Lucie vit la nuit. Elle ne sait plus vraiment depuis combien de temps. Elle passe ses journées à dormir et à rêvasser. Elle n'a pas d'amis, personne ne sait si elle a une famille. Ses voisins sont curieux et se posent bien des questions quant à cette mystérieuse jeune femme. Certains se demandent même à quoi elle ressemble : ils n'ont aperçu d'elle qu'une frêle silhouette fuyante à la longue chevelure noire et lisse. Elle a conscience d'être un peu étrange, pourtant elle s'en moque.
Quand elle regarde au dehors et que le soleil s'en va, c'est un souffle d'espoir qui emplit ses poumons. Alors elle ouvre grand sa fenêtre et s'y penche, songeuse, pour admirer les couleurs pastel qui se peignent dans le ciel.
Puis, son grand manteau sur le dos, elle s'échappe. Elle quitte sa tour d'ivoire et enfin, elle se sent libre. Quand les rayons de la lune l'effleurent, c'est comme si rien ne pouvait plus lui arriver. Seule dans l'obscurité, elle déambule dans les rues au gré de ses envies. Parfois elle peint, parfois elle chante. Mais le plus souvent, immobile et silencieuse, elle se souvient. Lucie est souvent triste. Il y a des soirs où elle n'est plus qu'une ombre qui rode sans savoir pourquoi. Peut-être cherche-t-elle quelque chose ? Ou peut-être est-ce quelqu'un.
* * *
C'était en automne, après la tombée de la nuit. Un homme traversait le grand parc quand soudain, près du lac, parvint à son oreille une douce plainte. C'était comme un chant funèbre. Celui d'une femme qui croyait que personne ne l'entendait. Il regarda promptement autour de lui, mais aucune présence humaine ne lui apparaissait. Il commençait à croire qu'il avait tout imaginé, quand il leva la tête.
Elle était tout en haut, cachée par le feuillage. Ce soir là, Lucie était noyée par le chagrin. Elle s'était réfugiée dans les branches d'un vieux saule pleureur, qui par son aspect semblait partager sa détresse. Elle s'était mise à fredonner cette mélodie qui lui donnait des frissons. Une chanson sans paroles, qui néanmoins réussissait à répondre à ses maux. Elle avait tellement mal qu'elle aurait voulu mourir. La solitude rongeait son cœur fragile et le vide en elle se faisait de plus en plus oppressant. Elle ne savait même plus pourquoi elle pleurait, mais le poids au creux de son estomac lui rappelait qu'il y avait une raison quelque part.
- Elle est très jolie votre chanson. laissa-t-il échapper.
Dans un sursaut elle arrêta de chanter. Elle ne pipa mot, encore surprise par cet inconnu dont elle venait de remarquer la présence. Elle essuya ses larmes d'un gestes vif.
- Mais... Vous pleurez ! Tout va bien ...? Est-ce que je peux vous aider d'une manière ou d'une autre ?
Elle ne savait pas vraiment comment réagir. Pour toute réponse, elle le dévisagea, interdite. Malgré la pénombre, il remarqua les yeux perçants de la jeune femme, encore rougis. Ils étaient bleu foncé. Elle détourna le regard. Elle était vraiment gênée. Elle aurait voulu se cacher sous la frange qui lui couvrait le front, mais c'était hélas impossible. Un sanglot dans la voix, elle risqua quelques mots:
- Que voulez-vous ?
- Je ne sais pas vraiment... Je me disais que vous aviez peut-être besoin d'aide. Ou de parler.
Et c'était le cas. Mais elle se méfiait de ce type dont elle venait de faire la connaissance.
- Laissez-moi tranquille...
- Je m'en vais si c'est ce que vous voulez. Pourtant... vous ne vous sentez pas un peu seule ?
Touché. En plein dans le mille. Elle se mordit la lèvre quand elle sentit que les larmes étaient prêtes à couler à nouveau. Embarrassée, son visage se dirigea ailleurs. Il haussa les épaules et tourna les talons pour poursuivre son chemin.
- Vous avez raison. Je suis seule.
Tristement prévisible. Il revint finalement sur ses pas, l'air un peu confus. Elle esquissa un sourire timide et encore un peu larmoyant. Elle était mignonne pour une sauvageonne se dit-il, avant de sourire à son tour.
* * *
- Alors, où va-t-on ?
- Est-il nécessaire d'avoir une destination ? Répliqua-t-elle, malicieuse.
- Je n'ai jamais prétendu le contraire. Mais il se trouve que mes doigts pieds pourraient servir de glaçons pour votre cocktail, et par conséquent j'aimerais bien me réfugier dans un endroit un peu plus chaleureux.
- Message reçu !
