Je me suis mis à l’herbe il y a deux semaines et toujours impossible de rouler un joint fumable. Avec un yaourt et beaucoup de sucre, ça passe. L’effet n’est pas immédiat mais quand on se met enfin à tilter, on ne regrette pas son brassé nature. Personne n’est jamais disponible pour m’enseigner les bases de l’existence, mais on fait aller. L’herbe, je l’ai fauchée dans un sac, pendant un cours de sport. Quand une occasion se présente, de temps en temps, il faut faire avec. J’essaie de m’habituer à ne plus réfléchir et à agir impulsivement. Je vais me mettre à tuer en série si je continue à réfléchir. Le scandale de l’herbe volée a fait trente fois le tour du bahut mais tout le monde est persuadé que je suis attardé mental. Personne n’est encore venu me demander de comptes. L’important, c’est qu’après deux ou trois yaourts, je me sente mieux. Moi et le système solaire, ça va, on s’accepte, le temps que ça dure. Le seul inconvénient, c’est que je me réveille encore plus mal que d’habitude.
Aujourd’hui, jour du Seigneur. J’aimerais être un peu plus croyant mais je n’ai pas eu de révélation dernièrement. Ça viendra ou non. La foi n’a pas l’air de changer dramatiquement la vie de con que les gens se coltinent mais faut le voir porté. Maman a cette façon de me réveiller le dimanche matin : elle cogne contre la porte de ma chambre avec son putain d’aspirateur. Subtil, mère. Ta subtilité fera un jour le tour du monde. J’attrape mon casque sur la table de nuit et je m’envoie
Bleach à un volume quasi-intolérable. Je me rendors, ou non. Kurt, qu’est-ce que tu peux brailler… Ca ne t’a pas empêché de crever mais chacun sa technique après tout.
Impossible de rester au lit plus longtemps, ce matin. Il fait déjà une chaleur d’enculé. Mal au crâne. Pour moi, juillet/aout, c’est la longue traversée du désert. Je me sens encore plus seul que d’habitude. Je ne sais pas comment je vais m’y prendre pour survivre à ces grandes vacances. Mes vieux espèrent me trainer jusqu’en Bretagne, chez mes grands-parents, pendant trois semaines. Le grand air, l’iode, la plage, l’eau à dix-sept degrés, la chambre de gosse, la cuisine de ma grand-mère, le chien qui meurt lentement, lui aussi, sur le canapé, les petites cousines qui organisent des spectacles de danse dans le jardin, mon père et ses nouvelles chaussures de course, l’haleine de mon grand-père, la télévision qu’on éteint dès que je me lève pour aller pisser, le Tour de France, les championnats du monde d’athlétisme, Fort putain de Boyard… Et toutes ces jeunes bretonnes aux gros seins, allongées sur le sable, à moitié à poil, leur peau, leurs poses, presque à portée de main, et moi, obligé de rester allongé sur le ventre ou d’aller me branler derrière un rocher, seul au monde, dégouté de ma personne estivale. Plutôt lécher les chiottes que d’aller à Carnac une année de plus. Il parait que la guerre ne va pas tarder. On pensera bientôt à autre chose qu’au tourisme et aux évènements sportifs incontournables de l’été. En attendant, c’est l’angoisse. La bouteille d’eau qui traine au pied de mon lit, je me la verse sur le visage en faisant le serment que ce sera mon seul bain de mer, cet été. Et je me lève. Le monde n’a pas besoin de moi et je me lève. Je n’ai pas de projet et je me lève. Pas d’amis viables et je me lève. Aucun horizon sexuel et je me lève. Mon père est toujours vivant et en bonne santé. Et je me lève. Kurt Cobain s’est tué et je me lève. La guerre civile se fait attendre et je me lève. Bonjour soleil. Que tout le monde aille bien se faire foutre.
***
Je m’étais juré de ne jamais boire de café. Je m’étais juré un tas de choses, que je continue à faire malgré tout. Je m’étais juré de ne pas fumer et de n’oublier Emilie F. sous aucun prétexte, juré de monter un groupe de rock et de ne plus aimer autant ma mère, juré d’avoir toujours confiance en moi et de ne jamais lire de livre. Je sais pas. Est-ce qu’on passe sa vie à trahir ses promesses sans le faire exprès ? Comment on est supposés supporter ça, sur le long terme ? J’ai peur qu’au bout d’un certain temps, les gens arrêtent de se jurer quoi que ce soit et attendent que tout leur passe dessus en continuant à respirer le plus longtemps possible, seulement parce que mourir est très mal vu de nos jours. Mourir, c’est devenu une honte pour la famille et les proches. Celui qui m’explique pourquoi, je lui dédie cette merde.
En attendant la prochaine vague de promesses massacrées, je bois un café et fume une cigarette, assis devant mon bureau. L’autre chaise de ma chambre, je la place juste à côté de moi et je m’entraine à faire la discussion à Sabine. Je passe les vitesses sur un vieux joystick et je place mes mains dix heures dix sur un volant dont je me servais pour jouer à
Sega Rally Championship. Je contrôle régulièrement mes angles morts, au cas où un motard déboulerait de nulle part. Sabine, c’est ma monitrice d’auto-école. Je rêve de lui faire l’amour sur une aire de repos. Mes parents sont convaincus que la conduite accompagnée m’évitera de mourir bêtement, sans eux, en confondant les panneaux. On économise sur l’assurance, aussi, il parait.
