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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Pendant ce temps-là, au Darfour...

Auteur Sujet: Pendant ce temps-là, au Darfour...  (Lu 1384 fois)

Hors ligne E112 / Trompette sournoise

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Pendant ce temps-là, au Darfour...
« le: 05 novembre 2015 à 11:37:22 »
Pendant ce temps-là, au Darfour…


—   J’ai pas faim.
—   Allez, mange au moins tes frites…
—   J’aime pas les frites.
—   Dilan… Ecoute bien papa. Ça n’a pas le moindre sens, ce que tu dis. C’est universel, les frites, tu comprends ? Ne fais pas le malin. Les frites, ça ne se discute pas. C’est comme… être Charlie, ou le football. Ou la loi de la gravitation. Personne ne peut s’y soustraire. Qui m’a foutu un gosse pareil ?
—   Moi, mon amour. Ressers-moi du vin, s’il te plait.
—   Je veux du vin !
—   Mange tes frites d’abord. Ca fait grandir.
—   Cela dit, tu es un peu complice pour cet enfant, tu sais…
—   Ok, mais je bosse demain alors si on pouvait…
—   Je ne vois pas le rapport.
—   Papa, j’ai pas faim.
—   Je m’en fous : tu finis au moins ta mayonnaise !
—   C’est agréable de se retrouver tous ensemble, pour manger. N’est-ce pas ? Ressers-moi du vin.
—   Sur le papier, ouais. C’est splendide. Très Kinder Bueno, comme concept. J’ai vu ça une fois ou deux, à la télé. Et t’as raison : ça donne envie. Sauf qu’à la télé,  les gamins sont allemands et finissent leur foutu bretzel sans faire d’histoire. Tu noteras aussi que les mères de famille ne se pintent pas la gueule à table et qu’elles ne portent pas non plus de survêtement d’intérieur. Ca passerait très mal, à l’écran. Mais à part ça, effectivement, je suis plutôt favorable à ce moment privilégié d’échanges et de gastronomie.
—   Tu ne te nourris plus que de sarcasme, mon amour. Le voilà, ton problème. Ressers-moi du vin.
—   Michelle, sans déconner : tu bois trop.
—   Je veux un dessert !
—   Mange encore six frites et ta mayo, bordel !
—   J’ai pas faim…
—   DILAN ! Merde à la fin ! Sais-tu que des enfants meurent, à trois heures d’avion de chez nous ? Tu le sais, ça ? Regarde cette photo d’un enfant en train de mourir de malnutrition. Observe-le attentivement. Tu vois, ces mouches posées sur son visage émacié ? Et cette cage thoracique saillante ? Et son gros ventre paradoxal, presque comique ? Ce sera TA faute si tu ne termines pas cette assiette. Cet enfant du Darfour est en train de mourir par TA faute. Il ne fera jamais de vélo, avec ou sans les petites roues. Tu ne le croiseras certainement pas au parc. Vous ne chanterez ensemble aucune comptine idiote. Tu te rends compte ? Le monde ressemblerait un peu moins à l’enfer de Dante si tu finissais tes frites sans faire chier papa et maman.
—   Tu y vas un peu fort, mon amour…
—   Un peu de culpabilité judéo-chrétienne n’a jamais fait de mal à personne. Mon père me cognait avec une ceinture, je te rappelle.
—   Tu réalises quand même que la famine au Darfour et la situation dans l’assiette de notre enfant sont deux évènements distincts, rassure-moi…
—   Eh bien, si tu avais lu Noam Chomsky, comme je te l’ai conseillé, tu saurais que…
—   Je veux un dessert !
—   Comment on demande, mon cœur ?
—   Bordel… J’abandonne. File-lui un putain de dessert, qu’on en finisse.
