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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Lily

Auteur Sujet: Lily  (Lu 5077 fois)

Verasoie

  • Invité
Lily
« le: 31 janvier 2009 à 10:17:23 »
C'est une nouvelle que j'ai écrite en terminale, pour un concours "les nouvelles Lorraines" ou un truc comme ça. Cette participation partait d'ailleurs d'un défi ("quand on aura gagné le premier prix on part voyager" ou un truc comme ça).
Le concours imposait une limite de douze pages (mais en taille 14 --') donc la version que je leur ai envoyée, après relecture, me paraissait trop rapide pour être crédible, je l'ai retravaillée. Je pense que le début est peut être trop lent pour être accrocheur, du coup, mais je sais pas trop. Il y a huit pages en taille 10, du coup, j'aime pas couper mais c'est vraiment long, donc je pense que je vais faire trois parties, voilà.
(Bon j'ai conscience qu'il y a quelques passages un peu stéréotypés. xD)

Edit : je poste dans l'index dès que j'ai fini de la poster^^


***
Mme Conrad, 30 mai 1999.

« Si je connaissais la petite ? Bien sûr, ses parents et elle, c’étaient mes voisins, si vous voulez savoir. Évidemment, après tout ça, les parents ont déménagé, et je ne sais pas où ils habitent maintenant… Mais à l’époque, on était assez proches, sa mère était une de mes amies, en fait. On prenait souvent le bus ensemble pour aller à la ville. Et puis dans des quartiers comme ici tout le monde connaît un peu tout le monde, vous voyez, alors on discutait souvent, c’était normal. Moi je prenais le bus parce que je peux pas conduire, que voulez-vous, à mon époque, les femmes conduisaient pas. La mère de la petite, elle, elle pouvait, mais elle prenait quand même le bus. Les transports en commun préservent la planète, qu’elle disait, quelque chose comme ça. Croyez-moi, ces gens là, ils avaient des valeurs. Et la petite, d’avoir grandi dans une famille comme ça, ça pouvait lui faire que du bien. Ses parents l’aimaient tellement, vous savez, qu’on était tous attendris par la petite famille. Dès qu’ils sont arrivés, dès qu’ils ont emménagé. C’est à ces gens là qu’on souhaite tout le bonheur du monde, et pourtant… Parfois, on se demande s’il y a vraiment une justice, et…
Oui, j’y viens, j’y viens. En fait tout ce qui est arrivé, c’est la faute du gamin. On le voyait, des fois, en ville, il marchait tout droit en regardant autour de lui, ou alors des fois il regardait pas du tout, que ses pieds. En tout cas il avait l’air louche, moi je l’ai toujours su. C’était pas un gosse à fréquenter, encore moins pour une gamine comme elle. Si vous aviez vu ses yeux ! Comme ceux d’un chien qui s’apprête à mordre. Si elle avait connu la rage et tout, elle se serait méfiée, mais pensez-vous, une pauvre petite heureuse comme celle-là, elle pensait qu’elle avait aucune raison d’avoir peur des gens. Moi je savais qu’il était dangereux, celui là, mais j’avoue que j’aurais jamais cru qu’il pouvait aller aussi loin. C’est ça qui nous a tous bouleversés, si vous voulez savoir. Parce que même un gosse aussi bizarre, avec cet air toujours effronté… qui aurait pensé qu’il irait jusqu’à tuer quelqu’un ? »

21 janvier 1999.

« À ce soir, ma chérie ! »
« C’est ça. »
Je ferme la porte et je traverse la cour. L’air est frais, il fait encore noir, et la route est noyée par la brume. Bientôt, le brouillard engloutit la maison derrière moi. Quelques lampadaires bordent le chemin, avec leur halo de lumière orange dans le brouillard, mais dans ces quartiers en périphérie de la ville, ils sont peu nombreux et montés à des intervalles irréguliers. Il y a dix ans, il n’y avait que des champs ici, puis quelques maisons ont été construites à des endroits épars, comme la nôtre, et au fil des années le quartier deviendra un ensemble de rues flanquées de bâtiments. J’aime partir de chez moi, le matin, puis m’éloigner de la route et des quelques lumières. Quand tous les bruits sont étouffés par la brume, je pourrais croire que le reste du monde a disparu, et qu’il n’y a plus que moi. Moi qui marche, qui erre plutôt, à travers un pré désertique, pour l’éternité, sans aucun but.
Mais il y en a un, malgré tout. Des taches lumineuses et orangées se distinguent au loin, pour devenir de plus en plus nettes. Le sol d’herbe humide se raffermit sous mes pas, terre battue, puis de nouveau la route. À quelques mètres se trouve l’abri en bois, où quatre jeunes attendent déjà le bus. Deux gars, sur la gauche, parlent entre eux. Fort. L’un éclate d’un rire gras. Une fille, les yeux rivés sur un miroir de poche, les souligne d’un trait de crayon noir. Je me dirige résolument vers le lampadaire sur la droite, et je m’y appuie. Une autre fille est assise sur le banc de l’abri et fume une cigarette. Elle essaye de croiser mon regard pendant quelques secondes, puis elle soupire ostensiblement, se lève et vient vers moi. Je sens l’odeur de sa clope avant même qu’elle n’ouvre la bouche.
« Alors, tu dis plus bonjour ? »
« J’t’avais pas vue. »
« C’est quoi cette voix, t’as le rhume ? T’as encore pas dormi de la nuit ? »
Inutile de répondre, je ne m’en donne donc pas la peine. Elle lance deux ou trois phrases de plus pour engager la conversation, et ses mots se perdent dans la brume. Je sais que je n’ai pas besoin de justifier mon mutisme, car elle se fera un plaisir d’imaginer elle-même une douzaine d’hypothèses. Tout à l’heure, la moitié de ma classe aura été convaincue par ses soins que j’ai subi une quelconque opération des cordes vocales.
Je soupire, trop discrètement pour qu’elle l’entende. Les phares du bus éclairent le brouillard à une vingtaine de mètres. Elle tourne la tête, les aperçoit, tire rapidement sur sa cigarette, deux fois, crache sur le sol et jette le mégot. Mes yeux s’attardent un instant sur la petite braise qui luit faiblement dans la nuit, tandis que les quatre autres se pressent stupidement contre la porte du véhicule. La cigarette s’éteint. Je monte à mon tour.

21 janvier, nuit.

