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02 Août 2026 à 04:34:28
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Volume 1 : les genoux

Auteur Sujet: Volume 1 : les genoux  (Lu 2946 fois)

Hors ligne E112 / Trompette sournoise

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Volume 1 : les genoux
« le: 12 Juin 2015 à 19:16:20 »
Avant qu’elle ne tombe gravement enceinte, Fanny et moi faisions l’amour chaque lundi soir. Le reste de la semaine, nous nous aimions sans les mains. Ce n’était pas toujours simple. Il m’arrivait de songer à la culbuter en dehors de la fenêtre de tir. J’avais parfois envie d’une tendresse buccale au beau milieu d’un weekend, par exemple, et j’étais même susceptible de bander un mercredi de temps à autre, journée consacrée traditionnellement à la course à pied. Ma résolution était pourtant inébranlable : nos corps ne devaient jouir que le lundi, selon une grille des programmes bien établie, permettant à notre couple de ne pas sombrer dans la névrose d’une sexualité confuse, apanage des libertins, adolescents et autres musiciens de jazz.

Chaque lundi soir, Fanny et moi étions impatients, fébriles à l’idée de nous retrouver. Il arrivait parfois que l’un d’entre nous soit excusé pour maladie ou raison familiale, mais dans l’ensemble, nous formions un duo assez tapageur. Sans me vanter, Fanny était une fille épatante, avant l’accident : érudite, sensible, rationnelle et dotée d’un physique à foutre sa vie aux chiottes (dont acte).  Nous ne pouvions diner en ville sans qu’un maitre d’hôtel ne songe à empoisonner mon plat du jour, sous le charme de la femme qui partageait ma table, mon bail et l’addition.

J’étais heureux. Cela dura un certain temps.

Après trois ans de vie commune, la perte de nos amis respectifs, l’adoption d’un chat de merde, un mariage clef en main et un crédit immobilier mal négocié, elle m’adressa un e-mail depuis la salle de bain : « Je pense qu’il est temps que nous ayons un enfant. Accuse réception, s’il te plait, de mon cycle menstruel au format Excell. La bise – Préservez notre environnement, n’imprimez pas ce message, etc ».  Descendance ou non, ça m’était un peu égal, du moment qu’on me foute la paix quand  je jouais au poker en ligne. « All in ! » hurlai-je, depuis le salon. Je reçus un nouveau courrier dans la foulée. J’espérais vaguement qu’elle m’annonce que tout ceci n’était qu’une sorte de test, une mauvaise blague, mais il était écrit : « Avec la pièce jointe, c’est mieux. Je t’aime ». Finalement, nous avons dû attendre trois lundis pour mener à bien ce nouveau projet, à cause d’un jour férié et d’une visite surprise de mon oncle Yvan.

J’ai donc entrepris la fertilisation de Fanny, selon une technique ancestrale connue d’une poignée d’hommes. Deux jours plus tard, elle exultait, m’agitant un test de grossesse sous le nez : « Je suis enceinte, Arnaud. Enceinte... Je suis enceinte ! » beuglait-elle, comme si venait de synthétiser une nouvelle molécule, ou de trouver une issue au conflit israélo-palestinien. Je l’ai prise dans mes bras : « Évidemment que t’es en cloque. Je t’ai fécondée. Tu t’attendais à quoi ? Perdre la vue ? » avais-je répondu, humble dans la victoire.

Jusque-là, j’avais toujours trouvé la force de pardonner à Fanny son 75B. Pourtant, adepte comme tout un chacun de séries américaines mettant en scène des sauveteurs en mer, j’avais espéré depuis longtemps me mettre en ménage avec une formidable paire de seins. Mais qu’advient-il de nos rêves d’enfant ? Je voulais aussi être pilote de chasse… Bref. Les modifications structurelles ne se sont pas fait attendre. Fanny a commencé à prendre des nichons. J’ai immédiatement tenté de joindre le Vatican mais aucun prêtre assermenté n’était disponible pour attester du prodige et faire sonner les cloches. J’ai donc laissé un message en latin et me suis rué sur la miraculée sans un regard sur le calendrier, oubliant même d’ôter mes chaussettes (et mon casque de scooter).

