Presque trois mois plus tard, désolé de pas avoir répondu à ton commentaire Baptiste.
La plupart des problèmes que tu soulignes doivent désormais être réglés.
Voici donc une nouvelle version allongée. J'ai changé quelques trucs dans l'histoire et dans sa relation avec Louis.
Mes prochaines pistes de travail consisteront à changer ce qui peut faire penser à Warhammer 40K (j'avais pas fait gaffe au combos Empereur/Inquisiteur) et à approfondir la nouvelle partie qui me semble légère, à la relecture.
La porte du temple s’ouvre dans un grincement sonore, malgré tous mes efforts pour être discrète. J’entre prudemment, ma lampe de poche et mon pistolet bien devant moi. L’endroit semble désert, mais on n’est jamais à l’abri d’une embuscade. Plusieurs de mes congénères se sont déjà fait avoir à cause d’un manque d’attention, et je compte bien leur survivre encore quelques années. Je renifle un grand coup. Aucune odeur ne me vient qui n’aurait pas sa place ici. Ça sent le vieux, la poussière. Le temple est abandonné depuis longtemps maintenant. Le gouvernement a coupé les subventions aux musées avant ma naissance, et la civilisation qui y priait a disparu depuis plusieurs siècles. Il y a nombre de ces endroits partout dans Troubleciel qui fournissent des lieux de rencontre à toutes les communautés faées des environs.
Celui de ce soir est particulièrement secret et je suis sur mes gardes comme jamais. Mon contact a pris des précautions hallucinantes pour me donner rendez-vous.
A présent que je suis sûre d’être seule, je pénètre plus profondément dans le bâtiment. La lumière blafarde de la lampe balaie les environs, mais il s’agit plus de routine que d’une réelle vérification : mon nez est, dans un tel endroit, bien plus fiable que mes yeux.
Un regard à ma montre me confirme que je suis en avance. Je vais m’installer dans un coin du temple, près d’une porte et qui me donne une vue d’ensemble des lieux. Je reste debout. Pas question d’être surprise par qui que ce soit, ami ou ennemi. J’en profite pour mieux observer l’endroit où je me trouve. Le temple reste correctement conservé, malgré l’abandon. Il se dit, dans certains milieux, que des clans faés entretiennent les temples pour des soirs comme celui-ci. Çà et là, des chandeliers et autres objets de cultes ont survécu aux pillages. Plus extraordinaire encore, le vitrail principal, avec son grand soleil surplombant des enfants, continue de dominer le temple. L’absence de lumière ne permet pas de le mettre en valeur et je détourne la tête, un peu blasée.
Une odeur vient finalement titiller mes narines, portée par le vent qui souffle fort à l’extérieur. Puis c’est un bruit de pas, masqué par ce même vent, mais tout de même largement perceptible pour moi. Enfin, la lueur d’une autre lampe. Je m’accroupis, lève mon arme par précaution, même si la fragrance des changelins est difficile à cacher et à imiter.
« L’Aubrume se soulève », dit une voix.
« La nuit est bientôt sur nous », je réponds. Le mot de passe. J’hume un dernier coup, juste histoire de vérifier, mais il n’y a que son odeur, la mienne et celle de la vieillesse. Je m’approche de lui. Nous avons éteint nos lampes afin de laisser voir le moins de détail possible sur nous. Une précaution nécessaire ; trop de nos congénères ont succombé à la torture.
« Qu’est-ce qu’il y a ? », je reprends. « Pourquoi tu m’as fait venir si vite ? »
« Ils comptent attaquer le Repaire. À l’aube. »
« Merde. » Je réfléchis à toute vitesse à une solution. Nous nous y attendions et l’évacuation a commencé il y a plusieurs jours déjà. Troubleciel n’est plus une ville sûre pour une communauté faée importante comme l’est le Repaire. Seulement, nous espérions avoir un peu plus de temps.
« Qu’est-ce qui est prévu ? »
« Trois inquisiteurs au moins. Deux-cents policiers. »
« Des gens de chez nous ? »
« Pas à ma connaissance. Tu penses à quoi ? »
« À combattre. On est bien avancés mais on est loin d’avoir terminé. Va falloir les retenir pour sauver ce qui peut encore l’être… »
Je le distingue hocher la tête, puis regarder sa montre dans la semi-pénombre.
« Faut que j’y aille, je prends bientôt mon service. Je vais voir ce que je peux faire et essaierai de te tenir au courant. Tu peux prévenir des gens ? »
« Quelques-uns. Je vais faire ce que je peux. »
Un silence d’un instant.
« Bonne chance » je dis, et ça met fin à la conversation. Il hoche la tête, se retourne et sort du temple. J’y reste encore un moment, confuse, effrayée. Il ne me reste que quelques heures pour tenter de prévenir le Repaire et tous les Faés qui pourraient aider. Une fois à l’extérieur, sous la pluie fine qui s’est ajoutée au vent, j’allume une cigarette, malgré l’urgence. Puis je me fonds dans la nuit.