Une musique électrique et désagréable, trop de personnes et trop peu de lumière, une chaleur étouffante. Je regrette déjà d’être venue. Quand Hélène m’a tirée par la manche, à la sortie des cours, pour m’amener ici, je l’ai suivie sans broncher. Je voyais là une occasion pour rentrer un peu plus tard, peut-être un moyen d’inquiéter mes parents, un peu. Sortir le vendredi soir n’est qu’une façon parmi d’autres de rompre l’ennui.
Quelqu’un se cogne contre mon dos et disparaît aussitôt dans la masse humaine. Ma main accroche des cheveux gras, mon coude en s’écartant brusquement cogne le verre d’un type assez grand. Il jure évasivement et ne me remarque même pas. Je me fraye un chemin entre des corps suants et j’attrape une bière sur la table. J’avais remarqué un canapé dans un coin de la pièce, mais un couple est en train de s’y embrasser langoureusement. Je veux m’asseoir mais le seul fauteuil encore libre a de bonnes raisons de l’être, car il est mouillé, probablement de bière. Je réalise que la bouteille que je tiens à la main est tiède ; je la pose à mes pieds et m’enfuis de cette atmosphère étouffante, saturée de personnes que je n’apprécie même pas. À peine sortie de la pièce, je respire mieux, ma poitrine oppressée se détend. Je longe le couloir, récupère mon sac et ma veste sous un tas d’autres affaires, et je sors dans l’air glacé de la nuit d’hiver. Je ne sais même pas chez qui se déroule cette fête, et je ne m’étais pas demandé avant de venir comment j’allais rentrer chez moi. Je sais que je suis dans un de ces petits villages bourgeois qui bordent la ville où se trouve le lycée. Il me suffit de retrouver le centre, et de là je n’aurai qu’à remonter ma ligne de bus. À pieds, j’en ai pour deux heures, peut-être plus. La nuit est calme et agréable, idéale pour ne plus penser à rien. Je commence à m’éloigner de la maison, de laquelle émane encore le martèlement de la musique, et…
Il y a un type allongé dans l’herbe.

***

Fourmillement sous mes doigts. Dans mes cheveux. Caresse nocturne. On ne voit pas d’étoiles, ce soir, parce qu’il y a trop de brouillard. Fermer les yeux, lumières qui dansent devant mes paupières. Ouvrir les yeux. La brume. Qui m’enveloppe, qui m’emporte, qui me perd. J’aspire l’air, calme et glacé. Un vent agite les brins d’herbe qui se couchent sur le sol, effleurent mes bras. Contre mon dos et mon bassin, sous mes doigts et mes chevilles, la masse de la terre qui m’embrasse. Vibration dans le sol, dans ma tête. Quelque chose résonne au loin, quelque part. Caresse des brins d’herbe. Fermer les yeux, le noir à nouveau, la berceuse du vent. Quelque chose qui vient, un bruit régulier qui se rapproche.
« Hé ? Ça va ? »
Je m’arrache à l’étreinte de la terre, je recule. Qui es-tu ? Chute. Je bascule, dois m’agenouiller. Fourmillement sous mes doigts, martèlement à mes tempes. Le monde a changé de sens, trop vite. Elle se penche, nouveau vertige. Qui es-tu ?
C’est Lily.
Tu en es sûr ? Taches blanches devant mes yeux. Les fermer et les ouvrir à nouveau. L’obscurité, je ne vois pas. Je ne sens que l’air, le vent qui m’enveloppe et soulève mes cheveux, elle…
C’est elle. C’est Lily.

***

« Lily ? »
Il fait trop noir pour que je puisse savoir si je l’ai déjà vu ou non. En tout cas, sa voix m’est étrangère. Elle est hésitante, un peu enrouée, comme celle de quelqu’un qui ne parlerait jamais. Il s’est relevé très vite quand je lui ai parlé, il m’a regardée, a eu un mouvement de recul, et puis il est tombé à genoux. J’ai pensé que c’étaient de simples vertiges ; avec ce froid et le temps qu’il a sûrement passé allongé, cela n’aurait rien eu d’étonnant. Mais il a soudain eu l’air rassuré, comme s’il m’avait reconnu. Ou plutôt, il a cru reconnaître une certaine Lily. En fait, il est probablement saoul. Il faut au moins ça pour aller s’allonger en tee-shirt dans l’herbe humide et glacée.
« Ça va, tu peux marcher ? »
Il me regarde encore pendant un temps, et se relève, avec l’air plus assuré. Maintenant que mes yeux se sont accoutumés à l’obscurité, je peux être sûre que je ne l’ai jamais vu. Si tel avait été le cas, je l’aurais sûrement remarqué, car il a des yeux étranges, exorbités - peut-être à cause de l’obscurité ou de l’alcool - et l’air d’être complètement perdu. Il est plutôt maigre, avec des cheveux mi-longs et emmêlés, et même s’il ne se tenait pas en tee-shirt dans le froid de l’hiver, je suppose qu’il ne passerait pas tout à fait inaperçu.
En fait, il ne donne pas l’impression d’avoir bu. C’est plutôt comme s’il était toujours dans cet état d’éveil surnaturel, aux aguets, comme s’il possédait une sorte d’hypersensibilité à chaque mouvement du monde qui l’entoure. Il semble déjà s’être totalement ressaisi, et il m’observe, il me scrute sans retenue. Chez n’importe qui d’autre, ce regard m’aurait révoltée. Mais là, curieusement, il ne me gêne pas.
« Lily… »
À présent, il a dû être capable de voir mon visage correctement. Il s’accroche à ce prénom… Soit, il faudra faire avec.

***

Tu l’attendais. Tu attendais Lily, est-ce que tu te souviens ? Et elle est venue.