Elle poussa la porte d'un petit bistrot. L'intérieur était décoré d'un tas de babioles en tout genre. Frottant ses mains frigorifiées, il la suivit jusqu'à la table et s'installa face à elle. Elle découvrait les traits de cette nouvelle rencontre: Il avait des yeux noisettes, l'air plutôt gentil, presque naïf. Ses cheveux châtain, bouclés, étaient un brin trop longs pour ne pas être en bataille. Il commanda un café crème, pour elle ce fut un chocolat chaud. Puis il relança la conversation :
- Bon, que vous arrive-t-il au juste, pour être aussi attristée ?
- J'aimerais ne pas en parler si ça ne te déranges pas. Distraies-moi plutôt !
Il haussa un sourcil, perplexe.
- Vous distraire ?
- Précisément. Et tutoies-moi je t'en prie.
- Je dois avouer que vous... que tu me prends un peu au dépourvu. Tiens d'ailleurs, comment tu t'appelles ?
Durant un court instant, une étincelle apparut dans ses yeux. Elle se pencha vers lui et agrippa son pouce.
- J'ai une idée. Ça te dit de jouer un peu ?
- Pardon ?
- On fait un pacte. Ce soir nous ne somme plus nous. Ce soir je n'ai pas de nom, et tu n'en as pas non plus. Je ne veux rien savoir sur ton job, sur ton quotidien ou sur ta situation familiale. Quand tombe la nuit, on sort de la boîte dans laquelle on s'était rangé et on jette les étiquettes qu'on nous a collé. Nous ne sommes plus que des humains, enfin libres d'être qui nous voulons être. Ce soir tout est possible.
« Étonnant. Théâtral. Mais intéressant. » songea-t-il.
- Heu... Tu vas pas me donner ton nom alors ?
- Non. Et toi non plus. T'es partant ?
Visiblement peu habitué à ce genre d'idées farfelues, il prit quelques secondes de réflexion.
- D'accord.
- Parfait.
Décidément, elle n'était pas quelqu'un de commun. Elle était plutôt intrigante. Amusante aussi.
- Mais alors, comment je dois t’appeler ? S'enquit-il.
- A toi de voir garçon !
- Tout ce que je veux ?
- Tout ce que tu veux !
Il passa ses doigts sur son front comme pour mieux réfléchir. Il regarda autour de lui.
- Heu...Chocolat ?
- Vraiment ?
- Finalement non. Je préfère Noisette.
- Noisette ?
- Noisette.
Elle plissa les yeux, pensive, avant qu'un sourire se dessine sur son visage.
- Noisette ! J'aime bien ce nom. Il a bon goût et il croque sous la dent .
- Et moi alors, comment je m'appelle ?
- Jean-Maurice
- Quoi ?
- Je plaisante banane ! Laisses-moi un peu de temps... Café.
- Café? On est dans le même registre. Ça me va.
La frimousse de la demoiselle se fit espiègle. Lui, il se demandait bien ce qu'elle pouvait avoir en tête.
* * *
Ils retraversaient le parc en courant à perdre haleine. Elle riait comme une gamine qui joue au loup, et lui tentait tant bien que mal de garder le rythme. Il s'arrêta soudain, haletant, pour reprendre son souffle.
- Rends-les moi ! Cria-t-il.
A ces mots elle cessa de courir, fit volte-face, et agita le trousseau de clé volé au nez de son compagnon de route.
- Allez, un petit effort, on est presque arrivés.
- Arrivés où ?
- Tu verras bien.
Et elle reprit son chemin, en marchant cette fois-là. Partagé entre l'agacement et l'excitation, il ne put s'empêcher d'esquisser un sourire en coin. Quand il la rejoint, elle patientait tranquillement devant un vieil immeuble qui semblait presque abandonné. Il haussa un sourcil :
- Qu'est-ce que c'est ?
- Mon château !
- Tu habites ici ?
- Pas vraiment.
Elle se rapprocha du bâtiment. Avant qu'elle n'aille plus loin, il attrapa son bras.
- Hé, une minute. Rends moi mes clés, j'en ai besoin.
- T'es pressé on dirait
Elle se dégagea prestement, mais il n'avait pas dit son dernier mot. Il posa ses mains contre le mur, d'une part et d'autre de sa tête. Il était bien plus grand qu'elle. Plutôt impressionnant. Il avait l'air d'un maître d'école grondant un mioche désobéissant.
- Rends les moi. Maintenant.
Elle leva les yeux vers lui, rieuse. Elle avait un air de renarde. Soudain elle l'embrassa. C'était un tout petit baiser, donné du bout des lèvres. Éberlué, les yeux écarquillés, il ne réagit même pas quand elle se faufila hors de son emprise. Il la regarda agiter son butin en le narguant :
- Tu les récupéreras en temps voulu
Et elle se glissa à l'intérieur par la fenêtre entre-ouverte. Décidément, cette femme était une énigme. Elle lui semblait insaisissable.
