mes jours semble se composer, comme les régions de montagne, de matériaux divers entassés pêle-mêle. J'y rencontre ma nature, déjà composite, formée en parties égales d'instinct et de culture. Çà et là, affleurent les granits de l'inévitable ; partout les éboulements du hasard. M.Your.

Hors ligne barnacle

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Re : Mouche aigre
« Réponse #4 le: 12 Novembre 2015 à 17:29:17 »
J'ai opté pour le très simple "Et contrairement au chef, ils", peut-être temporairement.
J'ai aussi changé "shift" dans le même paragraphe en "journées", ce qui du coup m'a fait changer le "journée" plus loin en "aventures"... Je pense que c'est correct.

Citer
Bonne chose qu'ils soient polis. Et contrairement au chef, ils ne vont pas lui reprocher son manque de polyvalence, ignorer son habilité à jongler l'avalanche de tâches qui font ses journées. Ils ne vont pas chercher un signe de sympathie malgré les reproches amicaux, et tarder à s'éloigner, à attendre plus qu'un « Ok boss, ok boss ». Ils partent finir leurs aventures d'incapables ailleurs.
« Modifié: 12 Novembre 2015 à 17:35:51 par barnacle »

Hors ligne Megadonut

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Re : Mouche aigre
« Réponse #5 le: 13 Novembre 2015 à 18:26:13 »
Salut !
Je vais pas regarder précisément ton texte comme l'a fait Rémi, je vais juste me concentrer sur le fond. Ce texte écrit autour d'une petite mouche est très bien, j'ai beaucoup aimé l'emploi du langage familier, justifié et attendu dans ce texte ! La critique de la société est bienvenue est très bien réalisée, rien à redire de ce côté-là  ;) Et j'ai bien aimé la repentance du personnage à la fin, qui essaie de se persuader que ce n'est qu'un insecte stupide et qu'il se reproche un sentiment de culpabilité envers cet insecte. Donc très bon texte, avec de l'expérience et du sens ! Côté négatif, il y a juste ce passage-là que je n'ai pas très bien compris :
Citer
« Je suis sûre d'en avoir vu la dernière fois, ils étaient juste là dans ce rayon. Je le sais parce que c'est exactement ce que mon petit-fils voulait et j'étais venue repérer et je l'avais vu juste là sur cette étagère. Là –
   – Écoutez madame, je vous l'ai déjà dit. On n'en a pas en magasin mais je peux vous le commander si vous voulez et –
   – Mais j'étais venue repérer et je l'avais vu juste là dans ce rayon – »
Voilà, bonne continuation à toi !
"Souviens-toi d'oublier"
Friedrich Nietzsche

"Dis-moi quels livres contient ta bibliothèque, et je te dirai qui tu es"
De moi ^^

 


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