C’est elle ?
Regarde. Regarde ses cheveux courts, ses vêtements noirs, sa peau lisse. Ses doigts frêles posés sur ton poignet. Elle a peur que nous retombions.
« Où est-ce que tu habites ? »
Réponds.
« Au centre. Un appartement. Je… »
Marche.
Caresse nocturne dans mon cou, sur l’humidité de mon col. Je marche, Lily me suit. La vibration derrière nous s’atténue, nous embrassons l’obscurité. Je marche, pour toujours.
Elle a des cheveux raides, très fins, coupés au carré. Un chapeau. Sur sa peau blanche, il y a une fine veste noire. Sa gorge, sa nuque sont nues, le brouillard les enlace. Elle se tient très droite, avance assez vite. Sa tête est à hauteur de mon épaule. Calme respiration, se transforme en une vapeur blanche et frôle ma peau. J’en sens la chaleur fugitive. Ses yeux noisette restent braqués devant nous.
Nous traversons le village endormi aux résidences cossues. Odeurs d’hiver, musique du vent dans les conifères. Les rues qui se mêlent et se décroisent. Lumière crue des lampadaires, deux ombres dansantes devant nous puis derrière, devant, puis derrière. Plus de lumière, seulement la route, droite, déserte. Le vent, plus rapide et plus froid. Un halo au loin, puis la ville de plus en plus nette et bleutée. Une large rue. Les ombres derrière nous, puis devant, derrière et devant. Les ombres à gauche et la rue à droite, plus petite. Le bruit de nos pas résonne contre les murs des hauts bâtiments. Une autre rue, plus étroite. Une autre…
« C’est ici ? Tu connais le code, hein ? »
La rue aussi nue et déserte que les autres. La porte vitrée, le poids écrasant des étages immobiles. J’avance mes doigts et tape machinalement sur les touches froides. Je me retourne. Elle n’est plus là.
Elle a disparu ? Où est-elle ? Imbécile ! Tu l’as laissée s’enfuir. Elle ne reviendra jamais.
« Hé bien… Bonne nuit. De toute façon, je ne suis plus très loin de chez moi, là. Peut-être à une prochaine fois.»
Regard à ma gauche. Chapeau noir, peau blanche, silhouette fragile dans la lumière crue du lampadaire. Elle avait simplement glissé sur mon côté pendant que je tapais le code.
« Bonne nuit. »
Un sourire, un demi-tour. Les mêmes pas assurés, qui résonnent doucement. Plus qu’une seule ombre, bientôt engloutie par celle du bâtiment.
« Modifié: 08 février 2009 à 10:20:19 par Verasoie »

Hors ligne Gros Lo

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Re : Lily
« Réponse #1 le: 31 janvier 2009 à 18:07:36 »
Gloups.

J'ai bien aimé ^^

Citer
Elle tourne la tête, les aperçoit, tire rapidement sur sa cigarette, deux fois, crache sur le sol et jette le mégot.
Citer
La brume. Qui m’enveloppe, qui m’emporte, qui me perd.
:coeur:


Citer
peut-être à cause de l’obscurité ou de l’alcool - et l’air d’être complètement perdu.
en enlevant "être" je trouve que c'est plus fluide.

Citer
Odeurs d’hiver, musique du vent dans les conifères.
j'aime pas trop la deuxième partie, j'pense que c'est dû à la rime (involontaire je pense ?) hiver/conifères...


pour le reste, on sent un peu la mécanique tragique de tes autres textes, mais c'est vraiment atténué, en tout cas pour l'instant, sûrement parce que l'intrigue est beaucoup moins étirée chronologiquement..., donc j'ai un peu moins aimé que Poisons ou Fusains. Mais c'est quand même vachement bien. Et puis comme c'est pas fini finalement...
« Modifié: 01 février 2009 à 14:54:42 par Loredan »
dont be fooled by the gros that I got ~ Im still Im still lolo from the block (j Lo)

Hors ligne Spes

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Re : Lily
« Réponse #2 le: 31 janvier 2009 à 20:11:17 »
Bonsoir ^^
Comme dans Fusains, on retrouve une ambiance particulière, mais peut-être pas aussi oppressante.. En toute honnêteté, il m'a moins plu, sûrement parce qu'il est plus court et moins approfondi - notamment au niveau des relations entre les personnages - mais cela ne signifie pas que je n'ai pas aimé pour autant. J'apprécie beaucoup ce style qui t'est particulier.. et cours lire Poisons

A propos de la fin, je la trouve un peu trop ouverte, rapport au mystère qui plane depuis la lettre
Côté ponctuation, je suppose que l'absence d'espace devant les points d'exclamation et d'interrogation est un choix, mais ça m'a un peu gêné
Merci pour ce texte =)
« Modifié: 31 janvier 2009 à 20:13:56 par Spes »

Hors ligne ernya

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Re : Lily
« Réponse #3 le: 31 janvier 2009 à 22:38:15 »
je crois pas avoir tout compris non plus, enfin bon, je suis pas non plus dans un étatv très éveillé en ce moment, lol

j'ai pas beaucoup accroché en fait
je n'ai pas réussi à m'accrocher aux personnages comme dans tes autres nouvelles que j'avais beaucoup aimé
mais d'un autre côté, c'est pas vraiment la même écriture donc on peut pas trop comparer :P
en fait, je pense que ça gagnerait à être plus condensé, mais ce n'est que mon avis ;)
"Je crois qu'il est de mon devoir de laisser les gens en meilleur état que je ne les ai trouvés"
Kennit, Les Aventuriers de la Mer, Robin Hobb.

Verasoie

  • Invité
Re : Lily
« Réponse #4 le: 01 février 2009 à 09:36:54 »
C'est parce qu'elle est pas finie xD J'ai voulu la poster en deux fois, sinon je trouvais que ça faisait vraiment trop long. Désolée pour la méprise ^^
Voilà la suite :P (ça fait plus long mais y'a des retours à la ligne)

***

11 février 1999.

Il n’est pas là, il n’est pas venu.
Je ne lui ai pas reparlé depuis ce soir étrange où je l’ai raccompagné chez lui. J’ai retrouvé mon chemin d’après l’itinéraire du bus, comme je l’avais prévu, et j’ai regagné ma maison sans faire de bruit, sans réveiller mes parents endormis. Le lendemain matin, le souvenir de la soirée passée ressemblait plutôt à un songe. Pourtant, chaque détail était resté gravé en moi, le froid, la brume, les lumières crues et nos silhouettes qui s’y découpaient.
Le lundi suivant je l’ai cherché des yeux, au lycée, et je n’ai pas tardé à l’apercevoir. Il a cette sorte d’aura qui m’intrigue et m’attire. Mais contrairement à ce que je pensais, personne d’autre ne semble y être sensible; il évolue comme un spectre au milieu de visages impassibles.  Je suppose que moi aussi j’ai pu, à plusieurs reprises, le croiser sans le remarquer, même si cela m’est impossible maintenant. Pourtant, je ne fais que guetter sa présence, faire en sorte qu’il soit le plus souvent possible dans mon champ de vision. Il est devenu un élément indispensable à mon décor. J’ai assimilé ses déplacements, les couloirs où il se trouve, les personnes qui l’entourent et avec lesquelles il converse peu, les couleurs qu’il porte - blanc ou gris. Il m’est toujours plus facile de l’avoir à portée de regard.
Le dégoût que m’inspirent tous les autres autour de moi, ces minettes obsédées par leur maquillage et ces types aux manières envahissantes, n’a pas faibli. L’ennui des cours que je suis, les pénibles heures à attendre la fin de la journée, rien de tout cela n’a été rendu plus supportable par sa présence. Je me plais simplement à l’étudier, encore et encore. Ses yeux écarquillés, son regard perdu que j’avais remarqué la première fois que je l’ai vu, donnent l’impression qu’il absorbe tout ce qu’il regarde. Comme s’il pouvait tout accueillir en lui et tout remodeler. J’aimerais qu’il puisse engloutir la ville entière et ses alentours, et les noyer dans les ténèbres.
Mais aujourd’hui, il n’est pas venu. Mes yeux ne savent plus trop où se poser, ils scannent vainement la foule à la recherche d’une personne qui, comme moi, ne sait pas vraiment s’emboîter avec le monde qui l’entoure. Je veux m’échapper de ce quotidien étouffant. Où peut-il être ?
13 février 1999