***
Les Faés se rassemblent sur les toits de Troubleciel, tout près du Repaire. En bas, sur la Place des Grands Hommes, c’est une toute autre scène qui se joue : la police humaine se met en place, affiche un équipement devant purger la ville de toute présence impure. De ma position surplombante, derrière le clocher du Temple Neuf, je distingue très bien les trois Inquisiteurs. Ils sont au centre de l’assemblée et surveillent les préparatifs. À ma droite, à ma gauche, sur tous les bâtiments, les quelques-uns mes congénères sont venus. Eux aussi se préparent. Nous sommes venus défendre les nôtres, notre maison, notre droit à vivre. Pour montrer à l’Inquisition que nous n’avons pas peur. Ils peuvent croire qu’ils sont la lumière, que nous sommes des bêtes dangereuses, mais la vérité est que l’humanité est la lie des êtres conscients.
Je suis armée aussi. Mon fusil est chargé, posé contre le clocher en attendant le signal qui doit nous arriver de l’intérieur du Repaire. Ce n’est pas moi qui les ai prévenus, ils n’en ont pas eu besoin. Il semble que les espions au sein du Gouvernement sont plus nombreux encore que je ne le pensais.
Une clameur monte de la place. Ils sont prêts. Je tends l’oreille. Un des Inquisiteurs est en train de parler, de haranguer ses troupes. Visiblement, il se fiche bien que tout le monde soit au courant de leur arrivée. J’espère que nous pourrons lui faire payer sa confiance.
« Tu sens la colère, Elsa. »
Je me retourne, une main sur le couteau passé à ma ceinture, puis envoie un grognement à l’homme qui me regarde, goguenard, appuyé contre la cheminée, juste à côté de mon fusil.
« On t’a connue plus prudente. Ne sois pas si pressée de mourir. »
« Maintenant ou tout à l’heure... » dis-je en me retournant pour me remettre à observer la scène. J’entends Louis quitter sa position et venir s’accroupir à côté de moi. Son odeur emplit les environs. Je le regarde furtivement ; lui me sourit, toujours aussi insolent avec son air de chérubin.
« J’espère que tu vas faire un peu mieux que mourir et botter le cul de ces pauvres gars. »
Je soupire. Louis a un sacré don pour m’énerver. Pourtant, on ne fait que se croiser encore et encore, à chaque fois que nous sommes affectés à une mission. Au moins ce n’est pas un vampire.
« Regarde autour de toi », je lui dis. « On est vingt-cinq. Ils sont deux-cents, dont trois Inquisiteurs. Qu’est-ce que tu crois qu’il va se passer ? Si tu ne comptes pas mourir, tu ferais mieux de déguerpir d’ici. »
Il ne répond rien. On reste un instant comme ça, à regarder la place, puis je récupère mon fusil : en bas, ils vont bientôt se mettre en route. Et il faut qu’on attaque avant qu’ils n’entrent dans le Repaire.
« Adieu ? », je demande à l’adresse de Louis.
« Tu parles. »
Il s’est relevé, l’arbalète à répétition que je lui connais bien à la main. Je le regarde, intriguée.
« Tu ne te débarrasseras pas de moi comme ça. Et tu sais que j’ai toujours été un peu
old fashion. »
Je soupire pour faire bonne mesure, mais je ne peux pas m’empêcher d’être touchée. Quitte à mourir, autant que ce soit en bonne compagnie, et celle de Louis vaut mieux que celle de beaucoup d’autres. Je regarde tous mes congénères, là sur les toits de Troubleciel. Ils attendent le signal, comme moi. Un loup hurle, loin en bas. J’inspire un grand coup. Je saute.
***
Les balles et les cris fusent autour de moi alors que je tire. Un coup, deux coups, des corps qui s’écroulent. La réplique ne se fait pas attendre et j’ai juste le temps de rouler derrière un abri pour recharger à toute vitesse. Déjà, la première surprise passée, nos ennemis organisent la contre-attaque. Ils sont entrainés à ça. Pas nous. Mon arme est de nouveau pleine, je jette un coup d’œil au-dessus de l’abri, repère un policier qui court vers nous, son arme de poing à la main. Ni une ni deux, je le mets en joue et l’abat. A côté de moi, Louis lâche un, puis deux carreaux. Le vacarme des armes à feu a remplacé les imprécations des Inquisiteurs, à présent détournés de leur objectif. C’est bien. Ils doivent se défendre, on doit tenir le plus longtemps possible ; il faut que le Repaire ai fini d’évacuer. Il reviendra, autre part. Nous ne mourrons jamais.
Louis et mois restons un moment derrière notre abri de fortune. D’ici, on arrive à amenuiser progressivement les forces ennemies tout en étant protégés des tirs, même si plusieurs balles manquent de nous atteindre. Mais je n’ai que peu d’informations sur ce qu’il advient des autres, et je sais que nous ne pouvons pas gagner, nous ne sommes pas assez nombreux.
