Au départ, c’était dur. Autant se l’avouer. Il a vraiment craqué. Puis, en y réfléchissant, il a commencé à se calmer. Cela faisait 11 mois qu’ils étaient ensemble. Oui, c’est long quand même. Il y a de quoi se lasser. Paul veut rester le plus objectif possible. Il doit être capable de se retenir, de juguler ses émotions. Il faut écrire cette lettre à Georgia. Mais bon, ce n’est pas si simple, maintenant, n’est-ce pas ? L’ennui, voyez-vous, c’est que Paul n’aime pas le mensonge. Ni l’hypocrisie d’ailleurs. Il se trahirait lui-même en la pardonnant. Le connaissant bien, sa femme aurait conscience de son abaissement.
Paul est un être humain aussi, il a commis beaucoup d’erreurs. Il se rappelle sa jeunesse. Ah, sa jeunesse… Le temps des flâneries et autres petites minauderies. Oui oui, lui aussi avait voulu profiter. Mais dès le jour où il avait rencontré Georgia, il s’était engagé à rester fidèle. Et cette traîtresse ! Quel toupet, quel… Non, c’est inutile. Paul est un homme raisonnable. Ils avaient parlé des enfants qu’ils allaient avoir. Deux filles et un garçon, Georgia a un penchant pour les fillettes. Dès qu’il décrocherait son poste, ils auraient dû s’installer en banlieue. Elle a brisé tous mes rêves ! Je vais la tuer ! Je vais…
Mais bien sûr, Rafael est apparu. Son ami d’enfance. « Toute façon, c’est toujours comme ça » essaye-t-il de se rassurer. Heureusement, c’est arrivé maintenant plutôt que dans 20 ans. Il serait devenu chauve et grassouillet d’ici là. Comme lui répétaient ses amis, il pouvait retrouver quelqu’un encore. Je m’en fous ! Quelle garce ! Quelle peste ! Me laisser en plan ainsi ! Elle doit payer ! Non, elle ne t’a pas planté. Elle disait t’offrir une seconde chance. Tu parles ! Paul essaye de résister face à sa propre folie. Sa main tremble sur le papier. De la sueur perle à son front. Des images lui traversent la tête. De menues silhouettes roses, virevoltantes, dévalant l’allée de leur jardin. Le rire de Georgia. Il en a déjà rêvé de tout ça. Des fillettes aux risettes et à l’éclat du regard maternels. Au même nez retroussé que Paul. Il ferme les poings. Il serre, il serre. Il frappe sur la table. Assez ! Il déchire la lettre. Je vais la récupérer ! Elle me doit bien ça. Je la ramènerai par la peau du cou, s’il le faut !