Fièvre. Une chaleur étouffante. Je me noie et les ténèbres m’entourent.
Imbécile. Tu n’es qu’un imbécile.
Je respire des miasmes de ténèbres. Non, je ne respire pas, je ne peux plus…
Bien sûr que tu peux.
Arrête, sors, va-t-en ! S’il te plait…
Commence par te tirer de ce cauchemar. Ouvre les yeux.

Je t’en prie…
Ouvre les yeux.
Il fait noir. Je t’en supplie !
Il ne fait pas noir.
J’ai mal…
C’est normal. Ça va passer. Ouvre les yeux.
Va-t-en !
Si tu crois que ça m’amuse de partager ton délire…

J’aspire l’air en moi. Sorti de l’eau, enfin, et les ténèbres…
Ouvre les yeux.
Pénombre.
Tu vois, il ne fait pas noir.
J’ai peur…
Tu n’es qu’un imbécile, incapable de te tirer seul d’une simple frayeur. La fièvre ne te tuera pas, tu ne te noies même pas. Mais tu as trop peur de quitter tes chères ténèbres. Tu crois que tu vas disparaître si tu ouvres les yeux.

J’ai peur…
Ne t’inquiète pas, nous l’avons trouvée. Lily. Et elle nous tirera tous les deux de là, elle te rendra à ton calme glacé, elle me séparera de tes délires. Plus jamais tu n’étoufferas sous la fièvre, et je serai libre de ta pénible conscience.

Bientôt ?
Nous l’avons trouvée. Elle viendra à nous. Elle saura quoi faire. Tu l’as vue, toi aussi, tu as vu sa silhouette assurée, son aura de sécurité, tu l’as vue et tu sais qu’elle peut nous protéger.
Elle est belle.
Elle nous sauvera.
26 février 1999.

Ce matin, alors que je sortais d’un cours, mon regard s’est enfin posé sur sa silhouette égarée. Je n’avais pas encore pris conscience de son importance dans mon décor. Et ce matin, alors que jusqu’ici il ne semblait même pas se souvenir de moi, il s’est retourné et m’a aperçue. Il m’a regardée quelques secondes puis, comme si un souvenir refaisait surface, il a sourit. Et le courant des élèves se dirigeant vers la cour m’a emportée.
Je l’ai entraperçu de nouveau, plusieurs fois dans la journée, comme à mon habitude, et une fois de plus, en sortant du lycée. En franchissant la grille, je l’ai vu se diriger vers une partie de la ville que je ne connaissais pas, à l’opposé de son propre quartier. Je pouvais me demander où il allait, imaginer quelques fables à son sujet comme je le faisais parfois. Je pouvais monter dans le bus bondé et rentrer chez moi. Je l’ai suivi.
Nous sommes loin du lycée, à présent, et il ne s’est toujours pas arrêté. Il avance vite, je le suis quelques mètres derrière. Son ombre décharnée se découpe nettement sur le trottoir, sous les lumières oranges des lampadaires. J’éprouve un curieux sentiment de culpabilité à marcher ainsi derrière lui dans les rues qui deviennent des ruelles, et où de moins en moins de voitures circulent.

***

Les nuits d’hiver sont celles où l’on voit le mieux les étoiles, tu sais. Mais pas ici, il y a trop de lumière. Plus loin, encore. Cette fois, nous allons aller jusqu’au bout. Calme et glacé. Continue à avancer, fuis la lumière. Il y en a moins par ici. Et tu verras que là bas, il n’y en a plus, ce sont les ténèbres. Celles que tu aimes, n’est-ce pas ? De vraies ténèbres, sans fièvre, sans délire. Calmes et glacées. Tourne vers cette rue un peu plus sombre, sans la laide lumière orange. Nous allons nous enivrer du calme jusqu’au vertige, et…