J’ai développé une obsession pour la conduite accompagnée. A ce jour, je comptabilise douze heures de pilotage et je crois que je n’ai plus grand-chose à apprendre de l’art routier. Mon père passe son temps à répéter que je ne suis pas une foudre de guerre mais quand je me décide à faire quelque chose, je n’ai rien à envie aux génies du XIXème siècle. Malheureusement, ces moments de lucidité n’arrivent presque jamais et je passe le plus clair de mon temps à être un tas de honte et de torpeur. Un jour, je sais que je vais exploser. Je vais me réveiller un matin et tout sera très clair. Je n’aurai plus qu’à décider ce qui mérite d’être accompli, ou non. Moi, système solaire, amis pour la vie. Pour l’instant, je me concentre sur mes changements de vitesse.
A l’examen du code de la route, j’ai commis un sans-faute. Quand ils ont corrigé la fiche sur laquelle j’avais poinçonné mes réponses, c'était flagrant que l’examinateur voulait me faire passer un test d’urine, mais il s’est contenté de me serrer la main. On devait être une cinquantaine dans cette salle polyvalente, certains avaient des problèmes d’autisme flagrant, et j’ai pourtant été le seul incollable du lot. J’aurais pas craché sur une coupe de champagne mais tant pis. Cette réussite, je l’ai dédiée à l’amour. Hier, j’effectuais donc ma douzième heure de conduite. Sabine et moi, on passait en revue les différentes techniques de créneau, quand elle s’est souvenue :
— Alors, au fait, ce code ?
— Le code ? Oui. Bien. Intéressant comme exercice.
Je ne voulais pas en dire trop. Je restais concentré sur ma marche arrière. J’espérais qu’elle pose LA question, tandis que je me garais en épis, tranquillement, comme papa dans maman (j’ai un don).
— Combien de fautes ? elle me demande, amusée.
— Zéro, je lui lâche en tirant le frein à main, stoïque.
— Eh bien, félicitations… Tu es un jeune garçon surprenant.
— Une pipe, pour fêter ça ?
— …
— Maintenant que j’ai coupé le moteur ?
Ces dernières répliques sont assez représentatives du genre de conneries que je débite dans ma chambre, à une chaise vide. En réalité, je me suis contenté d’un simple merci.
Ça me dérangerait pas qu’elle ait des enfants. Ça m’exciterait pas non-plus, vraiment pas, mais je comprendrais. Je voudrais lui parler de tout et de rien, savoir quelles sont ses passions dans la vie, sans être lourd ou me manger un platane. C’est pourquoi je m’entraine dans ma piaule, en simulateur. Et je ne suis pas le meilleur dialoguiste sur le marché, il faut l’admettre :
— Et sinon, t’as des enfants, Sabine ? Je tutoie facilement, au fait, j’espère que c’est cool…
— Oh, pas de soucis. J’ai un fils de quatre ans. Hugo. Prends la prochaine à gauche, on va essayer la voie rapide, aujourd’hui.
— Tu penses que je suis prêt ? Ça me fait plaisir, cette confiance que tu places en moi. Le père est toujours dans les parages ?
— Bien sûr. On vit tous ensemble. Une famille, quoi. Ralentis un peu à l’abord du rond-point.
— Hugo. C’est mignon. C’est bien, Sabine. Tout ça est très bien. Je suis heureux pour toi.
Ça me parait important de savoir conduire. Je me sens bien dans l’habitacle de la Clio, près de Sabine. Je voudrais qu’elle m’apprenne tout sur tout, pédagogue comme elle est. Je voudrais apprendre à piloter son vagin, par exemple. Je ne comprends pourquoi on ne nous apprend pas à faire l’amour comme on nous enseigne la conduite accompagnée. Qu’est-ce qui est le plus utile dans la vie ? Vérifier ses angles morts ou savoir administrer un cunnilingus digne de ce nom ?
— Je rétrograde mieux, tu trouves pas ? J’ai gagné en souplesse. Il est souvent en déplacements pour son boulot, j’imagine…
— Qui ça ?
— Le père d’Hugo.
— Pas spécialement, non. Il travaille à la ville. On est assez tranquilles, en fait.
— Je vois. Employé municipal, c’est merveilleux. Tu t’ennuies dans la vie, Sabine ? Excuse-moi si je suis trop direct.
— Non. Pas du tout. J’ai besoin de stabilité. A gauche.
— Encore à gauche ?
— Oui.
— Les pneus neige, tu me conseillerais de les mettre à quelle période, à peu près ?
— Je dirais fin novembre.
— Mais t’as jamais eu envie de… Enfin, je veux dire, sexuellement, ça te convient cette relation bien stable, bien tranquille ?
— Ne me torture pas, Arnaud. Depuis que je te connais, je…
— Tout va bien, je suis là.
— Et puis tout te vient si facilement…
— Je galère encore un peu sur les démarrages en côte, et tu le sais.
— Oui, mais c’est charmant. Tu me rends folle.
— Ecoute. Je vais poser ma main sur ta cuisse, ok ? Mais je vais attendre une ligne droite avec une bonne visibilité.
— Un jour, tu vas me rendre folle…
Je fais glisser ma main gauche vers la chaise vide au moment précis où ma mère fait irruption dans ma chambre.
— On mange dans cinq min... Qu’est-ce que tu fabriques ?
Je ne suis pas en train de me masturber dans une chaussette devant une revue automobile, mais c’est tout de même embarrassant.
— Rien. Putain. J’écris un sketch. Tu peux pas frapper avant de débouler comme ça ?
— Un sketch ? Mais pour qui ?
— Merde, laisse tomber. C’est la conduite, ça me stresse. Je m’entraine, ok ?
— On mange dans cinq…
— J’ai pigé. J’arrive. Le temps de trouver une place et j’arrive.