Je devins alors un fervent défenseur de la natalité. Je prenais à témoin mes collègues de bureau « Des nibards de garde-côte, je vous assure ! On s’est envoyés en l’air le 14 juillet, alors que ça tombait un jeudi… ». Je faisais tourner quelques pétitions anti-avortement. C’était le temps des fleurs. Nous nous sommes présentés à la première échographie. J’étais impatient d’avoir une estimation du bonnet final mais la gynécologue ne paraissait pas scanner la zone adéquate, concentrant ses efforts sur le nombril, que je trouvais mignon mais sans plus. La spécialiste nous annonça que tout se passait à merveille. Nous pûmes annoncer la nouvelle à nos proches : « Fanny fait du 85 D ! (trente-sept personnes aiment ça).  Nous espérons que ce sera un garçon. On se voit bientôt, mais indisponible le lundi. »

Tout n’était pas gai, pourtant. Fanny se plaignait de « nausées ». Moi, je lui reprochais surtout de dégueuler à tout bout de champ, mais sans rancune. Les vrais ennuis débutèrent au troisième mois, lorsqu’elle se mit à adopter le régime alimentaire d’une horde de sanglier. Elle se vantait, d’ailleurs, tandis qu’elle entamait sa troisième plaquette de margarine, pour finir son kilo de pain à la bière : « Je mange pour deux, au cas où t’aurais pas encore percuté… ». Je percutais très bien. Nous achetions de la purée en sachet aux grossistes locaux qui fournissent habituellement les écoles et les prisons de la région. Elle mangeait pour deux, aucun doute. Elle mangeait même pour une ville moyenne à mon avis. Elle prit l’habitude de découper ses jeans taille 38 ; une petite entaille de chaque côté des hanches afin de permettre l’incarcération de ce qui fut autrefois un petit cul tout à fait recommandable (dont je conserve une photo d’identité dans mon portefeuille).

Je la vois encore déambuler en lingerie dans notre chambre, exhibant fièrement son ventre outrancier. Je pouvais entendre hurler le textile. Je craignais qu’elle soit coupée en deux par son string, en se penchant pour ramasser un truc. C’est à cette époque que j’ai commencé à lui lâcher la main dans la rue.
—   T’as honte de moi, salaud ! scandait-elle au milieu du trafic. Tu m’aimes plus et même, je te dégoute…
—   De quoi ? Qu’est-ce que tu racontes, vieux morse ?

Marchant dix mètres devant, j’entendais mal ce qu’elle disait.

—   Je te signale que toi, tu pues de la gueule. Voilà. Je peux le sentir jusqu’ici.
—   Je ne comprends rien à ce que tu racontes mais nous allons devoir faire demi-tour, bébé cachalot. J’aperçois une rue à sens unique.

Le lundi soir arrivait, en début de semaine généralement, et avec lui la perspective toujours plus effrayante d’avoir un rapport sexuel avec un Barbapapa. J’ai essayé de dessiner des yeux et une bouche sur son ventre, pour le rendre plus abordable mais je ne pouvais pas baiser un smiley géant non plus. Je tentais parfois de la faire se retourner (« derrière toi, un sandwich au thon ! »), mais le côté face ne m’inspirait pas davantage. Je fermais donc les yeux et faisais appel à mon imagination, en gardant mes mains sur ses genoux, autant que possible. Ses genoux étaient toujours fermes.