« Tu vas où ? »
Lily ?
***

Il sursaute. Il ne m’avait pas entendue arriver. Pourtant, plus les rues s’étrécissaient et plus le bruit de nos pas résonnait dans la nuit silencieuse. Le vent froid a longtemps caressé ma gorge, et ma voix me semble être étrangère, venir de nulle part. Elle est hésitante, et éraillée.
« Je sais pas. »
Drôle de réponse. La voix enrouée, elle aussi. Il avait l’air assuré quand il marchait, mais maintenant j’ai l’impression de l’avoir juste tiré d’un rêve. Comme si j’avais réveillé un somnambule. Est-ce que je vais devoir le raccompagner comme la dernière fois ? Est-ce qu’il a toujours besoin que quelqu’un veille sur lui ? Lentement, il pivote et commence à retourner sur ses pas. Il s’arrête tout de suite et me regarde. Le lampadaire de la ruelle, bleuté, l’éclaire de sa lumière crue, et je prends soudain conscience de son aspect épouvantable. Avant son absence, ses traits n’étaient pas aussi creusés, ses cheveux aussi emmêlés. Dans un visage maigre, les yeux paraissent toujours plus gros ; les siens sont effrayants. Je frissonne, mais je soutiens son regard, avant de me rendre compte qu’en réalité, il s’est égaré quelque part sur le mur derrière moi. Il semble essayer encore une fois de se tirer de sa rêverie, recommence à marcher, et je lui emboîte le pas. Peut-être est-ce pour rompre le silence de la rue devenu bien trop écrasant, ou parce que mes pensées se bousculent violemment ; les mots se mettent à franchir mes lèvres, comme de leur propre volonté.
« Je ne sais pas où tu vas toujours, comme ça. Pourquoi est-ce que c’est dans des endroits déserts que je te rencontre ? La nuit, dans ce genre de ruelle, ou dans l’herbe trempée, ce n’est pas quelqu’un comme toi qu’on s’attendrait à voir. On ne s’attendrait même pas à trouver quelque chose de vivant. Au début, j’ai cru que tu étais comme moi, tu sais. Que tu fuyais les autres. Eux, ils me détestent tous. Ils font semblant d’être polis et ils n’osent rien me dire en face, mais ils ne supportent pas que je les évite. Ils se sentent peut-être blessés, en fait. Je suppose qu’ils savent qu’ils sont capables de plaire aux gens, alors que quelqu’un n’y soit pas sensible, ça les exaspère. C’est pour ça que personne n’aime vraiment une fille comme moi, mais toi, à chaque fois que tu tournes au bout d’un couloir, j’ai envie que mon chemin suive le tien. Pour savoir où tu vas. Si tu étais simplement comme ça, je ne me poserais même pas toutes ces questions, alors pourquoi ? »
Pas de réponse, juste le bruit des pas, les ombres, le vent. C’est presque comme si je ne pouvais même plus discerner mes paroles de mes pensées. Peut-être que je pense avec ma voix. Elle est tellement enrouée. Est-ce qu’il est vraiment encore là, est-ce que je ne suis pas en train de l’imaginer, de délirer seule, de parler d’une folie au milieu d’une rue déserte ? Mais il y a nos deux ombres, devant. La mienne plus petite, la sienne grande et décharnée. Il est là, il ne parle simplement pas. Peut-être qu’il n’entend même pas. Cet équilibre improbable entre ma raison ou ce que je vois et sens, et le doute de la folie qui commence à me dévorer, cela plus que tout me pousse à continuer.
« Je ne tiens à personne. J’ai choisi de ne m’attacher à personne. J’ai pensé que comme ça, je souffrirais moins, et en contrepartie personne ne s’est attaché à moi. Ils connaissent mon nom, ils me parlent. Mais c’est tout, en fait. Mes parents, eux, s’occupent de moi comme d’une fleur en pot qu’il ne faut surtout pas abîmer. Peut-être que c’est le lot de tous les enfants uniques. Ils veulent que tout paraisse parfait, j’ai des notes correctes, des vêtements propres, repassés, qu’on rachète toutes les saisons. Je suis une petite fille polie, qui n’a pas d’amis douteux, surtout pas de ces jeunes qui fument et qui boivent. Je suis leur plante en pot et ils la trouvent magnifique, sans savoir que les racines sont pourries à l’intérieur. »
J’arrête de penser tout haut. Je me tais. J’ai dit ce que je ne savais même pas avoir sur le cœur. Je l’ai dit à un type à demi cinglé, à qui je n’ai parlé que deux fois, que je suis en train de ramener chez lui parce qu’il n’est pas capable de le faire seul. C’est idiot. Stupide. Et finalement, je n’arrive même pas à m’arrêter.
« Des fois… non, tout le temps. À tout moment. Je rêve de partir d’ici. »
Nous sommes arrivés devant chez lui. Peut-être qu’il a tourné la tête vers moi, ou qu’il s’apprête à dire quelque chose, mais j’ai baissé les yeux. Je n’ai jamais supporté que quelqu’un connaisse mes faiblesses. Et lui, je ne le connais même pas, qu’est-ce qui m’a pris ?

***

Des rues sans fin depuis qu’elle nous a retrouvés. De plus en plus de lumières, bleuâtres puis oranges, de plus en plus pénibles. Mais elle marche près de moi. Caresse nocturne du vent dans mon cou. Bruit régulier de nos pas qui résonnent sur le sol froid. Je la regarde. Elle parle. Vibrations qui naissent dans sa gorge nue, glissent sur ses lèvres. Je suis chaque son, chaque consonne qui caresse ses dents, chaque mot qui s’évapore dans la nuit avec la pâle chaleur de son souffle. Je sens la présence de son corps, petit et chaud, et le poids immense de l’air d’hiver sans brouillard.
Calme et glacé.
Calme et glacé… nous nous sommes arrêtés. Elle ne parle plus.
C’est chez nous. Compose le code.
Touches froides et lisses, un déclic.
Prends sa manche.

***

Je m’apprêtais à repartir chez moi, trop honteuse pour le regarder et lui dire au revoir. Je doutais même qu’il ait conscience de ma présence ou de mon départ. Mais au moment où j’ai entendu le déclic de la porte d’entrée, j’ai senti une de ses mains saisir mon bras.
Glacée. Il a des doigts longs et fins qui m’évoquent des serres. Il regarde toujours devant lui avec cet air perdu. Puis il fait un pas et tire légèrement sur ma manche.
Marcher maintenant vers ma maison, dans les rues froides, ou rentrer plus tard… Je commence à me dire que plus rien n’a d’importance. J’ai l’impression de sentir une autorité inquiétante, comme s’il m’ordonnait de le suivre. Pourtant sa pression sur mon bras est légère, froide et légère comme de la brume. Je dois devenir folle comme lui. Et je désire ardemment le suivre. C’est sûrement avec un air encore plus perdu que le sien que je franchis la porte, sur ses talons.

***

Le corridor noyé dans la pénombre. Les escaliers. Encore une volée de marches. Elle nous suit, ne la lâche pas. Elle est enfin venue. Elle va nous sauver, cette fois. Aujourd’hui.