* * *
Après de grandes difficultés à entrer à son tour, il entreprit de la retrouver. C'était peine perdue. L'endroit était immense, et insalubre qui plus est. Il était prêt à abandonner, résigné à appeler le serrurier quitte à payer une petite fortune ; C'est à cet instant qu'il l'entendit. Elle l'appelait. Et ça venait d'en haut. Il monta les escaliers. Au dernier étage, la porte qu'il ouvrit donnait sur le toit. Il la vit, assise sur le rebord. Ça lui donnait le vertige.
- Que fais-tu ?
- Je regarde les étoiles.
- T'as pas peur de tomber comme ça ?
Sa tête pivota brusquement et ses longs cheveux fouettèrent son épaule. Elle le fixa intensément.
- Non.
A peine eut elle répondu qu'elle se laissa chuter dans le vide.
Le jeune homme en eut le souffle coupé. Prit de panique, il fut incapable de bouger pendant quelques secondes. Puis, tentant de reprendre le contrôle de son corps malgré la sueur froide qui lui courrait le long du dos, il respira profondément et commença a avancer lentement jusqu'au rebord. Tremblant, il prit une grande inspiration et risqua un coup d’œil. Il ne vit pas le vide, mais un balcon, juste en dessous. Et sur ce balcon, il y avait un matelas sur lequel reposait paisiblement la petite furie, dont la chevelure formait un grand éventail.
Il n'en revenait pas. Il était soulagé mais son cœur battait toujours la chamade. En voyant son expression hébétée, elle ne put s'empêcher de pouffer de rire. Lui ne riait pas. Il fulminait.
- Tu te fous de ma gueule ? Gronda-t-il.
Elle se tut immédiatement. Elle se redressa et son air moqueur disparu aussi sec.
- Mais t'es folle ou quoi? Tu te rends compte de ce que tu viens de faire ? Tu réalises que j'ai aucune obligation d'être là ? C'était puéril, les blagues de ce genre tu les gardes pour toi, c'est clair ?
Le malaise l'étouffait et elle se retrouvait soudain comme une gamine honteuse d'avoir fait une grosse bêtise. Il y eut un long silence, dérangé seulement par le crépitement du feu quand il alluma une cigarette, puis par le bruit de ses inspirations quand il prenait une bouffée de fumée. Il s'assit, les jambes pendues dans le vide. Après ce choc, il laissait le calme de la nuit et le tabac l'apaiser. Elle brisa enfin son mutisme :
- Pardon.
Elle avait des trémolos dans la voix. Il leva les yeux au ciel.
- Mais pourquoi tu chiales encore ?
- Je sais pas. Murmura-t-elle en reniflant.
Elle se mit a pleurnicher de plus belle, et ses sanglots rendaient les mots presque incompréhensibles :
- J'gâche tout, tout le temps.
Elle se calma un peu, se saisit du trousseau et lança :
- Tu peux les récupérer. Et puis t'en aller.
Il la scrutait, pensif. Elle était vraiment chiante. Néanmoins, il ne pouvait nier qu'il se laissait attendrir. Il y avait quelque chose de poignant dans les fêlures de cette fille. Il avait pris sa décision.
- Garde-les
- Quoi ?
- Gardes-les je te dis. Je reste encore un peu.
Elle avait toujours la larme à l’œil, mais un sourire surpris apparut alors sur son visage. Il se laissa tomber pour la rejoindre. En respirant bruyamment, elle leva le nez vers lui, la frimousse emplie de reconnaissance. S'agenouillant vers elle, il prit une expression bienveillante.
- Et arrête de chouiner tu veux ? Dit-il en essuyant la gouttelette de sa joue.
Elle inspira très fort, puis se jeta brusquement sur lui pour l'étreindre. Il perdit l'équilibre et manqua de s'affaler par terre. Elle le serrait vraiment trop fort.
- Merci ! T'es vraiment gentil.
Elle déposa un baiser sonore sur sa pommette. Il commençait à s'habituer aux rapports peu ordinaire qu'elle entretenait avec les gens, ainsi il ne fut pas surpris quand elle agrippa son bras et reposa sa tête contre son épaule. Ils étaient bien comme ça. Paisibles. Jusqu'au moment où elle releva la tête et lui demanda :
- Au fait, tu trouves que je suis socialement inadaptée ?
La tête inclinée sur le côté, les sourcils haussés, et réprimant un rire, il la regarda d'un air entendu. Il ne daigna même pas répondre.
- C'est pas grave. J'aime pas les gens normaux. décida-t-elle avant de s'avachir à nouveau sur son nouvel ami.
Suite à venir dans un avenir hautement indéterminé.... 