L’échographie du quatrième mois a été désastreuse :
—   Alors, souhaitez-vous connaitre le sexe ?
—   Plus jamais, Madame, j’en ai peur…

Avais-je parlé tout haut ? Les yeux de la gynécologue ont lancé des éclairs, puis elle a secoué la tête tristement, en regardant Fanny ; complicité de femmes tout à fait troublante. Comme tant d’hommes, j’étais mal compris et je faisais les frais d’un sexisme latent. La société exige que nous honorions nos épouses, au nom de l’amour, et quel que soit leur poids, déformations ponctuelles ou transformations irréversibles. Quant à moi, je suis un insoumis. Nous avons tout de même appris qu’il s’agissait d’un garçon, ce qui ne changeait pas particulièrement la donne. Je me suis remis à louer des films soviétiques pour adultes.

J’ai décidé de la peser tous les jours, avec tact, pour lui faire comprendre l’ampleur du désastre. Nous faisions un détour par le marché aux bestiaux, étant donné que les balances individuelles menaçaient de nous attaquer en justice. Je n’ai pas fait l’Algérie mais j’ai vu ma femme prendre six kilos en une nuit. Je pense qu’elle va accoucher d’un mur en parpaings, ou d’un satellite de pluton.

Il doit exister des hommes que la maternité fait grimper au plafond. Je ne juge pas. Goût de la performance, prédispositions acrobatiques, abnégation et perversité sous-jacente doivent en motiver plus d’un. Ce sont à mon avis les mêmes qui pratiquent le deltaplane, le canyoning et la marche nordique. Quant à moi, je suis juste un type normal, aimant la terre ferme et le sport à la télévision. C’est pourquoi nous avons fini par consulter une sexologue.

Nous étions assis face au bureau d’un coach en culbutes, moi tassé sur une chaise en plastique, Fanny croisant les jambes sur une souche d’arbre. Ça sentait le pin. La spécialiste avait cet air chaleureux qu’affichent volontiers les surveillantes de dortoir d’orphelinat. Encadré au-dessus de son bureau, le diplôme qu’elle avait fabriqué elle-même à l’aide d’une grande feuille Canson et de quelques nouilles colorées me fit forte impression. Je n’avais pas encore ouvert la bouche mais il était clair qu’elle me considérait déjà comme un pervers narcissique érotomane votant Bayroux.

—   Puis-je vous demander à combien de temps remonte votre dernier rapport sexuel ? commença-t-elle.
—   Quatre mois, répondit Fanny.
—   Monsieur, vous confirmez ?
—   Une quinzaine de lundis, tout au plus. Mais poursuivons, je vous prie.
—   Lequel de vous deux se montre réticent ?

Fanny se contenta d’éclater de rire en me montrant du pouce et mima, non sans talent je dois bien l’admettre, un conducteur de diligence tirant fort sur la bride de ses chevaux.

—   Monsieur, confirmez-vous ce que semble signifier Madame ?
—   Je n’ai jamais mis les pieds dans un western, non.
—   Vous montrez-vous parfois réticent vis-à-vis de votre partenaire, ici présente ?
—   Réticent… Réticent. Qu’est-ce que ça veut dire au fond, réticent ?
—   Avez-vous toujours envie de faire l’amour à votre femme ?
—   Enceinte. Femme enceinte. Attention.
—    Ca crève les yeux, effectivement…
—   Ah oui, ça pique.
—   Pensez-vous que son état puisse l’empêcher de poursuivre son parcours sexuel ?

J’ignorais à quoi pouvait ressembler un parcours sexuel. J’imaginais tout un tas de balises, un chemin forestier ponctué d’étapes sur lesquelles étaient installés des agrès au mode d’emploi équivoque.

—   Bon écoutez. Ce qui me bloque, dis-je, c’est que je ne voudrais pas faire de mal à Raoul.
—   Excusez-moi, répondit le pseudo-médecin, mais qui est Raoul ?
—   RAOUL ? explosa la barrique.