***

Il s’arrête devant une porte, au troisième étage, tout au fond du couloir. Il semble hésiter, puis lâche enfin ma manche et cherche ses clés dans la poche de son jean. Je devrais peut-être me sentir effrayée.  Il se tourne, cherche dans l’autre poche. Je devrais peut-être m’inquiéter, profiter de ce qu’il m’a lâchée pour m’enfuir en courant. Peut-être… mais je ne vois aucune raison de le faire.
Un tintement, il met la clé dans la serrure, la tourne et ouvre. L’appartement est sombre et silencieux. Il n’y a personne. Il s’est arrêté sur le palier, désorienté de nouveau, comme s’il s’était trompé ; pourtant, sa clé a fonctionné. J’avance, intriguée. Je traverse l’entrée et pousse une porte. Le salon, et de grandes baies vitrées. À travers elles, on voit la ville, ses lumières urbaines. Je me retourne et j’observe le reste de la pièce: une table, quelques chaises, des étagères avec des livres et des bibelots parfaitement alignés, une chaîne hi-fi, tout d’un intérieur ordinaire. Qu’est-ce que je m’attendais à trouver ?
Briser le silence, vite.
« Pourquoi t’étais pas là la semaine dernière ? »
C’est peut-être stupide de poser une question, il ne répond jamais. Et pourtant…
« On a voulu partir. On est allés assez loin… mais pas assez pour trouver. Et finalement je suis revenu. Mais là, j’ai eu de la fièvre et des cauchemars. Je n’arrivais plus à sortir. »
C’est la chose la plus longue qu’il ait dire jusqu’à présent. Avec sa voix un peu éraillée de quelqu’un qui ne parle jamais. Mais je ne comprends pas, je ne comprends rien. On ?
« Partir… »
Les sanglots montent dans ma gorge et m’empêchent de continuer. Partir. On. L’envie et la jalousie germent en moi, se dispersent dans toutes mes veines, mais elles sont tellement saturées de mélancolie qu’elles serrent l’intérieur de mon ventre comme un étau. Partir. Ma poitrine se comprime et me fait mal, mes épaules commencent à trembler. On. Je suis toute seule, moi. Je ne me suis jamais sentie aussi seule. Je rêve de partir, et je n’en ai jamais eu le courage. Je me serre encore plus, pour empêcher la boule dans ma gorge de passer. Je le croyais encore plus solitaire, mal à l’aise et lâche que moi. Je le trouvais beaucoup plus désorienté que je ne le suis. Mais lui, il a eu le courage d’essayer de partir. Il n’était même pas tout seul. Je croise sa route, je ne le connais même pas et je ne peux pas m’empêcher de lui confier ce que je gardais tout au fond de moi, alors qu’il est à moitié fou. C’est stupide. Maintenant, je suis sur le point de pleurnicher devant lui. Complètement stupide, idiot. Je serre les poings et j’enfonce mes ongles dans ma paume, le plus fort possible.
Un contact dans mon cou. Il s’est approché de moi, et il caresse mes cheveux. Non, il ne les caresse pas, il a juste pris une mèche, la touche comme avec curiosité, la regarde sans aucune expression. Alors sans réfléchir, comme tout ce que j’ai fait aujourd’hui, j’agrippe sa chemise et j’éclate en sanglots pour de bon. Peut-être un court moment, peut-être très longtemps. Je n’ai plus conscience de rien, et il est tellement serein et immobile que je ne suis pas sûre que le temps s’écoule encore. Finalement, aussi brusquement que je m’étais accrochée à lui, je m’écarte et recule. Je le regarde, essuie mes yeux. Ma poitrine a cessé de se secouer. Il y a un grand calme en moi, ce calme qui naît toujours après avoir pleuré - ou quand on prend une décision. Peut-être que je l’avais déjà prise avant longtemps. Peut-être même avant de le rencontrer, et que je ne m’en serais jamais rendue compte sans lui.
« On pourrait partir. Ensemble, nous deux. Et ils s’inquiéteraient tous. Tous ceux qui ne nous aiment pas, tout d’un coup ils nous regretteraient. On se cacherait quelque part, ou on continuerait à aller plus loin. Ils nous chercheraient, ils essayeraient de comprendre pourquoi on aurait fait ça, et ils ne comprendraient jamais. Peut-être qu’ils nous retrouveraient. Mais peut-être qu’on réussirait à aller tellement loin qu’ils nous oublieraient. On aurait réussi à s’enfuir, on aurait… »
Personne ne fait ça. Personne de sensé n’y pense sérieusement. Mais je crois que depuis ce soir d’il y a quelques jours, je suis devenue un peu folle. Je suis devenue un peu comme lui, ou je l’ai toujours été sans le savoir. C’est quelque chose de fou, d’ailleurs, que je n’avais même jamais rêvé. Personne ne pourrait prendre ça au sérieux.
Lui, si. Il me fixe encore, et tout d’un coup, une expression de compréhension passe sur son visage. Quelque chose d’imperceptible, qui aurait aussi pu être un effet de la faible lumière qui passe par la baie vitrée. Mais soudain, c’est comme si jusqu’ici il n’avait été qu’à demi conscient, et qu’il se réveillait enfin.
« Lily, je… »

***

Elle passe devant moi, traverse l’appartement, regarde autour d’elle. Si belle. Elle est enfin venue nous sauver, maintenant. Le calme glacé… Elle parle. Je réponds, elle tremble. Son souffle saccadé agite une mèche de cheveux. Je les touche. Ils sont doux. Elle pleure. Pourquoi ? Je ne comprends pas. Quelque chose ne marche pas. Je la sens contre moi qui tremble encore, les perles salées qui roulent sur ses joues et ses cheveux, raides et si fins. Ça ne devait pas être comme ça, si ?
Si. Elle recule et parle. Grand vide et froid sur ma poitrine où elle était appuyée. Elle ne tremble plus mais c’est moi qui frissonne. Je comprends. Je me rappelle ce qu’elle a dit tout à l’heure alors que je n’entendais pas vraiment. Je comprends enfin. Elle est venue pour nous sauver. Partir avec elle… elle est venue me sauver. Je l’attendais. Je l’aime et je partirai avec elle. Lily, je t’aime et je partirai avec toi.
« Lily, je… »
C’est pas Lily.

Si, c’est elle. Elle est venue me chercher, me sauver, je vais…
Non. C’est pas Lily.

Pourquoi…
C’est pas Lily. Lily est une reine de glace, elle va nous sauver, me libérer de toi et te rendre à ton calme glacé. C’est pas elle. Regarde-la, elle est aussi tiède et agitée que toi. C’est qu’une humaine.
Je m’en fiche. C’est elle que j’aime, et c’est avec elle que je partirai. Va-t-en.
Je ne peux pas. Je ne peux pas tant qu’on n’a pas trouvé Lily, la vraie, pas cette vulgaire poupée de chiffon qui se traîne à tes pieds et pleure dans ta chemise.
Arrête !
Tu vois bien que ce n’est pas elle. Elle est perdue, alors qu’elle devrait savoir quoi faire, nous guider et nous sauver. Tu vois bien. Lily, elle viendra pour nous, elle est éternelle et immortelle. Pas ta poupée de chiffons.

Je t’en supplie, arrête…
Non. Tu vois que c’est pas Lily. Tu peux le vérifier, c’est facile. Tes mains… Pas dans ses cheveux. Plus bas. Tu sens sa gorge ? Tu sens la palpitation de son sang, agité et tiède comme toi ? Où est ton calme glacé, où ?
Serre encore. Plus fort. C’est ce visage rougeâtre que tu aimes ? Ce sont ces yeux révulsés, ta Lily ?

Je…

C’est terminé.
C’est toi. C’est ta faute.
Réponds !
Ma main, sur la baie vitrée. Calme et glacé…

Mme Laury, 30 mai 1999.