—   Ne remets pas en question mon autorité, François.
—   C’est-à-dire que je bosse, moi, demain…
—   Je veux une glace !
—   Une glace, ce n’est pas un dessert mon ange.
—   Techniquement, si, Michelle. Quand même…
—   Une glace !
—   On dit : je voudrais une glace.
—   Tu as raison de lui enseigner le conditionnel. Il a trois ans et demi, après-tout…
—   Ne remets pas en question ma grammaire. Ressers-moi du vin.
—   Si t’étais moins torchée en permanence, je te baiserais encore.
—   …
—   Il te plait, ce conditionnel ?
—   Si t’étais un homme, pour changer, je boirais certainement moins.
—   Je veux du pain !
—   Je « voudrais » du pain, mon ange.
—   GLACE !!!!
—   Ça fonctionne parfaitement, ton truc, chérie. Dilan, écoute moi bien maintenant : finis au moins ton ketchup. C’est du Heintz, ma gueule. Ça coute un bras et y’en a qui bossent.
—   Tu as raison de lui enseigner les grands principes du capitalisme. Et il a quatre ans, au passage.
—   Quatre ans ? T’es sûre ?
—   A peu près, oui…
—   Merde.
—   Ressers-moi du vin.
—   Passe-moi le sel.
—   Tu sales trop, François. Un jour, tu vas crever.
—   Ce ne sera pas trop tôt.
—   Tu n’es donc pas heureux, mon amour ?
—   Je suis un homme blanc de trente-trois ans appartenant à la classe moyenne d’une société occidentale quelconque. Je ne suis même pas censé être heureux. Pas un seul instant. Ma frustration est moteur de croissance. Ma névrose, une opportunité politique. Si tu avais lu Houellebecq, tu…
—   Comment s’est passée ta journée au bureau ?
—   Effroyable. Comme toujours. J’envisagerais presque une reconversion vers un secteur qui puisse apporter un peu de sens à mon quotidien. Développement durable, coopérative agricole, je ne sais pas.
—   Tu n’es pas sérieux ?
—   Bien sûr que non. On n’est pas des sauvages. Passe-moi le fromage.
—   Tu pourrais éviter de me souffler ta fumée au visage, s’il te plait ? On mange.
—   Ça va…
—   Bonjour l’exemple !
—   Il comprend rien, ce môme, de toute façon.
—   Non ? Vraiment ? Alors explique-moi pourquoi il essaie de tirer sur une frite, là…
—   Ahah. Tu ferais mieux de la manger, Dilan. Ça se fume pas, une Mc Cain ! Il est couillon, quand même… C’est chou, non ?
—   « Chou » ? Un enfant qui fume une frite ? Selon quels critères est-ce que ce serait chou ? Sa putain de courbe de croissance ?
—   Pourquoi tu t’emportes, ma belle ?
—   Je ne m’emporte pas : je suis hystérique. Et bipolaire. Et borderline. Connard. Ressers-moi du vin.
—   Comme tu voudras.
—   Tu te souviens, quand nous allions au restaurant ?
—   Il y a des choses qu’il faut mieux oublier.
—   Il vaut mieux oublier.
—   Faux.
—   Non, vaut.
—   Non, je dis : ta gueule. Je conjugue aussi bien que toi.
—   UN DESSERT !
—   Et une fessée, ça te tente, petit con ?
—   Non, pas la fessée. Merci papa.
—   Bon. Je vais te laisser débarrasser, ma belle. Il me semble que je bosse, moi, demain.
—   François ?
—   Quoi ?
—   Bon appétit…
—   C’est trop tard, Michelle. Encore une fois. Mais merci. Et ne pleure pas, ok ? Tout ira bien.
—    Est-ce que tu pourrais me resservir un peu de…
—   Tu sais quoi ? Bois au cubi, mon amour.
—   François ?
—   Quoi encore ?
—   Le gosse… Il mange sa main.
—   Sans déconner, qui m’a foutu un gamin pareil ?
—   Dilan ! N’avale pas tes ongles, d’accord ?
—   …
—   Et garde l’autre pour demain.