Le premier prénom qui me soit venu à l’esprit. Je lisais beaucoup de romans de gare à l’époque. En baptisant le fœtus à l’arrache, j’espérais personnifier le problème afin de me dédouaner auprès de notre marabout en blouse blanche. Je développai :

—   Raoul, oui. Raoul, Hervé, Ghislain. C’est ainsi que je l’appelle mentalement. J’aurais dû t’en parler, Barbabelle. Le petit Raoul… Parfois, je l’imagine déjà sur son vélo, essayant d’ôter une main du guidon pour m’adresser un petit signe. Alors vous comprenez, quand ma femme et moi essayons de baiser, j’ai ces images qui viennent me hanter. Je ne voudrais pas l’assommer, comme je vous disais. Je ne voudrais pas qu’il m’en veuille un jour. Les gamins, ça n’oublie jamais. Si un jour il m’annonçait qu’il envisage de faire de la danse sur glace, ou une école de commerce, je ne pourrais jamais me le pardonner…

Ah, c’était poignant. Surtout le coup de la bicyclette. Fanny, pourtant, ne semblait pas partager les rêves que j’entretenais pour mon fils.

—   Raoul… fit-elle, dégoutée. Est-ce qu’on tient un carrousel? Tu veux qu’on monte un stand de tir ?
—   Non mais ça va aller, les clichés, chérie ? Evite de faire ta Julie Lescault devant tout le monde, par pitié.
—   Attendez ! interrompit le grand chaman du fion, nous ne sommes pas ici pour décider d’un prénom, enfin… Je souhaiterais que nous recentrions le débat. Monsieur. Il faut que vous sachiez que les rapports intimes que vous pourriez avoir avec Madame ne compromettent en rien, j’insiste, la santé de l’enfant à naitre.
—   Raoul.
—   Même pas en rêve, crétin.
—   S’il vous plait ! Il existe même des études prouvant que le plaisir ressenti par la femme enceinte pendant l’acte d’amour…

Cette histoire de tricycle, je n’arrivais pas à me l’enlever de la tête. C’était la première fois que je me mettais en situation avec mon fils. J’acquis immédiatement la certitude que je serai heureux d’être père. Je vivais un grand moment, sur une chaise en plastique.

—   … et comme l'hormone du plaisir circule dans le sang, elle est transmise au bébé. Par conséquent il sera en meilleure santé et moins sujet aux dépressions une fois grand. Est-ce que vous me suivez Monsieur ?
—   Si on se remet à tringler, Raoul ne virera jamais gothique.

Je suis parfois capable de raccourcis mentaux qui laissent pantois mes contemporains.

—   Oui, bon, enfin quoi qu’il en soit, je suis en mesure de vous proposer des pistes de réflexions, annonça notre sauveur.
Je m’attendais au pire : un vol low-cost Paris/Sydney, un an d’abonnement à Santé Magasine, le combo pharmaceutique Viagra-LSD, l’adoption au Vietnam ou un nouveau modèle de godemichet en titane.
—   La verbalisation du désir, poursuivit-elle. Voyez-vous, lorsqu’un couple rencontre des problèmes de libido, c’est souvent parce que les amants sont dans l’incapacité d’exprimer leurs désirs. Alors, les non-dits s’installent. Le tabou, aussi. Vous comprenez ?

Fanny hochait la tête frénétiquement, très nymphomane.

—   … Alors même que l’acte sexuel devrait toujours commencer par l’échange de quelques mots : anodins, profonds, peu importe, du moment qu’ils témoignent de votre excitation.
—   Comme dans le cinéma soviétique ? tentai-je.
—   Comme VOUS voulez. A vous de créer votre propre langage, celui que Madame entendra. Préférez les mots simples, n’hésitez pas à être cru s’il le faut…

Cinéma soviétique pour adulte, j’avais vu juste.

—   Il ne s’agit pas d’un concours de poésie.

Tu l’as dit, Youri.

—   Eh bien, voilà ce que vous allez faire. Monsieur… Monsieur ?
—   Hein, quoi qu’est-ce ?
—   Vous allez écrire quelques lignes, tous les jours, pour Madame. Rien de terrible. Certainement pas un roman. Simplement, lui exprimer à travers quelques mots ce que vous inspire son corps, quels sont vos fantasmes, les endroits où vous aimeriez la toucher.