« Le soir où c’est arrivé, je regardais la télévision avec mon mari. Il était déjà assez tard. Et puis… il y a eu des bruits en haut, et comme… des cris étouffés. Je ne leur parlais pas beaucoup, à ces voisins du dessus. Je sais que le petit était au lycée, et qu’il vivait avec sa mère. Son père, je ne l’ai jamais vu. Il ne vivait pas avec eux.
Il y a eu un grand fracas, et un bruit de verre brisé. Avec mon mari, nous nous sommes précipités dans le couloir, et on a monté les escaliers en courant. La porte de l’appartement était ouverte, et dedans, il faisait vraiment sombre. On voyait vaguement où on allait parce que la lumière de la rue éclairait un peu. Il y avait un grand courant d’air froid, et ce que j’ai vu tout de suite, c’était la fenêtre brisée. En me précipitant, j’ai trébuché sur quelque chose, mais je ne pouvais pas savoir que c’était le corps de la fille, plutôt une de ses mains, et je n’y ai pas fait attention. J’ai atteint la baie vitrée et j’ai regardé en bas. Et j’ai vu le corps du garçon. Je croyais qu’il était mort… Mon dieu, c’était affreux, il était complètement disloqué. Les gens commençaient à comprendre ce qui s’était passé et à se rassembler autour, il y en a qui criaient, qui se couvraient les yeux. Et par terre, qui s’étendait, comme une fleur de sang… »


6 juin 2004.

« Madame Blois ? 
-Oh, bonjour, docteur.
-Il va être dix-huit heures, madame. Les visites vont s’achever.
-Il est déjà si tard ? Bien, alors. Laissez-moi juste… voilà. J’avais mal remis le rideau, tout à l’heure. Il ne… Docteur !
-Madame ?
-Ses yeux ont bougé ! Ses paupières ont papillonné, à l’instant… Je remettais le rideau… Vous avez bien vu, docteur ? Ses paupières…
-Je crains que ce ne soit un effet de lumière. Le néon fait parfois des ombres étranges.
-Il allait ouvrir les yeux…
-L’électroencéphalogramme enregistre son activité cérébrale, madame. Aucun signe ne montre qu’il ait approché la conscience, ou qu’il ait tenté de bouger. Vous voyez l’écran.
-Ces maudites machines…
-Il est dix-huit heures, madame. Si vous voulez bien vous donner la peine… merci. Voulez-vous de trouver dans mon bureau ? Je dois vous parler des modalités… »

La vibration des voix qui s’éloignent et s’éteignent. Plus de caresse du vent sur ma peau, plus d’odeurs, plus rien. La palpitation au bout de mes doigts s’est presque tue. Pas tout à fait calme, et pas tout à fait glacé. Le discret mais incessant vrombissement des machines près de moi. Qui clignotent, palpitent. Plus vivantes que moi.
Si je pouvais, simplement, les débrancher…
Alors, je pourrais la rejoindre.
Lily.
« Modifié: 08 février 2009 à 10:23:35 par Verasoie »

Hors ligne Gros Lo

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Re : Lily
« Réponse #5 le: 01 février 2009 à 14:54:07 »
Haaaaaaaaaaaan c'est trop bieeeeeeen ><

j'ai adoré, en fait c'est juste que tes personnages sont super attachants et que la dynamique tragique est moins présente que dans tes autres textes, du coup il y a un suspense qui s'enfle au fil du récit... quand elle décide de ne pas rentrer chez elle tout de suite, mais d'aller chez lui, c'est le point culminant, c'était trop bien ^^

Citer
comme si un souvenir refaisait surface, il a sourit.
souri

Citer
C’est la chose la plus longue qu’il ait dire jusqu’à présent.
dite


Voilà, je n'ai pas grand-chose à dire, juste que j'ai super aimé. Ca doit être la patience avec laquelle tu creuses tes personnages qui fait ça, je sais pas.

Certaines phrases sont vraiment réussies, enfin elles veulent dire quelque chose en profondeur, elles sont "vraies", mais je ne les retrouve plus. Ce commentaire est d'une utilité foudroyante.



Le seul petit truc que j'ai pas trop aimé, c'est la quantité de phrases nominales, par moments ça paraît un peu facile, genre là :

Citer
Caresse nocturne du vent dans mon cou. Bruit régulier de nos pas qui résonnent sur le sol froid. Je la regarde. Elle parle. Vibrations qui naissent dans sa gorge nue, glissent sur ses lèvres.


à part ça... ^^
« Modifié: 01 février 2009 à 16:22:18 par Loredan »
dont be fooled by the gros that I got ~ Im still Im still lolo from the block (j Lo)

Hors ligne Spes

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Re : Lily
« Réponse #6 le: 04 février 2009 à 13:30:09 »
Ça change tout  :coeur:

L'héroïne m'avait plu dès le passage à l'arrêt de bus, avec la clope - l'odeur, la lumière brasillante dans le noir. Mais lorsqu'elle suit le garçon, exactement ce que j'espérais, ce perso acquiert toute son importance à mes yeux. Sa mort, aussi - quoique comme presque toutes les morts elle ait un côté un peu frustrant - est très plausible est réaliste, pas comme un coup de tête qu'on ne comprendrait pas.
J'ai moins aimé les passages au lycée ou à l'université, même s'ils sont très bien écrits - surtout avec cette notion d'environnement visuel :

Citer
Il est devenu un élément indispensable à mon décor.

Je reconnais un peu ma façon de me comporter avec certaines personnes.. hum..
Au sujet du scénario, j'ai adoré. Par contre, le pic d'intensité n'a pas été pour moi au moment de sa décision de ne pas rentrer, mais juste après, lorsqu'elle le suit depuis un moment dans les ruelles (et il ne la remarque pas xD) jusqu'au passage dans l'appartement. Aussi, j'ai remarqué la mention du père et de la mère du garçon, qui me l'ont rendu plus palpable.

Citer
Lily est une reine de glace, elle va nous sauver, me libérer de toi et te rendre à ton calme glacé.

J'aime les deux dernières parties de la phrase comme la signification de la dernière, mais "reine de glace" m'a un peu gêné.
Sinon, je trouve que tu as traité cette idée de double personnalité un peu classique avec brio.. Et cette lueur d'espoir à la fin, qui laisse penser que le garçon s'est "débarrassé" de son double, finalement, c'est pile ce qu'il me fallait.
« Modifié: 04 février 2009 à 13:32:40 par Spes »

Verasoie

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Re : Lily
« Réponse #7 le: 04 février 2009 à 15:18:41 »
Loredan : merci ^^ Je suis contente que les personnages soient attachants. J'aime beaucoup Lily (le perso) donc ça me semblait important qu'elle paraisse pas... je sais pas, capricieuse, pénible, trop misanthrope ^^. Pour le passages que tu as relevé et les autres où il y a beaucoup de phrases nominales, à la base j'avais à peine développé ces lignes (manque de place pour le concours) donc c'est vrai qu'elles me paraissent un peu forcées maintenant, je reverrai ça.
Spes : c'est vrai que "reine de glace" est pas trop justifié, au final, enfin, je voulais exprimer le fait qu'elle soit très... altière, au dessus de tout, calme. Pis j'avais pas vu mais ça fait répétition avec "glacé", faut que je trouve autre chose ^^' Merci en tout cas.