« Louis... »
Il me regarde, je lui montre ma cartouchière presque vide. Lui aussi est au bout, tire son dernier carreau.
« Ils arrivent. »
Il n’a pas besoin de préciser, je sais de qui il parle. Je mets en joue et m’aperçois du silence qui est tombé sur la place. En face de moi — de nous — les trois Inquisiteurs sont debout, au milieu des cadavres d’une bonne partie des policiers.
« Putain Elsa, qu’est-c’que tu fous ? Tire, qu’on dégage d’ici ! »
Mais je ne peux pas, complètement paralysée par les Inquisiteurs. Le chef du trio m’observe, moqueur, confiant. Quand il lève son arme, lentement, il m’apparait comme l’incarnation de l’Empereur qu’il vénère. Je déglutis. J’ai beau savoir que je dois tirer, que je peux en finir, là maintenant, j’en suis incapable. Mes muscles refusent de m’obéir.
Un nouveau hurlement de loup retentit, marquant la fin de l’opération et je me sens soudain tirée en arrière ; c’est Louis qui vient de m’attraper, me coupant ainsi de la vue des Inquisiteurs. Juste à temps : les balles fusent au-dessus de nos têtes.
« Transforme-toi, c’est fini, faut qu’on se barre. »
J’enclenche le processus de transformation. Une grimace plus tard, me voilà louve, Louis a pris une forme de renard. Nous filons avant que les humains viennent nous chercher.
***
Nous courons comme louve et renard quelque temps encore, jusqu’à être certains d’avoir semé nos poursuivants, si poursuivants il y a. Nous prenons à droite dans une venelle sombre et, cachés par les bacs de poubelle d’un restaurant, reprenons forme humaine. Affalée contre le mur, il me faut du temps pour reprendre mon souffle.
« Qu’est-ce que c’était que ça ? » je demande à Louis en haletant. Il me regarde sans comprendre. Il n’a pas vu ce que moi j’ai vu, ce qui m’a immobilisée comme ça, au beau milieu du champ de bataille. Il s’accroupit pour se mettre à ma hauteur, l’air sincèrement inquiet.
« Ça va aller ? »
Je hoche la tête. Mon souffle revient peu à peu et les battements de mon cœur se calment.
« Et maintenant ? »
Inutile de revenir tout de suite sur les Inquisiteurs ; j’ai besoin d’y réfléchir un moment, de mettre des mots sur ce que j’ai vécu là-bas ; ce que je ne suis pas en état de faire pour le moment. Louis hausse les épaules et s’assied à côté de moi en grimaçant. Je l’observe avec attention mais il ne semble pas blessé. On a eu de la chance, à bien y repenser.
« Et maintenant, j’imagine qu’il va falloir trouver quelque chose à faire où on ne vérifiera pas notre identité toutes les dix minutes. En fait, c’est plutôt pour toi que la question se pose. »
Il dit vrai. Je ne sais pas à quoi il a été occupé ces derniers temps, mais je n’ai aucun espoir de retrouver ma place dans l’administration. Les prochains mois vont être compliqués pour celles et ceux d’entre nous qui n’ont pas brisé leur couverture pour prendre part à la bataille. Il faudra œuvrer avec prudence et se faire discret.
La porte du restaurant s’ouvre et nous nous levons, prêts à attaquer. Mais l’homme en tenue de cuisinier qui en sort montre ses mains vides.
« Je suis un ami. Venez vite, vous ne pouvez pas rester ici. »
J’échange un regard avec Louis et hoche la tête. Quel choix avons-nous, de toute façon ? S’il veut nous éliminer, il peut tout aussi bien le faire dans cette rue, à l’écart de tout. Je ne suis pas sûre que quiconque cherche à nous venger. Je me relève en m’appuyant sur l’épaule de Louis et nous entrons dans le restaurant. Nous traversons les cuisines où une demi-douzaine de personnes s’activent — elles ne nous jettent même pas un regard — et pénétrons ensuite dans une cave. Les bouteilles de vin, tonneaux de bière et jambons en salaison s’accumulent çà et là. Nous traversons une, deux caves qui débouchent finalement sur un souterrain étroit et sombre. L’inconnu nous tend une lampe de poche.
« Ça vous mènera hors des limites de la ville. Normalement, les Inquisiteurs ne devraient pas le connaître. Bonne chance. »
Il ferme la porte et nous entendons ses pas résonner de l’autre côté. Devant nous, le tunnel étend ses ombres.
« Alors c’est ça pour nous aussi ? » je demande à Louis. « L’exil, comme les autres ? »
« Oui, » il dit tout simplement. « Mais on reviendra, tu le sais bien. Ici ou ailleurs, le Repaire continuera toujours d’exister. »
Je hoche la tête et m’appuie un peu plus sur lui. Mon cœur bat un peu plus fort dans ma poitrine et je pose ma tête sur son épaule. S’il est surpris, il ne le montre pas. Il se contente de passer son bras autour de moi.
« Allons-y », il dit doucement, et nous nous enfonçons dans les profondeurs de Troubleciel.