Volume 1 : les genoux.

—   Et vous les lui lirez, ces mots, chaque soir, au lit. Vous ne vous toucherez pas. Pas au début en tout cas. Vous laisserez votre texte la caresser à votre place.

Formidable.

—   Est-ce que vous êtes prêt à faire ceci pour votre couple ? Êtes-vous prêt à essayer, au moins ?
—   Madame la Sexologue, sur la tête de Raoul, je m’y engage !


Hors ligne E112 / Trompette sournoise

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Re : Volume 1 : les genoux
« Réponse #1 le: 15 Juin 2015 à 17:46:25 »
Suite et fin, si jamais tu passais par là, oui toi, hey !C'est bon, allez reste un peu, merde...

***

Je m’étais armé d’un dictionnaire des synonymes, du Bescherelle, du Larousse Médical illustré et d’une carte topographique de la Russie soviétique. Je m’étais remis à fumer, pour l’occasion. Le cendrier débordait sur les feuillets que je rédigeais comme la foudre, en écoutant de la musique classique, au milieu de l’espace que je m’étais aménagé dans le garage. J’y passais le plus clair de mon temps. Le huitième jour, j’étais déjà en relation avec un éditeur belge et je négociais une adaptation au théâtre, quand Fanny refit son apparition dans ma vie, ordonnant la suspension immédiate de ma production littéraire, sous peine de suicide au gaz.

Je me couchais près d’elle ce soir-là, avec mon manuscrit sous le bras. « La barbe te va bien » dit-elle. Et je lui lus le premier chapitre d’Orgie au goulag, une trilogie romanesque traversant le vingtième siècle :

Le colonel Stépanovich était un homme de poigne, au tempérament bien trempé. Il parlait peu, et jamais de la guerre. Son épaisse moustache barrait un visage qu’on aurait dit taillé par le vent glacial des steppes d’Irkutsk. Lorsqu’il poussa la porte du foyer d’Anna Andreipov, celle-ci réprima un cri de joie et courut vers un placard, duquel elle débusqua une bouteille de vodka Rachmaninoff. Stépanovich s’installa près du poêle, qui tirait mal, et ôta sans une parole ses lourdes bottes en cuir…

Fanny s’est mise à chialer comme une madeleine. Une madeleine d’un mètre cinquante-six. Le cauchemar de Proust. Mais ce n’était pas ma prose qui la bouleversait ; bien que l’histoire comportât quelques passages assez poignants (Stépanovtich fuyant Kiev à bord d’une charrette à bras, en particulier). Non. Fanny s’attendait probablement à autre chose. Elle manquait tout simplement d’honnêteté intellectuelle, et refusait de saisir les paraboles disséminées tout au long de mon œuvre. Nous avons annulé les rendez-vous suivants avec Madame la Sexologue. Visiblement, le problème ne venait pas de moi.

Dans les mois qui suivirent Fanny continua à grossir, à tel point que nous fûmes obligés de déménager en banlieue. Je dormais à plein temps sur le sofa.

Raoul, lui, tardait à se montrer. Le terme était passé depuis deux semaines. Fanny n’était plus capable de s’assoir, ni de sourire, ni de faire autre chose qu’exhorter l’enfant à « foutre le camp de là, sale petit parasite, fils de con, PARASITE ! ». Mon roman prenait une belle tournure. Je rencontrais quelques problèmes avec la négociation des droits audiovisuels mais mon style s’améliorait de jour en jour. Malgré tout, la situation devenait inquiétante. Nous téléphonions quotidiennement à la gynécologue afin de  lui témoigner notre état de panique. Elle nous conseilla alors une chose terrible. Cela n’engage que moi, mais je pense qu’elle tenait sa vengeance. La ribaude n’avait pas oublié ma bourde lors de la consultation du quatrième mois :

—   Ce que je vais vous dire, annonça-t-elle, n’a jamais fait l’objet d’études sérieuses. Cependant, j’ai pu constater que cette méthode fonctionnait pour une majorité de mes clientes…

Nous étions suspendus au combiné. Fanny ne tenait plus en place :

—   N’importe quoi, Madame. On essaiera tout et n’importe quoi. C’est un parasite, vous comprenez : un parasite !
—   J’entends bien. Détendez-vous. L’humoriste amateur qui vous sert de mari est-il près de vous ?
—   Il est là, oui.
—   Parfait. Maintenant, écoutez ça : dès que vous aurez raccroché, vous allez tirer un coup, tous les deux.