Hors ligne Zacharielle

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Re : Lily
« Réponse #8 le: 05 février 2009 à 16:12:02 »
J'ai beaucoup aimé aussi =) tu prends vraiment le temps de construire des personnages, une ambiance, une tension, et le résultat est épatant  :D

Verasoie

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Re : Lily
« Réponse #9 le: 07 février 2009 à 17:41:57 »
Merci :D

Hors ligne Kailiana

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Re : Lily
« Réponse #10 le: 07 février 2009 à 21:22:49 »
Bon, comme t'écris bien et que j'aime le début, je chipote  :mrgreen:

Citer
que je n’apprécie même pas. À peine sortie de la pièce, je respire mieux, ma poitrine oppressée se détend. Je longe le couloir, récupère mon sac et ma veste sous un tas d’autres affaires, et je sors dans l’air glacé de la nuit d’hiver. Je ne sais même pas chez qui se déroule cette fête
répétition "même pas" (c'est assez loin, mais j'aime pas trop l'expression donc je l'ai remarqué, mais t'es pas obligée de changer)
Citer
« Hé? Ça va? »
espace avant ?
Citer
et même s’il ne se pas tenait en tee-shirt
Citer
personne d’autre ne semble y être sensible;
idem que pour les ? il faut un espace avant ; (et idem pour !)


Au final, j'aime bien et si l'auteur m'avait été inconnu, j'aurais dit que j'aime même beaucoup ^^ Mais je dois avouer avoir préféré tes autres textes. Ici, j'apprécie toujours autant l'écriture et les personnages, mais j'ai moins aimé l'idée principale. Et j'ai trouvé quelques passages (dans le deuxième envoi surtout) un peu long. Mais apparemment je suis la seule dans ce cas.
Un autre truc qui m'a dérangée, c'est quand la voix dit
Citer
C’est pas Lily.
J'ai trouvé que le passage du "c'est Lily" à "c'est pas elle" était... bizarre. Jveux dire, j'ai bien compris que c'était à cause des actions de "Lily" (je trouve le nom très bien choisi au passage ^^) que la voix comprennait soudain que ce n'était pas la même personne. Mais j'ai trouvé que ce n'était pas assez appuyé.

Un truc que j'ai trouvé vraiment bien par contre, c'est le passage avec Mme Conrad du début, qui met bien dans l'ambiance.

Et idem que Lo' lorsqu'il dit :
 
Citer
Certaines phrases sont vraiment réussies, enfin elles veulent dire quelque chose en profondeur, elles sont "vraies", mais je ne les retrouve plus. Ce commentaire est d'une utilité foudroyante.

Le seul petit truc que j'ai pas trop aimé, c'est la quantité de phrases nominales, par moments ça paraît un peu facile
que ce soit pour le compliment ou la légère critique, même si la critique est très légère pour les phrases nominales : j'ai trouvé ça un peu trop appuyé à mon gout, mais ça passait quand même ^^

Bref, bon texte, même si de toi j'en ai préféré d'autres ^^ Mais je trouve vraiment ton écriture... comment dire... très appropriée : ça fait très réaliste, mais en même temps y'a une petite touche étrange, et de drame... enfin, j'ai bien^^
Si la réalité dépasse la fiction, c'est parce que la réalité n'est en rien tenue à la vraisemblance.
Mark Twain

La théorie, c'est quand on sait tout et que rien ne fonctionne. La pratique, c'est quand tout fonctionne et que personne ne sait pourquoi.
Einstein

Verasoie

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Re : Lily
« Réponse #11 le: 08 février 2009 à 10:17:40 »
Ah, oui, les espaces :D Je vais les corriger, l'inversion des mots aussi. Je note pour les phrases nominales et le passage où la voix dit que ce n'est pas Lily (Spes avait déjà relevé au même endroit) pour les retravailler quand je prendrai le temps =) Merci en tout cas pour ce que tu as lu et relevé ^^

Hors ligne ernya

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Re : Lily
« Réponse #12 le: 15 février 2009 à 21:19:46 »
Voilà, j'ai tout lu!

J'ai beaucoup aimé, c'est vrai que tu sais rendre tes personnages plus qu'attachants ^^
peut-être que c'est un peu long au mileu-fin ( dans la deuxième partie) mais je serais incapable de te dire exactement où donc c'est pas très grave

j'ai préféré tes autres textes mais celui-ci reste quand mêm bien ^^
"Je crois qu'il est de mon devoir de laisser les gens en meilleur état que je ne les ai trouvés"
Kennit, Les Aventuriers de la Mer, Robin Hobb.

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Re : Lily
« Réponse #13 le: 20 février 2009 à 15:19:18 »
Je viens de lire aussi, et j'aime beaucoup. C'est... rah, je suis partie à dire exactement la même chose que ernya. Mais je sais pas quoi dire d'autre (je m'améliore pas pour commenter, moi  :-¬?) donc allons-y: c'est sombre, triste, c'est un peu long mais je ne saurais dire à quel endroit exactement, et ce n'est pas le genre de textes que j'aimerais lire tous les jours, mais c'est très beau et bien écrit, j'étais happée par le texte et tenue en haleine par chaque phrase. L'ambiance est bien plantée, aussi.

Bravo.  ^^
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Re : Lily
« Réponse #14 le: 17 mai 2009 à 13:09:47 »
Cela faisait longtemps que je voulais analyser ton texte, le suspense étant une chose dont la mise en place demeure très mystérieuse pour moi.
Hier, je me suis donc décidé, l'ai imprimé avec une marge double et ai passé deux heures dessus avec un stylo. Je ne sais pas s'il serait utile que je te fasse parvenir tout cela étant donné que j'ai surtout passé du temps sur la façon dont tu t'y prenais pour construire ton récit - ça reviendrait à te dire comment tu fais, quoi.
Par contre, j'ai relevé trois nouvelles "coquilles" :

Citer
C’est la chose la plus longue qu’il ait dire jusqu’à présent.

Ait pu dire / ait dite ?

Citer
Peut-être à une prochaine fois.»

Manque un espace

Citer
personne d’autre ne semble y être sensible; il évolue

Idem

De plus, à deux ou trois endroits, je t'aurais bien suggéré d'enlever ou peut-être d'ajouter une phrase, mais je n'ai pas noté où cela se trouvait  :-¬?

 


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