Hors ligne Kanimp

  • Calame Supersonique
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Re : Pendant ce temps-là, au Darfour...
« Réponse #1 le: 05 novembre 2015 à 13:05:03 »
Une tranche de vie bien réelle que voila.

Ce texte m’a remémoré quelques épisodes de ma vie.
Celle où dans un groupe de jeunes un boudin noir est arrivé dans mon assiette sans le demander. Sous prétexte qu’ailleurs dans le monde des enfants meurent de faim. Manger plus que de raison parce qu’ailleurs d’autres meurent de faim est un concept qui m’a toujours échappé.

Ma mère qui hormis à la fin de sa vie où elle ne pouvait plus en manger n’aimait pas les frites. Elle était obligée d’en manger pendant la guerre. Mais grands parents proche de fermiers avait la graisse pour les faire. A cette époque c’était le règne de la débrouille.
Revoir cette scène dans un autre contexte, où forcer l’enfant de manger des frites car c’est emblématique d’une certaine universalité, comparativement à le forcer à les manger car il n’y a rien d’autre. Cela pose question.

Le seul point noir que j’ai rencontré, le texte est un dialogue à trois. Il m’a été difficile par moment de déterminer qui parle à qui.

Par exemple ici :
   Dilan ! N’avale pas tes ongles, d’accord ?
—   …
—   Et garde l’autre pour demain.

Le … peut être l’enfant, mais je ne suis pas certain. Les deux autres phrases est-ce la mère ou le père.

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Hors ligne SoDeb

  • Aède
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Re : Pendant ce temps-là, au Darfour...
« Réponse #2 le: 06 novembre 2015 à 00:24:48 »
J'ai bien aimé...
C'est drôle et acide.
Le seul truc qui m'a un peu chiffonné c'est le changement de ton des parents, par moments ils s'insultent puis à la phrase suivante ils se ressortent un "mon coeur" ou un truc du genre. On s'attendrait à ce que le ton monte monte monte ...
C'est comme le gosse qui gueule et puis quand son père parle de fessée, d'un seul coup c'est non s'il te plaît papa, ou un truc du genre.
Et puis peut être que le gosse pour plus jouer sur les contradictions de ses parents, même à 4 ans, il capte quand même l'opposition entre eux...
Mais bon, sympa, ce texte...
Mon blog, c'est un blog.
Avec des articles, format classique. Avec des fictions courtes. Avec des images que j'ai - dans une écrasante majorité - créées de mes petites mains.
C'est Maman de Plume. Fictions et réalités d'une maman du XXIème siècle.

https://mamandeplume.wordpress.com

Hors ligne Rémi

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Re : Pendant ce temps-là, au Darfour...
« Réponse #3 le: 12 février 2016 à 23:32:23 »
 :D
Bon gros délire ce texte.
Le fait qu'on n'aie aucune didascalie rend le truc encore plus barré. Les deux adultes sont bien cinglés à leur niveau et on se doute que le gosse finira sur la même pente. Et puis cette façon de traiter de sujets "graves" par l'absurde, ça me rappelle Boris, même si ici c'est un peu plus bourrin  :mrgreen:.

Allez, resserre moi du vin...

Au plaisir,
RdL
Le paysage de mes jours semble se composer, comme les régions de montagne, de matériaux divers entassés pêle-mêle. J'y rencontre ma nature, déjà composite, formée en parties égales d'instinct et de culture. Çà et là, affleurent les granits de l'inévitable ; partout les éboulements du hasard. M.Your.

Hors ligne Elisedu18

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Re : Pendant ce temps-là, au Darfour...
« Réponse #4 le: 13 février 2016 à 00:27:08 »
J'ai bien aimé, c'est très marrant, et ça me rappelle de vieux souvenirs... :-¬? :-¬?

Après, ce que j'ai bien aimé, c'est au début, le père est tout calme, et d'un coup, il s'énerve. Ca m'a bien fait marrer. :viviane: :viviane:

Bonne continuation!
"Je sais bien que tu es morte, mais je crois qu'il y a dans tout être humain quelque chose qui ne peut pas disparaitre."
"Parfois, on demande à notre corps de parler à notre place de nos douleurs, des histoires qu'on cache en soi."
Ava Dellaira, Love letters to the Dead

Hors ligne pehache

  • Grand Encrier Cosmique
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Re : Pendant ce temps-là, au Darfour...
« Réponse #5 le: 13 février 2016 à 08:19:22 »
C'est bien mené, noir à souhait, gluant et gras comme le chagrin.

Hors ligne AJGF

  • Calligraphe
  • Messages: 141
Re : Pendant ce temps-là, au Darfour...
« Réponse #6 le: 13 février 2016 à 10:16:45 »
Bonjour,

Un texte comme je les aime. Un peu d'humour noir et beaucoup de décalé.

Ca m'a fait sourire.

Au plaisir.

 


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