Elle a vraiment utilisé l’expression « tirer un coup ». L’urgence de la situation le justifiait, j’imagine. J’avisais l’issue de secours la plus proche, tandis que la gynécologue s’expliquait :

—   Le sperme contient des prostaglandines qui peuvent favoriser l'ouverture du col de l'utérus et provoquer des contractions utérines. Je ne peux rien vous garantir. Vous n’entendrez parler de ça dans aucun bouquin sérieux. Prenez ça comme un remède de grande mère…

Abominable façon de parler, pensais-je.

—    … je vous invite fermement à essayer. Si tout se passe bien, cela déclenchera le travail. Sinon, cela vous aura au moins permis de penser à autre chose pendant cinq minutes.

Cinq minutes. Salope revancharde. Elle n’avait rien oublié, cela ne faisait aucun doute. Cinq minutes. La bassesse de ces gens…

Nous avons raccroché et sommes restés silencieux.
Fanny me regardait fixement. Ses yeux ont d’abord exprimé une profonde détresse. Son visage semblait s’effondrer sous mes yeux. Je m’attendais à un épisode hystérique traditionnel mais je me trompais sur toute la ligne. Il y eut un déclic. Il y eut une seconde pendant laquelle le désespoir de Fanny fit place à la colère. Les yeux qui me transperçaient se mire à briller. La détermination qui les animait soudain était un peu effrayante et je savais qu’il serait inutile de lutter pour ma vie. Elle me plaqua sur le dos et arracha ma ceinture, d’un geste vif et précis. Mon slip se volatilisa de lui-même, le traitre. A califourchon sur mon corps maté, elle dit, avec un calme terrifiant :

—   Colonel Stépanovich. Je vais vous baiser. Que vous le vouliez ou non. La désertion n’est pas une option. Camarade, le devoir t’appelle. Et je veux jouir, tu m’entends ? Je ne veux pas seulement que tu me besognes à la sauvette, comme un apparatchik. Non. Je t’ordonne de me procurer un véritable orgasme collectiviste. Sur le champ, tu m’entends ?

Traitez-moi de pervers narcissique tant que vous voudrez, mais ce discours aux accents patriotiques m’a immédiatement filé la gaule.

—   Au nom du peuple, je m’y engage, Anna Andreipov !

J’étais plus excité que jamais, sans savoir précisément à quoi attribuer ce brusque retour de ma virilité. Nous nous sommes aimés pendant un temps considérable (bien au-delà des cinq minutes réglementaires). Je prenais un pied inhumain, réalisant trop tard à côté de quoi j’étais passé ces six derniers mois.

—   Je t’aime Anna Andreipov ! Han. Tu le sais ça ? A quel point je t’aime ?
—   Ah… oui. Mais dites-le encore, colonel Stépanovich. A quoi pensiez-vous dans cette charrette, quand on vous emmenait à Kiev ?
—   Oh Anna, bordel. A qui aurais-je pu penser ? Han… Vous êtes belle, vous êtes même trop bonne. Viens.
—   J’arrive, camaraaaade. Ah la vache, oui, j’arrive…

Raoul nous a également prévenus de son arrivée, presque dans la foulée. Les contractions ont débuté immédiatement après nos retrouvailles. J’ai appelé un taxi et nous avons continué à nous tripoter sur la banquette arrière. On voulait vraiment être certains. Une fois installés dans la salle de travail, la sage-femme m’a demandé si je souhaitais rester mais comme Fanny avait planqué la clef des menottes, c’était une question de pure forme. Le prêtre dépêché par le Vatican pour constater l’apparition miraculeuse des nichons est arrivé juste à temps pour le premier cri de l’enfant. Ces gens-là ne sont pas aux pièces, c’est le moins qu’on puisse dire. Nous en avons profité pour faire baptiser notre loupiot, un mâle de six kilos huit cents qui portait déjà les cheveux longs et une fine moustache.

- Raoul ? me demanda Fanny avec un sourire fatigué.
- Raoul, répondis-je avec fierté.

Le prêtre s’est penché sur le nourrisson et lui a versé une giclée d’arrosoir de poche, juste sur le coin de la gueule.
Amen.

Fanny a parfaitement récupéré de sa grossesse. Ensemble, avec courage et dignité, nous avons fait le deuil de ses seins (dont je conserve une photographie d’identité dans mon portefeuille).

Le manuscrit de mon roman, finalement rebaptisé « Agent Stepanovich, opération taïga », a obtenu le prix de la Médiathèque de Caen, dans la catégorie de la meilleure œuvre de fiction mettant en scène un ursidé.
Raoul est aujourd’hui propriétaire d’un pavillon d’auto-tamponneuses.
Il a vingt-trois ans.

« Modifié: 15 Juin 2015 à 17:49:37 par E112 / Trompette sournoise »

Hors ligne holden5

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Re : Volume 1 : les genoux
« Réponse #2 le: 15 Juin 2015 à 20:14:10 »
Je dévore ta prose délicieusement foldingue. Je me suis bidonné tout du long, et je crois que la parodie de la littérature russe est ce qui m'a fait le plus rire...
C'est marrant, j'ai l'impression d'avoir déjà lu l'incipit il y a quelques années (l'excellentissime "quand elle tomba gravement enceinte") mais je délire peut-être.
Bref, à nouveau j'appuie sur le buzzer et mon fauteuil se retourne pour saluer ton talent!

Hors ligne Aléa

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Re : Volume 1 : les genoux
« Réponse #3 le: 15 Juin 2015 à 20:44:36 »
Citer
Suite et fin, si jamais tu passais par là, oui toi, hey !C'est bon, allez reste un peu, merde...
OUIII, z'avez vu il me parle à moi!  :glou: Ca fait un moment que je devait le lire, et toujours pas de commentaires, je l'ai lu cet aprèm dans les transports, en me marrant tout seul sous les yeux des passagers coit, et là je rentre et la suite trop bien héhéhé

Putain qu'est ce que j'ai ris  :D Peut être un deux ceux qui m'a fait le plus rire même (avec l'employé du père noel), méchamment drôle qu'on a envie de graver sur la couv', le perso est tellement bon, bon sang...
Je vais aller le relire je crois.

Au plaisir de te relire encore, et foncez lire ce texte bon sang!
(C'est dommage qu'on ai rien à dire pour t'aider... Quand te retrouves-t-on dans la section Bonnes nouvelles éditoriales?  ;) )

A plus!
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Re : Volume 1 : les genoux
« Réponse #4 le: 15 Juin 2015 à 22:13:37 »
Mais c'est horrible !
Et en même temps, tellement drôle !  :mrgreen:
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.

J'espère ne jamais devenir comme cette fille, ni jamais tomber sur un type comme son mec...

Avant qu’elle ne tombe gravement enceinte
Dès le début, on sent bien que l'état de sa compagne va poser problème... belle entrée en matière !

Je suis enceinte ! » beuglait-elle, comme si venait de synthétiser une nouvelle molécule, ou de trouver une issue au conflit israélo-palestinien.
Manque un petit sujet ici, après "comme si". (Pis techniquement, synthétiser une nouvelle molécule, on est pas si loin du truc mine de rien  :mrgreen:)

Fanny se contenta d’éclater de rire en me montrant du pouce et mima, non sans talent je dois bien l’admettre, un conducteur de diligence tirant fort sur la bride de ses chevaux.

—   Monsieur, confirmez-vous ce que semble signifier Madame ?
—   Je n’ai jamais mis les pieds dans un western, non.
Je crois que c'est mon passage préféré ! C'est génial !  :D

Le manuscrit de mon roman, finalement rebaptisé « Agent Stepanovich, opération taïga », a obtenu le prix de la Médiathèque de Caen, dans la catégorie de la meilleure œuvre de fiction mettant en scène un ursidé.
Oh merde ! J'habite dans la même ville qu'eux !   :putainlafaute:


Bref, c'était bien drôle ! J'ai fait des grimaces indignées tout du long, rapport au côté détestable du personnage, mais à chaque fois que je voulais décrocher, y avait un truc drôle qui me faisait continuer. Et j'ai bien fait ! La fin est un véritable feu d'artifice de n'importe quoi, mais en même temps tout se tient tellement bien que ça en devient beau !  :mrgreen:

Bien joué, et merci pour ce moment !
Damn

Hors ligne E112 / Trompette sournoise

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Re : Volume 1 : les genoux
« Réponse #5 le: 17 Juin 2015 à 17:01:23 »
"C'est marrant, j'ai l'impression d'avoir déjà lu l'incipit il y a quelques années (l'excellentissime "quand elle tomba gravement enceinte") mais je délire peut-être."

Non, tu vas bien. Ce texte est une reprise d'un premier essai, signé il y a au moins trois ans. Je prends mon temps, vois-tu.
En mode poseyyy, comme ils disent.

"Quand te retrouves-t-on dans la section Bonnes nouvelles éditoriales? "

En cherchant bien, ma foi, je dirais qu'à vue de nez, en page 7, vers le milieu, y'a un type qui me ressemble comme deux gouttes d'eau et possède encore un stock d'invendus considérable (et plus aucun meuble à caler).

"J'espère ne jamais devenir comme cette fille, ni jamais tomber sur un type comme son mec..."

Oui, mais fais gaffe quand même.

Merci de votre passage. Dieu vous garde car vous êtes le peuple élu.


Hors ligne Aléa

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Re : Volume 1 : les genoux
« Réponse #6 le: 17 Juin 2015 à 19:13:49 »
Citer
En cherchant bien, ma foi, je dirais qu'à vue de nez, en page 7, vers le milieu, y'a un type qui me ressemble comme deux gouttes d'eau et possède encore un stock d'invendus considérable (et plus aucun meuble à caler).
My 2 cent, ta table basse invisible sera un peu moins table  :huhu:
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Re : Volume 1 : les genoux
« Réponse #7 le: 26 Octobre 2015 à 22:47:00 »
Salut !

J'ai lu y a quelques jours déjà et n'ai pas fait le commentaire de suite, du coup il manquera peut-être de pertinence. Il aura le mérite de faire remonter ce texte.

J'ai plutôt bien aimé, on retrouve ta plume si efficace et grinçante. Mais l'aversion envers ton personnage m'a un peu bloqué. En ça, il est bien réussi ; mais c'est comme Joffrey dans ASOIAF, j'aurais du mal à suivre les bouquins s'ils étaient écrits de son point de vue.

Bref, merci pour le texte.
"We think you're dumb and we hate you too"
Alestorm

"Les Grandes Histoires sont celles que l'on a déjà entendues et que l'on n'aspire qu'à réentendre.
Celles dans lesquelles on peut entrer à tout moment et s'installer à son aise."
Arundhati Roy

Hors ligne Vir

  • Aède
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Re : Volume 1 : les genoux
« Réponse #8 le: 28 Octobre 2015 à 11:05:20 »
Hilarant ! C'était youpi-yeah. J'ai trouvé ça :

- Il y eut une seconde pendant laquelle le désespoir de Fanny fit place à la colère. Les yeux qui me transperçaient se mire à briller.

 


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